Une tribune pour les luttes

Collectif RTO Réseau Solidaire d’Allocataires

Pôle emploi et le placement privé : un précaire, ça peut rapporter gros

Témoignage

Article mis en ligne le jeudi 28 janvier 2010

http://www.collectif-rto.org/spip.php?article825


Trajectoire emploi

jeudi 28 janvier 2010

Le placement privé des chômeurs est désormais installé dans le paysage. Sa réalité concrète a été évoquée lors des premières collaborations du Pôle Emploi avec de grandes entreprises du secteur : Ingeus, Altedia et autres agences d’intérim.

Très peu depuis finalement. Hormis dans les dénonciations presque rituelles des syndicats du Pôle Emploi, dénonciations ambiguës au possible : le placement serait une mauvaise chose parce que le vieux modèle du contrôle public des chômeurs en serait presque une bonne.

La nostalgie de l’ANPE est moins répandue chez les chômeurs et précaires, elle est de toute façon parfaitement inutile, pratiquement parlant. Aujourd’hui, beaucoup des nouveaux entrants dans le système Pôle Emploi recevront directement une convocation chez un opérateur du placement privé. Beaucoup d’autres, à moins d’une combativité sans failles ou d’une réaction collective, finiront par accepter un stage de six mois chez l’un ou l’autre, par crainte légitime d’une radiation.

Aussi, la question se pose, concrètement :

comment organiser la résistance au contrôle, chez ces opérateurs privés,

et là comme ailleurs, tenter la rencontre entre les précaires des deux côtés de la barrière ?

Le récit qui suit est une première réponse : il évoque une visite collective chez l’un de ces opérateurs, quelque part en Ile de France, à la suite de l’orientation contrainte d’une précaire par le Pôle Emploi. Si, contrairement à nos habitudes, nous restons aussi imprécis, c’est tout simplement que nous y avons rencontré un camarade de l’autre côté du miroir. Un salarié en CDD, sur la chaise éjectable, qui a pris le risque de confier à un collectif de chômeurs et précaires tout ce qu’il savait du fonctionnement de sa boite et de ses relations avec le Pôle.

Un savoir qui, en l’occurrence, protégera la précaire concernée des tentatives de radiation et de harcèlement, parce qu’il dévoile ce qui se cache derrière le placement : des sommes énormes investies dans une machine qui tourne à vide, sans rapport aucun avec ce qui est promis et écrit.

Arrivée dans les lieux. Nous nous attendions à un grand local, la prestation ayant été décrite par le Pôle Emploi comme un accompagnement « intensif » et «  personnalisé », avec au minimum un entretien par semaine, et trois entretiens d’embauche à décrocher !

Comme l’entreprise en question revendique plus de 10 000 demandeurs d’emploi accompagnés et 20 000 allocataires du RSA sur tout le territoire, nous nous disions que l’Ile de France devait avoir des agences importantes. D’autant plus que celle-ci est censée couvrir plusieurs communes.

Or, nous découvrons un local d’une seule pièce d’à peine vingt m2, et un seul salarié. Son bureau prend la moitié de la pièce séparée par un espace étroit d’une table avec quatre chaises. Sur le bureau, un mini ordinateur portable, de ceux qui font mal au dos et aux yeux au bout d’un quart d’heure, un énorme fax et un téléphone, modèle huit euros au bazar. Une machine à café et un four micro-ondes, même échelle de prix.

Nous avons un doute, il s’agit peut-être juste d’un bureau pour remplir le formulaire d’inscription avant d’être orienté vers les locaux où l’on est censé trouver des «  ressources élargies pour la recherche d’emploi ».

Et bien non, le salarié nous explique que le « suivi intensif et personnalisé », c’est bien ici que c’est censé se passer.

Pour 156 demandeurs d’emploi, très exactement, en ce moment. Et non, il n’y a pas d’autres salariés.
Au départ ils étaient trois, mais les deux autres ont lâché l’affaire.

Pourquoi ? Parce que ce poste n’est pas un CDI, ni même un CDD. Il s’agit d’un CDDU. Un CDDU, c’est un CDD qui peut être renouvelé indéfiniment, sans que le salarié ait à être averti dans un délai fixe avant la fin du contrat, et sans qu’il ait droit aux primes de précarité, voir ici->http://www.collectif-rto.org/spip.p... Peut-être aussi parce qu’il n’y a aucun cahier des charges leur expliquant précisément ce qu’ils sont censé faire. Le flou artistique, quoi !

Légalement, il est utilisable dans les secteurs « où il est d’usage constant de ne pas recourir au CDI en raison d’une charge de travail imprévisible et fluctuante. Logiquement, le secteur d’emploi doit être autorisé par décret, mais l’utilisation du CDDU peut également exister si les syndicats représentatifs l’ont accepté dans un accord de branche…

Bref, la précarité à durée indéterminée. Là par exemple, notre salarié a été reconduit….pour un mois. On lui a fait comprendre qu’il n’était pas assez performant dans son travail administratif.

