Une tribune pour les luttes

Observatoire des questions sexuelles et raciales

Des femmes au Panthéon ? Et pourquoi pas des femmes noires, pendant qu’on y est ?

Demain, Olympe et Solitude au Panthéon !

Article mis en ligne le samedi 28 novembre 2009

Avec les liens :
http://observatoire2.blogs.liberation.fr/normes_sociales/

24/11/2009

Des femmes au Panthéon ? Et pourquoi pas des femmes noires, pendant qu’on y est ?
Par Louis-Georges Tin


A l’heure où l’on discourt pour savoir si oui ou non il convient de faire entrer Albert Camus au Panthéon, il importe de noter à quel point les enjeux de parité et de diversité ont été négligés dans ce débat. A croire qu’il faut être homme et blanc dans ce pays pour accéder à la reconnaissance de la « patrie ». Mais puisque le fils d’Albert Camus a décliné l’hommage pour son père, n’est-ce pas le moment de réfléchir à d’autres propositions ? N’est-ce pas l’occasion de contribuer à une mémoire plus juste, plus équitable, plus paritaire, et plus diverse ?

C’est peut-être le moment de rappeler l’initiative que j’avais lancée au nom du CRAN en 2007, avec Claudine Tisserand, et cela avec le soutien de mes co-bloggueurs d’aujourd’hui, Eric Fassin et Elsa Dorlin. Il s’agissait d’un appel, publié dans Le Monde, et destiné aux candidats à la présidentielle. Ce texte avait été cosigné par de nombreuses personnalités comme le regretté Aimé Césaire, Maryse Condé, Marie Desplechin, Edouard Glissant, George Pau-Langevin, Jean-Pierre Dubois, Clémentine Autain, Anne Hidalgo, Caroline Fourest, Elisabeth Badinter, etc.

A l’évidence, cet appel n’a pas été entendu par Nicolas Sarkozy, cependant, il n’est peut-être pas inutile de le republier en cette circonstance…


Demain, Olympe et Solitude au Panthéon !
Appel aux candidates et aux candidats à l’élection présidentielle

Mesdames, Messieurs, A la veille de la Journée mondiale des femmes, nous vous sollicitons pour savoir si vous accepteriez de vous engager, en cas de victoire aux élections, à faire entrer au Panthéon Olympe de Gouges et Solitude.

Marie Curie, première femme reçue ès qualités au Panthéon n’y entra qu’en 1995. Sophie Berthelot l’avait précédée en ce lieu, mais elle y fut inhumée uniquement en tant qu’épouse du grand chimiste. Récemment, les Justes ont été célébrés, et plusieurs femmes ont franchi le seuil du Panthéon, le temps de la cérémonie. Mais il convient d’aller plus loin.

Olympe de Gouges est à nos yeux une figure éclatante. Femme de lettres et femme politique, elle porta avec un courage exemplaire le combat de l’égalité des droits. En 1791, elle rédigea une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qui affirmait haut et fort dans son article 1 : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » Elle se battit, non sans succès, pour que les femmes puissent prendre part aux commémorations nationales, et notamment aux cérémonies du 14 juillet 1792. Elle milita pour le droit au divorce, qui fut obtenu quelques mois plus tard. Dès 1788, dans son projet de « caisse patriotique », elle développa des idées visionnaires sur la solidarité nécessaire pour secourir les pauvres. Elle chercha à défendre les droits des chômeurs et des mendiants, autant de sujets dont l’actualité demeure, hélas, brûlante.

Mais Olympe de Gouges milita aussi, on l’ignore souvent, contre l’esclavage, qui fut aboli par la Première République en 1794, avant d’être rétabli par Napoléon huit ans plus tard. Dès 1788, elle publia ses Réflexions sur les hommes nègres, puis Le Marché des noirs en 1790 et L’Esclavage des noirs, oeuvre composée dès 1785, et inscrite au répertoire de la Comédie-française. Engagée dans cette lutte, elle adhéra à la Société des Amis des Noirs, aux côtés de Brissot, Condorcet, Lafayette, l’Abbé Grégoire, lequel l’inscrivit sur la liste des « hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs ». La cause des femmes, la cause des noirs, la cause des opprimés en général, tels furent les combats admirables d’Olympe de Gouges.

