Une tribune pour les luttes

Pour réfléchir avec Alain Badiou

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Article mis en ligne le jeudi 4 juin 2009

26 mai 2009

Invité de la rédaction, le philosophe radical Alain Badiou a répondu aux questions des internautes de Rue89.

Alain Badiou : la vidéo en version intégrale

http://www.rue89.com/2009/05/26/ala...


Alain Badiou s’entretient avec Frédéric Taddeï. le 10/04/09

"Le capitalisme est l’organisation de l’injustice"

http://www.dailymotion.com/video/x8...

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Rue 89 (26/01/2008)

Alain Badiou : « Il y a une barbarie sarkozienne »

http://www.rue89.com/2008/01/26/ala...


Extrait de Le volontarisme de Sarkozy, c’est d’abord l’oppression des plus faibles » 27/01/2009

Interview
par ERIC AESCHIMANN et LAURENT JOFFRIN

http://www.liberation.fr/politiques...

Agir sans former un parti, n’est-ce pas ce que tentent les altermondialistes, les coordinations, etc ?

Je l’espère ! Mais on a beau parler réseau, technologie, Internet, consensus, ce type d’organisation n’a pas fait la preuve de son efficience. _ Pour le dire autrement, ceux qui n’ont rien - pas de capitaux, pas d’armes, pas de moyens médiatiques - n’ont que leur discipline, leur unité. Le problème d’une discipline politique qui ne soit pas calquée sur le militaire est un problème ouvert, expérimental. Gardons-nous des approches théoriques de la question, qui ramènent toujours à l’opposition entre le léninisme (l’organisation) et l’anarchisme (la mobilisation informelle). C’est-à-dire à l’opposition entre Etat et mouvement, qui est une impasse.

Vous critiquez avec véhémence la démocratie. Celle-ci a tout de même permis d’éliminer la violence dans les rapports sociaux.

Je suis pour l’Etat de droit, pour les droits de l’homme. Je ne les mets en cause que lorsqu’ils servent d’idéologie de couverture à des interventions militaires ou de justification à d’intolérables inégalités ou à des persécutions sous couvert de « démocratisme » culturel.
La vérité est que la démocratie n’a permis de diminuer la violence intérieure des sociétés occidentales qu’en déplaçant cette violence vers l’extérieur. Les Etats-Unis sont en guerre de façon quasi-ininterrompue depuis un siècle et demi. Qu’il s’agisse de 14-18, des guerres de décolonisation, de la Corée, du Vietnam, de l’Irak, du conflit israélo-palestinien, sans oublier les guerres secondaires où les démocraties interviennent en sous-main (on ne sait toujours pas ce que la France a fait au Rwanda). Dire que, grâce aux démocraties, on est dans un monde sans violence, c’est une blague. La démocratie n’a pas éliminé la violence, elle l’a externalisée.
Car une arène démocratique soumise au capitalisme, si elle veut durer, doit être aussi une arène de prospérité relative. Les procédures démocratiques en tant que telles ne suffisent pas à canaliser les conflits de classe née des disparités sociales. Pour éviter que ceux-ci ne dégénèrent en violence, il faut une prospérité qui se présente comme n’existant pas ailleurs. Dès lors, cette prospérité, il va falloir la protéger. Ce sera le protectionnisme, les lois contre les étrangers, les interventions militaires, etc.
Une violence inouïe a accompagné l’accumulation primitive du capital et la constitution des démocraties. Il y a, au fondement de la prospérité du capitalisme, la disparition de peuples entiers (habitants des Caraïbes, de la Tasmanie…), des guerres et des massacres innombrables. Et cette violence continue. Elle ne va faire que s’accroître, croyez-moi. Sans un déploiement sans précédent d’initiatives politiques populaires de type nouveau, nous allons vers des guerres effrayantes.

Faudrait-il renoncer à vivre en démocratie ?

En tant que citoyen français, je sais que je jouis de privilèges nombreux. Je demande simplement qu’on ait la conscience de leur prix, qu’on sache que ce prix est de plus en plus élevé.
Vous avez évoqué le nombre des victimes du communisme. On pourrait répondre que depuis les années 50, les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux ont tué plus de gens que n’importe quel autre pays. Je reviens d’Israël et de Palestine, où j’ai vu ce mur qui serpente le long de la Cisjordanie. Quel foin n’avait-on pas fait sur le mur de Berlin ? Et maintenant, on construit des murs partout, en Palestine, au Mexique, avec un nombre de morts qui rivalise avec leurs équivalents communistes.
Le rideau de fer empêchait les gens de sortir, les murs sécuritaires les empêchent d’entrer. Les Etats socialistes internalisaient la violence, la démocratie l’exporte. Etre le tortionnaire des autres peuples au lieu de son propre peuple, est-ce vraiment une chose dont il convient de se vanter sans mesure ?