Pourquoi reste-il alors que les autres sont partis ? Pas à cause du salaire, il a fait ses calculs : il touche 28 centimes de plus par jour qu’avec ses allocations chômage.
Mais justement, il a été deux ans et demi au chômage. Deux ans et demi à regarder approcher la fin de droits.

Alors, forcément quand un collectif de chômeurs débarque, il n’a pas la même réaction que les salariés du Pôle. Nous parlons la même langue, parce que nous avons la même expérience.

Derrière « suivi personnalisé », nous mettons le même ordinaire.

La formation précise que ce salarié n’a jamais pu obtenir des ASSEDIC, pourtant, c’était celle de « conseiller d’insertion » ! Mais voilà, une fois réussie la batterie de tests, il n’y avait plus de financement possible pour les chômeurs ; uniquement des places pour les CIF salariés.

Le mépris aussi de certains agents du Pôle Emploi. La fois où il a craqué, hurlé et où la police est venue.

Le boulot de vacataire qu’on accepte, en espérant que ça permettra de rebondir sur du stable et du mieux payé. Et en fait de rebond, le CDDU, ici dans une entreprise de placement privé.

Mais les projets qu’on garde quand même, et donc le recul sur le boulot qu’on fait provisoirement.

On rit très vite de ce qui n’est pourtant pas drôle : la formidable machine à faire du fric pour pas cher qu’est cette entreprise de placement.

Il n’y a pas de salarié, en effet, et pas de moyens, non plus. Même pas un box en carton pour créer un semblant d’intimité, pas de photocopieuse, pas d’ordi, pas de téléphone pour les précaires censés être suivis de près.

D’ailleurs le calcul est vite fait : cinq jours par semaine, 156 chômeurs à recevoir au moins une fois. Ca en fait 31 par jour, en huit heures de boulot. Donc 15 minutes par demandeur d’emploi, s’il n’y avait que ça à faire.

Mais notre salarié est aussi censé accueillir les nouveaux. Et créer un réseau de contacts avec d’éventuels employeurs. Ses patrons n’en ont aucun à lui fournir, visiblement. Et également effectuer des recherches sur les formations accessibles, corriger des CV et des lettres de motivation.

Et surtout, rendre des comptes au Pôle Emploi. Et ça, c’est le principal pour son employeur. Pôle Emploi, en effet, exige bien plus du discours que du résultat. Sur le papier, le « suivi renforcé » doit exister. Alors, ce sont des pages et des pages à remplir.

Du vent à transformer en dur.

Avant notre arrivée, le salarié était ainsi occupé à annuler tous ses rendez-vous des jours suivants, car son superviseur national montait en Ile de France récupérer ces fameux dossiers, en urgence, et le délai était très bref pour les remplir.

Seulement, dans l’intervalle, deux autres chômeurs envoyés par le Pôle sont arrivés en plus de la personne que nous accompagnons.

Un peu méfiants au début, ils disent être venus là parce que la prestation leur a été présentée comme « un bon moyen de retourner vers l’emploi ».

Et puis, vu la tournure que prend la discussion, les langues se délient. Le premier est en fait furieux et écoeuré : il a déjà une expérience et des offres d’emploi concrétisables dans son domaine, mais il lui manque le permis. Il a frappé à toutes les portes : impossible de trouver un financement. En lieu et place, sa conseillère lui a fourgué cette prestation, avec le papier qui menace de radiation si elle est refusée sans motif valable. Il a un entretien une heure plus tard à l’autre bout de Paris, qu’il va peut-être manquer.

Le second affirme au début qu’il ne risque pas la radiation s’il ne se présente pas, que son conseiller lui aurait dit que ça se passe bien. Le premier lui conseille de ressortir sa convocation et de regarder en bas. La menace de radiation y est.

Car le placement privé ne sert pas à retrouver un emploi, mais à perdre ses droits

Nombreux sont ceux, en effet, qui rebroussent chemin direct en comprenant ce qu’est réellement la prestation, ceux qui abandonnent en cours de route sans imaginer que cela puisse être suivi d’une sanction.

Et ce sont évidemment et en premier lieu ceux qui doivent impérativement trouver un boulot très vite, courir dans tous les sens pour ça, et ne pas perdre de temps, parce que la différence entre leur maigre allocation, et les dépenses auxquelles ils doivent faire face est abyssale : les crédits, le loyer, par exemple.

Et comme l’avoue honnêtement le salarié, il ne peut pas grand-chose pour eux. Sauf exception : par exemple, le mois dernier un chômeur l’a informé qu’une place d’ambulancier était disponible, mais qu’il fallait plus d’expérience qu’il n’en avait. Le salarié y a envoyé un autre demandeur d’emploi qui correspondait.

