Une tribune pour les luttes

En soutenant l’Union des patrons juifs de France, Brice Hortefeux cautionne l’extrême droite sioniste.

Michèle Sibony, co-présidente de l’Union juive française pour la paix.

Article mis en ligne le vendredi 8 janvier 2010

Que l’Union des patrons juifs de France (UPJF), officine d’extrême droite sioniste, ait organisé le 13 décembre un colloque intitulé «  Les ruses du nouvel antisémitisme contemporain : l’antisionisme » est en soi conforme à ce qu’elle est. Un des groupes communautaires affectés au soutien indéfectible d’Israël quoi qu’il fasse. Il s’agit d’obtenir « enfin » ce que le rapport Ruffin demandait déjà en 2004, la pénalisation de l’antisionisme, qui ne serait qu’une couverture perverse de l’antisémitisme. Cela pourrait donc n’être qu’un non-événement, si la composition du large « panel d’invités » n’était, elle, pour le moins inquiétante. Placé sous l’égide d’un invité d’honneur, le ministre Hortefeux, le colloque a réuni tout ce que le gotha intellectualo-médiatique rassemble de néoconservateurs et de promoteurs de l’islamophobie [1] autour de questions telles que : « Peut-on être antisioniste sans être antijuif ? » ou « La propagande antisioniste au plan mondial et ses conséquences ». Un panel de juristes incluant le bâtonnier de Paris et l’inévitable Gilles-William Goldnadel examinait quant à lui la question : « L’antisionisme est-il un délit ? »

Mais, ce qui en fait un réel événement, c’est qu’au cours de ce « colloque » Brice Hortefeux a annoncé à la presse l’augmentation des actes antisémites en France (antisémites seulement !), déclaré que l’antisémitisme est le poison de la République (l’antisémitisme seulement !), et informé de la décision gouvernementale de nommer un préfet chargé de l’antisémitisme.

Loin de nous l’idée de banaliser les manifestations de l’antisémitisme, pour autant que l’on ne mette pas sous cette étiquette tout et n’importe quoi. Mais qui peut nier que ce ne sont pas aujourd’hui les Juifs qui sont les plus menacés en France ? Ce ne sont pas eux qui subissent prioritairement le retour de lois et de pratiques que l’on peut comparer à celles de Vichy : discriminations dans le travail et le logement, centres de rétention, contrôles au faciès, refoulement à l’entrée des boîtes, stigmatisation de pratiques religieuses… La complicité d’une classe intellectuelle et médiatique avec la pire des politiques ultralibérales, qui pratique la chasse aux étrangers et l’islamophobie d’État, ne cache même plus son jeu. La participation d’élus de gauche à un tel rendez-vous est franchement désolante. (Le «  sous réserve » devant certains noms comme celui de Bernard-Henri Lévy n’est pas sans faire sourire.) Effectivement, on ne dîne pas avec Brice Hortefeux pour parler antiracisme sans prendre de sérieux risques sur l’avenir. Ces choses-là ne s’oublient pas. La compromission scélérate de ce clan avec cette politique est de nature profondément réactionnaire, de même que l’objet du débat : la volonté d’œuvrer à la pénalisation de l’antisionisme emprunte des directions implicites qui méritent examen. Certes, il s’agit d’abord d’obliger l’opinion française à se taire sur le sort de la Palestine, sur l’étranglement et le découpage de la Cisjordanie, sur la colonisation qui ne s’arrête pas, sur les crimes de guerre à Gaza en 2008-2009.

Mais ne nous y trompons pas, cette convergence est aussi poussée par l’inquiétude devant les premiers succès de l’appel au Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre cet Israël-là par les opinions mondiales, européenne et française en particulier. En effet, le boycott des produits israéliens, notamment issus des colonies, le désinvestissement d’entreprises liées à la colonisation, l’exigence de sanctions pour toutes les violations des droits humains et les crimes de guerre, cela ne peut que heurter ceux qui, comme l’UPJF, veulent à tout prix protéger Israël. Il faut donc imposer le silence sur l’écrasement de la Palestine  ; en parler n’est pas seulement antisioniste, c’est aussi antisémite. Il n’est pas question de permettre un soutien actif des Palestiniens, comme on a pu le faire pour les Sud-Africains lors de l’Apartheid  ; cela aussi, c’est antisémite.
L’«  être sioniste » qui se dessine en négatif est celui dont la volonté explicite est l’écrasement de la Palestine, en laissant à Israël les mains libres pour poursuivre son action de destruction jusqu’à l’achèvement. Une position qui ne peut que heurter des dizaines de milliers de Français d’origine juive qui, rejetant explicitement ou non le sionisme, refusent d’être embrigadés dans un programme aussi meurtrier et dans une conception de l’avenir d’Israël liée à l’éradication de la Palestine. À leur égard, la manœuvre politique est habile, qui commence par ne pas parler d’antisionisme mais à annoncer le doublement des actes antisémites dans l’année. Faire peur aux Juifs avec l’antisémitisme, ça marche toujours. Parce que cela empêche de penser : par exemple, comment se fait-il que l’UPJF comme le Crif, qui ne manquent jamais d’afficher leur soutien à « Tsahal » et à Israël, même pendant la tuerie de Gaza, n’en disent pas un mot ici ?

Cette conception ne peut trouver écho non plus chez la grande majorité des citoyens français qui en ont assez de devoir se taire sur la Palestine sous peine de déclencher les foudres de leurs auditeurs, assez de la volonté politique officielle du « laisser faire Israël » tout en décernant hypocritement des prix des droits de l’homme aux victimes palestiniennes, pour se donner des allures équilibrées. Rappelons ici la misérable connivence avec le Crif du ministre des Affaires étrangères. Obligé de remettre un des cinq prix des droits humains attribués par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) au PNGO, la plateforme des ONG palestiniennes, Bernard Kouchner a décommandé la cérémonie des prix au Quai d’Orsay pour la délocaliser en catimini à l’Institut d’études politiques. Plus grossier encore, il a explicitement critiqué le PNGO pour sa participation à l’appel palestinien au BDS. Ainsi, à l’heure où le gouvernement pénalise le syndicalisme, pourchasse les réfugiés économiques et politiques et leurs enfants, criminalise la solidarité à leur égard, impose un débat sur l’identité nationale chargée de stigmatiser encore une fois les musulmans «  non intégrables », les citoyens français, toutes origines confondues, seraient sommés de se taire sur les crimes israéliens.

Accepter un tel chantage aurait un double prix : le sacrifice de la Palestine d’abord, mais aussi le développement d’une société profondément raciste et ségrégative à l’égard de ceux que le débat sur l’identité nationale exclut d’avance de ce «  nous » républicain (européen) réduit à un «  Occident judéo-chrétien ».

Michèle Sibony est co-présidente de l’Union juive française pour la paix.

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