Nous voulons vous proposer aussi une autre figure, une autre femme, celle qu’André Schwarz-Bart a célébrée dans son roman, La Mulâtresse Solitude. On oublie souvent que les esclaves ont été les premiers à se battre contre l’esclavage, évidemment, et on oublie encore plus que les femmes ont pris part à ce combat. Il convient donc de rappeler ces deux vérités, qu’illustre Solitude. Née en Guadeloupe dans la commune de Capesterre, elle n’hésita pas à rejoindre le commandant Delgrès et les autres marrons, lorsque Napoléon décida de rétablir l’esclavage. La résistance s’organisa contre les soldats du général Richepance. Solitude combattit, les armes à la main. Retranchée avec Delgrès à Matouba, elle fut finalement capturée et condamnée à mort. Comme elle était enceinte, on attendit que le petit esclave naisse, et elle fut exécutée le lendemain de son accouchement. En 1999, la commune des Abymes en Guadeloupe décida d’honorer son nom en érigeant une statue à sa mémoire sur le boulevard des Héros. Le 10 mai 2007, une autre statue sera inaugurée en son honneur dans la ville de Bagneux, place de la Liberté.

Evidemment, Solitude est une figure peu célèbre, moins connue encore qu’Olympe de Gouges. Mais telle qu’elle est construite, la mémoire nationale, en particulier la mémoire des « grands hommes » tend à rendre invisibles les femmes, bien sûr, les noirs aussi, et a fortiori les femmes noires. Il est donc fatal que les femmes, les noirs et les femmes noires que l’on pourrait panthéoniser souffrent d’un déficit de notoriété. C’est d’ailleurs pour cela que nous faisons cette proposition. Pour faire connaître des figures qui méritent de l’être ; pour que la mémoire nationale devienne plus équitable ; pour que la société française aussi devienne plus juste ; pour que chacun sache qu’il peut y trouver sa place.

En outre, après la récente célébration des Justes, il nous semble opportun de montrer que la mémoire nationale doit aujourd’hui reconnaître les héros invisibles, les héros ordinaires, les héros oubliés, qui ont été parfois les figures les plus belles, les plus touchantes, et d’une certaine façon les plus authentiques. Les héros ne sont pas nécessairement des hommes en armes, l’épée à la main, et l’éperon à la botte. Ce sont aussi ces femmes des rues, pendant la Révolution, qui bravaient les soldats et réclamaient du pain pour leurs enfants ; ce sont parfois des citoyens ordinaires comme les Justes qui risquaient leurs vies pour en défendre d’autres ; ce sont encore ces marrons anonymes et ces femmes esclaves entrant en résistance. Par leur contribution décisive quoique discrète, ces héros invisibles ont écrit peut-être les plus belles pages de l’histoire de France.

En 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, l’historienne Catherine Marand-Fouquet avait proposé qu’Olympe de Gouges reçoive les honneurs du Panthéon. Aujourd’hui, les associations noires qui constituent le CRAN se joignent aux mouvements féministes pour soutenir cette demande, et proposer en outre que Solitude figure aux côtés d’Olympe de Gouges dans l’illustre tombeau. A l’évidence, le combat pour les droits civiques et pour l’égalité, qu’il s’agisse des femmes ou des noirs, est lié à la Révolution et à la République. Il nous semble que celles et ceux qui poursuivent cette lutte aujourd’hui renforcent l’universalisme, qui est une conquête perpétuelle. Cette double panthéonisation serait, à n’en pas douter, un symbole magnifique de concorde nationale, de simplicité et de grandeur, et il nous plaît de croire qu’Olympe et Solitude seraient heureuses de se trouver côte à côte…

Le Panthéon, demain, sera plus beau, avec Olympe de Gouges et Solitude.

Louis-Georges Tin (Porte-parole du CRAN), Claudine Tisserand (vice-présidente du CRAN)


25/11/2009

Aux Grands Hommes, la patrie reconnaissante...

Par Éric Fassin

Nicolas Sarkozy voudrait transférer les restes d’Albert Camus au Panthéon ;

cette proposition ne fait pas l’unanimité, le fils de l’écrivain s’y déclarant même opposé.

S’il doit renoncer à son intention, le président de la République,
qui place l’égalité entre les sexes au cœur de l’identité nationale,
sera d’autant plus sensible à notre proposition :
introniser deux femmes dans cette institution si masculine,
puisque Marie Curie fut en 1995 la première femme à y entrer en son nom propre.

En outre, comme Nicolas Sarkozy se déclare attaché
à une vision républicaine de l’identité nationale,
en termes de valeurs universelles et non de race ou d’ethnie,
il ne manquera pas d’apprécier que ces deux femmes,_
Olympe de Gouge et Solitude, l’une blanche et l’autre noire,
soient également connues pour leur combat contre l’esclavage...