Dans cette agence de placement, en tout cas, il se produira ce qui ne nous est pas arrivés depuis longtemps au Pôle Emploi. Une discussion ensemble, précaires des deux côtés de la barrière, dont la direction ne saura rien.

Nous estimons les profits incroyables que doit générer l’activité. Pas de coûts de production autres que quelques salariés sous payés, et le loyer des locaux dont il est possible qu’il soit subventionné en partie.

Le coût du placement privé, c’est approximativement 3 500 euros par chômeur. Même si on suppose cette entreprise particulièrement compétitive et qu’on estime la prestation à 2 000 euros par tête, ça fait, pour cette seule agence :
2 000 euros x 156 chômeurs = 312 000 euros de chiffre d’affaire pour 6 mois, soit 52 000 euros par mois.
Un local à 500 euros de loyer, un salarié 1300 euros, même en comptant mille euros de charges diverses (courrier, téléphone et internet) et les impôts, reste au moins 45 000 euros générés par mois pour du vent.

Pas étonnant que l’entreprise en question soit cotée en bourse depuis deux ans….

Pas difficile de comprendre où aboutit finalement l’argent des cotisations des salariés, qui passe par l’UNEDIC pour arriver dans la poche d’actionnaires qui sont souvent aussi ceux des entreprises qui ont licencié les salariés…

Le profit, c’est simple comme un jeu de chaises musicales : prenez trois précaires et faites les danser, du statut de salarié en contrat sous payé, à celui de chômeur mal indemnisé et fliqué. Faites en sorte, naturellement qu’il n’y ait toujours que deux chaises pour trois, et le précipice de la radiation et de la misère pour celui qui refuse de se battre pour une chaise pourrie contre les autres précaires...

Arrêter la valse ? Pas si difficile, il suffit que les trois précaires se regardent en face et admettent que tourner en rond n’amène nulle part ...

Ce jour là, chez un prestataire du Pôle, nous avons commencé.

Un autre témoignage d’un salarié sous traitant du Pôle Emploi ici : http://www.collectif-rto.org/spip.p...

http://www.collectif-rto.org/

Le Reseau est exclusivement composé de précaires solidaires, en emploi
ou non. Ni spécialistes, ni permanents associatifs, au sein du
collectif nous avons fait le choix de l’indépendance matérielle et
financière : nous ne demandons aucune subvention, et nous préférons
tenir nos permanences dans les quartiers, dans les CAF et les Pôle
Emploi plutôt qu’accepter une quelconque contrepartie en terme de
liberté d’action ou d’expression en échange d’un local. Dans la même
logique, chacun d’entre nous défend les options politiques,
religieuses ou syndicales de son choix à l’extérieur du collectif,
mais le Reseau Solidaires d’Allocataires n’est lié à aucun parti ou
autre structure politique : nous construisons nos actions avec
d’autres collectifs sur la base d’intérêts communs et non d’idéologies
quelconques !

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2 Messages

  • Le 28 janvier 2010 à 20:07, par Sébastien.M

    Il me semble qu’Ingéus ne fait pas parti des gagnants de la vente par lots des chômeurs. Les prix des prestations peuvent descendre à 1750 euros pour certains opérateurs privés.

  • Le 29 janvier 2010 à 10:52, par

    En décembre 2009, 109 600 chômeurs sont sortis des statistiques pour la raison suivante : "Reprises d’emploi déclarées".

    Mais à part ça ?

    A part ça, il y a des chiffres bizarres dans les sorties des statistiques de Pôle Emploi.

    En décembre, 34 000 chômeurs sont sortis des statistiques car ils sont partis en stage : c’est une hausse de + 2,7 % sur un mois.

    En décembre, 41 100 chômeurs sont sortis des statistiques car ils ont arrêté de chercher un emploi (maternité, maladie, retraite, dispenses de recherche d’emploi, etc.) : c’est une hausse de + 4,6 % sur un mois.

    En décembre, 196 800 chômeurs sont sortis des statistiques pour la raison suivante : "Cessations d’inscription pour défaut d’actualisation". C’est une baisse de - 4,8 % sur un mois, mais une hausse de + 21,6 % sur un an.

    En décembre, 42 200 chômeurs sont sortis des statistiques car ils ont subi une radiation administrative : c’est une hausse de + 11,1 % sur un mois.

    En décembre, 57 100 chômeurs sont sortis des statistiques pour la raison suivante : "Autres cas". C’est une baisse de - 1,6 % sur un mois, mais une hausse de + 29,5 % sur un an.

    Nous pouvons additionner toutes ces sorties : en décembre, 371 200 chômeurs sont sortis des statistiques.

    Conclusion : Pôle Emploi est devenu une gigantesque machine à faire sortir les chômeurs des statistiques. Tout est bon pour expulser les chômeurs des statistiques.

    L’objectif n’est plus seulement de leur trouver un emploi : l’objectif est aussi d’en radier le plus possible.

    De : Travail-solidarite
    jeudi 28 janvier 2010

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