Une tribune pour les luttes

Garçons et filles

Jean-Paul Brighelli

Article mis en ligne le mardi 26 janvier 2010

Les filles réussissent mieux que les garçons : cette intuition commune à la plupart des enseignants — particulièrement les hommes — est confirmée par les statistiques. 14% des garçons ont des difficultés à lire, contre un peu plus de 7% de filles. Il y a près de 8 filles sur 10 au niveau du baccalauréat, et seulement 6 garçons sur 10. Une fille sur deux dans sa génération obtient un diplôme du supérieur ; il n’y a qu’un garçon sur trois dans le même cas. Les filles sont beaucoup moins concernées par le décrochage scolaire. Et (là il s’agit d’une estimation obtenue par recoupements, aucune statistique officielle n’existant sur ce sujet), dans neuf cas sur dix les conseils de discipline concernent des garçons.

Enfonçons le clou : « À 14 ans, les filles sont pour les deux-tiers en troisième contre la moitié des garçons qui, à cet âge, sont environ un tiers à être encore en quatrième contre un quart des filles. Les garçons suivent également plus souvent un enseignement adapté. De façon plus générale, quel que soit le niveau d’enseignement, les filles sont plus jeunes que les garçons et redoublent moins souvent. Les différences précoces de résultats scolaires entre filles et garçons expliquent en grande partie leurs parcours différents car on connaît l’influence très forte du retard scolaire sur les scolarités futures des élèves. En effet, les filles entrent en CP avec des niveaux de compétences plus élevés que les garçons. Par la suite, elles réussissent également mieux à tous les examens du premier cycle (82% de réussite au Brevet contre 79% pour les garçons), du second cycle (84 ;4% de réussite au baccalauréat contre 79,9% pour les garçons), mais également aux examens de l’enseignement supérieur. » (1)

Ne nous accablons pas sous les statistiques. Les filles ont, au Primaire, de meilleures compétences en lecture, et, globalement, dans toutes les questions relatives au langage. Et le phénomène se vérifie sur la longue durée : «  Parmi les élèves du panel 1989 dont le parcours scolaire a été suivi jusqu’au terme de l’enseignement supérieur, les garçons sont bien plus nombreux que les filles à ne pas obtenir le baccalauréat (14 points d’écart ) tandis que les filles sont plus nombreuses à devenir diplômées du supérieur, particulièrement au niveau « Bac+3 » ( 11points d’écart) » (2) Et si l’on se penche sur les échecs les plus marqués, on obtient les mêmes résultats. En France, 17% des jeunes (environ un jeune sur six) sortent sans aucune qualification du système éducatif. en 2005. Il s’agit de 8% de jeunes ayant arrêté leurs études avant la fin d’un second cycle de l’enseignement secondaire et de 9% de jeunes qui ont atteint la fin d’un second cycle, mais ont échoué aux Baccalauréat, CAP ou BEP. Ils sont 133 000 en 2005. Un garçon sur cinq se trouve dans cette situation de sortir du système éducatif sans CAP, ni BEP, ni Baccalauréat, alors que cela ne concerne qu’une fille sur sept. » Même constatation dans les SEGPA et autres dispositifs réservés aux enfants en difficulté : les garçons y sont en moyenne deux à trois fois plus nombreux que les filles.

Résultat : « Davantage protégées que leurs homologues masculins par leurs diplômes plus élevés, leur taux de chômage est aujourd’hui, sensiblement inférieur à celui des garçons, à échéance égale de la fin de leurs études. »

Cerise sur le gâteau, les filles issues de milieux sociaux défavorisées réussissent nationalement aussi bien que les garçons issus de milieux sociaux favorisés. Dans le cas de familles issues de l’immigration, l’hypothèse immédiate est que les filles se sentent probablement valorisées par le système scolaire, alors que l’égalité qui y règne répugne à des garçons traités en petits rois à la maison (pour mémoire, une étude de l’Inspection générale, il y a deux ans, faisait le même constat à propos de la Corse, ce qui entraîna sur l’île une levée de boucliers — à tort, ce me semble…).

Alors, comment expliquer ces différences ? Faut-il désormais se pencher sur les garçons avec la sollicitude réservée aux espèces menacées ?

Hypothèse génétique (les filles sont « naturellement » plus intelligentes que les garçons) : peu crédible, et peu étayée — même si l’INSERM note que la dyslexie, qui concerne environ 5% des élèves, touche surtout des garçons.

Hypothèse prolétarienne : les garçons, plus forts physiquement, trouveront toujours à s’employer dans le secteur primaire (métiers manuels), ce qui n’est pas le cas des filles. Inconsciemment, les parents, dont les comportements sont souvent plus induits par des représentations mentales antérieures que par la réalité du marché, pourraient moins pousser les frères que les sœurs.

Hypothèse inconsciente : au cours de leur scolarité, les enfants rencontrent surtout des femmes (enseignants, assistantes sociales, médecins, etc. sont des professions très largement féminisées — le seul métier de proximité majoritairement masculin, c’est flic), et les unes s’identifient pendant que les autres vivent dans le rejet. Du coup, les filles se construisent des parcours qui mènent vers ces métiers, ou des équivalents, alors que les garçons errent dans le système éducatif sans modèles de référence. À cela s’ajoute le mécanisme d’imitation / rejet du système familial : les filles ont à cœur de faire mieux que leurs mères, afin d’échapper à ce qu’elles ressentent souvent comme une servitude, surtout dans les couches de population les plus déshéritées, pendant que les garçons, par instinct œdipien, répugnent à imiter leurs pères — dont l’autorité a été sérieusement entamée par des années de chômage ou de galère. Et je ne parlerai que pour mémoire de tous ces garçons qui vivent dans des familles mono-parentales comme on dit par euphémisme — c’est-à-dire avec leur mère (4).