« Aux grands hommes la patrie reconnaissante » : c’est la devise inscrite au fronton du Panthéon, depuis la Révolution française, et de nouveau depuis les funérailles de Victor Hugo. Les femmes y ont-elles quand même leur place ? Bien sûr, et non seulement en tant qu’épouses, comme celle de Marcellin Berthelot, mais aussi, depuis 1995, en leur nom propre, avec Marie Curie, même si elle y accompagne aussi son époux. Mais peuvent-elles y figurer en tant que femmes, et non pas en faisant abstraction de cette qualité ? C’est tout l’enjeu d’aujourd’hui.

Le Panthéon est en effet un temple républicain. Proposer la panthéonisation d’Olympe de Gouges, féministe avant l’heure, et de Solitude, révoltée contre l’esclavage, l’une et l’autre exécutées à quelques années de distance, les faire entrer dans ce sanctuaire laïque, non seulement en raison de leur courage intellectuel et physique, c’est-à-dire en tant qu’héroïnes, mais aussi, symboliquement, en tant que femmes, et même en tant que femme noire pour la seconde, n’est-ce pas désacraliser la République en introduisant le loup du communautarisme dans la bergerie de la patrie de l’universalisme ? En réalité, bien au contraire, cela revient à interroger cette devise, et ses « grands hommes », à la lumière de l’exigence républicaine. C’est à propos d’Olympe de Gouges qu’au moment du bicentenaire de la Révolution française l’historienne féministe américaine Joan W. Scott a d’abord formulé son argument sur « la citoyenne paradoxale », en écho à cet aveu si parlant : les femmes, pour cette figure révolutionnaire, « n’ont que des paradoxes à offrir ». Non pas, faut-il le dire, que la femme serait, par nature, condamnée aux incohérences d’une incorrigible irrationalité, mais que sa prise de parole, au moment même où se met en place ce que la philosophe Geneviève Fraisse a appelé la « démocratie exclusive », qui écarte les femmes au moment de poser l’égalité des hommes, est vouée au paradoxe. N’est-ce pas en tant que femme que la féministe réclame d’être traitée comme si elle était un homme ?

Ce paradoxe n’est pas propre aux femmes. On peut y voir plutôt une figure constitutive de la condition minoritaire –et c’est pourquoi je parle ici de « paradoxe minoritaire ». Si la minorité n’est pas une réalité statistique, mais un statut politique fondé sur la discrimination, est minoritaire celui (ou celle) qui est minoré(e) par les relations de domination constitutives de nos sociétés. Pour se faire entendre, dans un espace public traversé par ces inégalités, et dans des registres du discours structurés par ces discriminations, les minoritaires sont donc voué(e)s au paradoxe. Ne sont-ils, ne sont-elles pas appelé(e)s à faire entendre toujours une particularité, une spécificité, qui introduit comme une dissonance dans le registre d’un universel que d’aucuns veulent croire pur de toute singularité ? Ainsi des Noirs aujourd’hui : par la voix des porte-parole que leur offre le CRAN, ils demandent à n’être plus traités en tant que Noirs, et dans un même souffle réclament l’instauration de statistiques de la diversité, ethniques ou raciales, visant à compter les minorités visibles, et donc à les identifier, au moins statistiquement, en tant que Noirs, à côté d’autres catégories possibles. Contradiction ?

Le paradoxe minoritaire n’en est pourtant pas un. Certes, il en est aujourd’hui pour prétendre que cet antiracisme serait un racisme à l’envers, tout comme hier d’autres (qui sont souvent les mêmes) considéraient le combat féministe en faveur de la parité comme un avatar du sexisme. L’un et l’autre combat ne font-ils pas exister des catégories (Noirs ou femmes) qu’il conviendrait plutôt d’abolir ? N’entrevoir ici qu’une contradiction, c’est s’interdire de comprendre en quoi le paradoxe minoritaire contribue à déjouer les catégories –précisément parce qu’il en joue. Songeons à Olympe de Gouges : elle parle en tant que femme, mais ne s’enferme aucunement dans cette catégorie identitaire. C’est bien pourquoi elle peut aussi s’engager contre « l’esclavage des Noirs », une discrimination éclairant l’autre. L’expérience n’est donc pas une prison sans fenêtre sur le monde ; bien au contraire, elle perce des ouvertures qui permettent de le voir autrement, et de voir d’autres expériences que la sienne propre. Le paradoxe minoritaire, ce n’est donc pas seulement un parallèle entre autant de conditions paradoxales qu’il peut exister de minorités –soit le paradoxe de chaque minorité. C’est aussi, de manière plus fondamentale encore, une sensibilité politique qui déborde du cadre de l’expérience particulière pour interroger l’ensemble des expériences, chacune dans sa singularité.