Qu’entendez-vous par l’« hypothèse communiste » dont vous vous faites le défenseur ?

A peu près ce que Marx entendait par ce mot. C’est un pas en arrière, nécessaire pour détacher le communisme de la figure du parti-Etat et le ramener à sa nature première d’idée philosophique : une société dont le moteur ne serait pas la propriété privée, capable de s’engager dans un processus égalitaire que vient normer une conception neuve du droit. La grande difficulté demeure le pouvoir de l’Etat. Marx en prévoyait le dépérissement. Les régimes communistes, au contraire, ont mis en place des Etats surpuissants. Quels doivent être les limites de l’Etat ? Pour le moment, nous ne disposons pas sur ce point d’une doctrine éclairée. C’est pourquoi l’expérience politique, aujourd’hui, doit avoir l’Etat dans son champ, mais ne jamais en dépendre.

Avez-vous un programme concret ?

Le point clé est l’égalité. Cela passe par d’énergiques mesures anticapitalistes, un redéploiement des services publics, une refonte de l’Etat pour qu’il soit réellement l’Etat de tous, une liaison nouvelle entre éducation et travail, un internationalisme réinventé… Mais tout cela sera élaboré en situation, non comme programme abstrait.

L’« hypothèse communiste » est donc d’abord un ensemble de questions.

L’hypothèse communiste est une tentative pour réinvestir le présent d’un autre biais que celui de sa nécessité. La démocratie, de nos jours, consiste à dire qu’il n’y a pas d’autre norme possible que le gain. Tel est l’objet du consensus implicite entre la droite et la gauche ; telle est aussi ce que la crise financière dévoile au grand jour, avec les sommes colossales qui sont en jeu, les bonus des dirigeants d’entreprises, etc. On peut subir un tel système, on peut penser qu’il est le seul possible, mais peut-on, philosophiquement, le vouloir, ou le désirer ?

Entre le libéralisme et le communisme, n’y a-t-il pas place pour l’Etat-providence tel qu’on l’a connu jusqu’à la fin des années 70 ?

La révolution conservatrice des années 80 n’a pas été la rupture avec les Trente Glorieuses qu’on décrit parfois. La principale différence a été la disparition de la puissance des Etats socialistes. En faisant peur au capitalisme, ceux-ci permettaient aux organisations ouvrières des pays occidentaux d’obtenir des concessions importantes. Ce sera mon seul coup de chapeau à Staline : il faisait peur aux capitalistes. On voit ce qu’est aujourd’hui un capitalisme qui, provisoirement, n’a pas peur, un capitalisme en liberté. Il retrouve sa sauvagerie native.

Que pensez-vous du Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot ?

Je souhaite qu’il fasse 10 % aux prochaines élections, car cela mettra un peu de désordre amusant dans le jeu parlementaire. Mais ce sera sans ma voix, car je ne vote pas depuis juin 1968. Cette combinaison de la vieille forme-parti, à justification marxiste, et d’un jeu politique traditionnel (participation aux élections, gestion des pouvoirs locaux, noyautage des syndicats) renvoie tout simplement au bon vieux Parti communiste d’il y a quarante ans.
Aujourd’hui, l’action militante doit se garder de deux écueils : d’abord, se définir à partir de l’Etat, car alors on revient nécessairement à la forme-parti. Ensuite, jouer le jeu électoral. D’abord parce que nous n’avons pas à valider la démocratie en son sens capitalo-parlementaire. Ensuite parce que, dès qu’on se présente à une élection, on veut être élu, puis réélu, avoir un groupe parlementaire, toucher des crédits officiels, etc.
Pour le moment, ce qui compte, c’est de pratiquer l’organisation politique directe au milieu des masses populaires et d’expérimenter des formes nouvelles d’organisation. Il faut se tenir à distance et de la forme-parti et de l’Etat, et aussi savoir résister au fétichisme du « mouvement », lequel est toujours l’antichambre du désespoir. Le NPA n’en prend pas le chemin.

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Le philosophe a répondu aux questions des internautes de Libération le lundi 26/01/09.

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