Hypothèse hormonale : les filles deviennent femmes à l’adolescence (en moyenne vers 14 ans), pendant que les garçons restent bien au chaud dans un cocon d’enfance perpétuée. C’est ce que j’ai appelé dans mon dernier livre, Fin de récré, le complexe de Peter Pan. Caricaturalement, les garçons bavent devant des lolitas qui les méprisent. Et les modes vestimentaires actuelles n’arrangent rien : l’adolescent happé par le string de la fille assise devant lui a peu de chances d’être attentif en cours, la testostérone ne faisant pas bon ménage avec le travail scolaire. On en est même arrivé à interroger le bien-fondé de la mixité, devenue un credo à la fin des années 1960. Apprendre aux garçons à considérer les filles comme leurs égales, fort bien. Mais aujourd’hui, ce sont eux qui se pensent parias. Remettre en cause la mixité (nous disposons d’études anglo-saxonnes sur le sujet) n’arrange en rien les résultats scolaires des garçons, dans la mesure même où cela renforce les stéréotypes — et renforce la différence de performances.

Ces diverses hypothèses peuvent bien entendu se combiner pour expliquer la fracture sexuée entre garçons et filles — une fracture qui tend régulièrement à s’accroître. Je notais plus haut les meilleurs résultats des filles quant aux compétences langagières en Primaire. À l’autre bout de la chaîne, on sait qu’elles entrent massivement dans les Prépas littéraires — ou dans les facs de Lettres, ou en Droit. Mais depuis quelques années, elles rivalisent de plus en plus avec les garçons dans les Prépas scientifiques — ou en Médecine. Encore une idée reçue qui succombe.

Ces différences ne seraient pas bien graves (après tout, qu’importe que votre vétérinaire soit un homme ou une femme ?) si elles n’entraînaient pas des phénomènes inquiétants. Les garçons, qui se sentent inconsciemment rejetés par un système scolaire massivement féminisé dans lequel les filles entrent en connivence, ont à cœur de faire sentir leur différence — violemment. Les enseignants agressés sont quasi exclusivement des enseignantes. Les filles sont soumises à des pressions (le «  succès » du port du voile est à ranger dans cette catégorie), des chantages, voire des attaques (le logiciel SIGNA du ministère constate, sans la commenter, une augmentation des agressions à caractère sexuel en milieu scolaire : la séduction implique des compétences de langage, le viol nettement moins…). Et il ne s’agit pas seulement des comportements de petits mâles adeptes d’un Islam radical — même si la fracture susdite nourrit abondamment le discours machiste de l’extrémisme religieux). Les clubs sportifs, les bandes de supporters, véhiculent des « valeurs » d’une misogynie affirmée. Les garçons n’ont plus guère de rites de passage officiels : ils les reconstituent dans les phénomènes de bandes. Et nous avons tous pu observer que les couples d’adolescents ont des attitudes de plus en plus dépourvues de sentimentalité — comme si le modèle quelque peu dégradant que proposent certaines émissions de télé déteignait sur les Roméos contemporains, qui négligent ostensiblement Juliette.

De surcroît, les garçons qui se comportent « comme des filles » (les fameux «  intellos », suspects de lèche dès qu’ils lèvent la main) sont victimes des mêmes ostracismes. Il est aujourd’hui chic, dans les classes, lorsqu’on est un petit mâle en quête de repères, de se faire aussi cancre que possible. Et je ne suis pas sûr que la fascination du vide (intellectuel) soit la meilleure réponse à la crise identitaire masculine — à l’école comme ailleurs.

Alors, quelles mesures prendre ? Quelles solutions ? Comment infléchir les discours égalitaires pour récupérer des garçons qui se sentent méprisés, sans pour autant brimer les filles ? Il est un peu paradoxal de constater qu’un système éducatif qui, à l’origine, profitait surtout aux hommes s’est retourné contre eux.

Je crois que c’est en modifiant notre regard sur les Savoirs — en réévaluant la Connaissance — que nous pourrons commencer à réduire une fracture qui, si elle s’accentuait, mettrait l’Ecole et la Société dans une situation d’extrême péril. Il faut lancer une nouvelle mode : si t’es pas intello, t’es zéro !

Jean-Paul Brighelli

PS. Cette Note s’appuie sur un article de mon ami Jean-Louis Auduc, vice-président de l’IUFM de Créteil (si !). Qu’il soit ici vivement remercié.

PPS. Quant à celles et ceux qui m’objecteraient que malgré les chiffres ci-dessus les postes de direction, dans le public comme dans le privé, sont encore majoritairement assumés par des hommes, je me permettrai de leur rappeler la situation actuelle entérine l’état de l’éducation d’il y a trente ans - et qu’en perspective, les directions se féminiseront au fur et à mesure que les générations actuelles remplaceront les papy-boomers.

(1) Note d’information Direction de l’Evaluation et de la Prospective N°06.06 février 2006.

(2) L’Etat de l’Ecole n°16 octobre 2006. Indicateur 13. Sauf indication contraire, les citations suivantes sortent de cette étude.

(3) La non-mixité à l’école : quels enjeux ? Pierrette Bouchard, Jean-Claude Saint-Amant, Options CSQ, automne 2003

(4) C’était la touche personnelle...

Pour en savoir plus (ajouté par J.M.) :

Une interview de Jean-Louis Auduc dans la revue L’Ecole emancipée, n°21, janvier-février 2010,

Et une autre interview sur

http://www.cafepedagogique.net/leme...

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