C’est en tant que femme, parce que minorée en tant que telle, qu’Olympe de Gouges entrevoit ce que c’est que d’être minoré en tant que Noir, en tant qu’esclave. La condition minoritaire est ainsi pensable dans toute sa généralité – et du même coup, sa formulation offre un langage politique quelle que soit l’expérience de chacune, et de chacun, minoritaire ou pas. C’est parce que certaines, et certains, parlent en tant que femmes, Noirs ou autres minoritaires, qu’il devient possible pour tout le monde, qu’on soit homme ou femme, Blanc ou Noir, « majoritaire » ou minoritaire, de percevoir et de penser la condition minoritaire. Pour autant, le paradoxe minoritaire ne signifie aucunement qu’une position minoritaire, privilégiée en quelque sorte, l’emporterait sur les autres, et que parler en tant que femme, par exemple, autoriserait à parler à la place des autres minoritaires, ainsi privés de la prise de parole politique pour contester l’assignation identitaire. On ne libère jamais les autres. Les femmes blanches ne libèrent pas les hommes de couleur, ni même les femmes de couleur –non plus que, faut-il le préciser ? les hommes blancs ne peuvent y prétendre.

Ce qui ne veut pas dire que chacun se batte pour soi, sans pouvoir dépasser le périmètre restreint d’une expérience propre. En effet, parce que le questionnement minoritaire interroge l’ordre des choses, et en révèle l’arbitraire et l’injustice, il n’appartient à personne, et chacun, chacune peut se l’approprier. Olympe de Gouges n’a pas émancipé les Noirs ; en revanche, par ses mots et par son exemple, elle leur a fourni des armes –ou plus précisément, comme les femmes de leur côté, les Noirs lui ont emprunté des armes. La mulâtresse Solitude, en refusant jusqu’à la mort la restauration de l’esclavage par Napoléon Bonaparte, s’en est ainsi emparée pour se battre, et pour exister à la fois en tant que femme et en tant que Noire, refusant à la fois les chaînes de la féminité et celles de l’esclavage –même si sa double condition devait lui être rappelée jusqu’au bout, puisque le bourreau attendit la naissance de son enfant, à son tour voué à la servitude. Nul ne parle à sa place, nul ne l’émancipe malgré elle ; elle est l’actrice de son destin. C’est à ce titre qu’elle a sa place au Panthéon. Sans doute n’est-elle pas loin d’une figure de l’esclave inconnue, soit d’une victime sans voix ; mais en même temps, par son courage proprement civique, elle a bien sa place parmi les « grands hommes » de la République.

La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude démontrera à la France et au monde que la question minoritaire a toute sa place dans notre République. Ce n’est pas une « communauté » qui sera ainsi reconnue –les femmes, ou les Noirs ; ce ne sont pas même deux communautés. C’est l’ensemble de la question minoritaire. Les diverses assignations identitaires qu’entraînent les formes multiples et enchevêtrées de la domination se trouveront ainsi tout à la fois éclairées et interrogées. C’est l’ordre des choses qui s’en trouve moins nécessaire, moins évident, moins naturel –ébranlé par le questionnement minoritaire. La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude, ce sera une manière pour la République de faire une place dans le temple laïque du Panthéon, non pas seulement à ceux qui émancipent les autres, comme Victor Schoelcher, mais désormais aussi à ces femmes qui prennent la parole en tant que femmes, à ces Noirs qui se battent en tant que Noirs, sans pour autant les enfermer dans la spécificité irréductible de chaque lutte, ni à l’inverse dissoudre la particularité de chacune et chacun dans un universalisme abstrait et indifférencié : les reconnaître, ensemble, c’est proclamer hautement qu’à travers ces expériences singulières conjuguées ou croisées, par-delà ces expériences irréductibles les unes aux autres, on peut remettre en cause la normalité de la domination et donc la norme dominante sous toutes ses espèces.

La double panthéonisation d’Olympe et de Solitude, ce ne sera pas la fin de la République, ce ne sera pas non plus le simple prolongement de la République éternelle ; ce sera plutôt l’avènement d’une République minoritaire : non pas une République mineure, ou minorée, mais une République grandie d’entendre et d’écouter enfin ces voix minoritaires pour leur donner un écho majeur.

Ce texte a été rédigé pour le 8 mars 2007, à l’occasion du lancement de la pétition en faveur de la panthéonisation d’Olympe et de Solitude.

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