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Le Courrier, qutidien suisse et indépendant

Denis Robert : « On a occulté la véritable affaire Clearstream »

Propos recueillis par Simon Petite

Article mis en ligne le mardi 9 février 2010

http://www.lecourrier.ch/index.php?...

Paru le Lundi 08 Février 2010

INTERVIEW -

Auteur de nombreuses enquêtes sur la société Clearstream, le journaliste Denis Robert s’est retrouvé pris dans le procès à grand spectacle mettant aux prises Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin.

Jeudi 28 janvier, l’ancien premier ministre français Dominique de Villepin est relaxé par le tribunal correctionnel de Paris dans le procès Clearstream. La date marque l’épilogue – provisoire puisque le parquet a décidé de faire appel – d’une affaire de dénonciation calomnieuse visant toute une série de personnalités françaises, dont le président français Nicolas Sarkozy. L’arme du délit ? Des listes trafiquées de comptes de la société luxembourgeoise Clearstream. Premier journaliste à s’être intéressé à cette chambre de compensation, courroie de transmission entre les banques du monde entier, Denis Robert s’était procuré les listings avant qu’ils soient manipulés. Poursuivi, il a été blanchi au nom de la liberté d’informer.

Quelle a été votre première pensée à l’annonce du verdict ?

J’ai d’abord pensé à tous les gens qui se sont fait du souci pour moi. Ces trois dernières années, j’ai reçu d’innombrables messages de soutien. Les gens s’inquiétaient qu’en France un journaliste puisse être poursuivi pour avoir fait son travail. Personnellement, j’étais plutôt confiant. Clearstream me poursuit depuis tellement d’années que je me suis habitué à ce régime de défaveur.


Pourquoi vous êtes-vous retrouvé sur le banc des accusés ?

Parce que Clearstream a porté plainte pour recel de vol et d’abus de confiance. Je venais de démontrer dans un livre – Clearstream, l’enquête – que les listings utilisés entre autres contre Sarkozy avaient été trafiqués et qu’il n’y avait pas eu pénétration informatique. Ce livre disculpait entièrement Clearstream en indiquant l’origine des listings. Ils auraient dû me remercier. Au lieu de ça, leur avocat a déposé cette plainte indiquant que les documents avaient été volés. Le tribunal a finalement reconnu que j’avais acquis les listings dans le cadre d’un « travail d’enquête journalistique sur la société Clearstream et sur le blanchiment international, sujet d’intérêt général ». Je ne pouvais espérer meilleur jugement pour moi et pour la profession de journaliste.

Comment vous êtes-vous procuré les listings de comptes de Clearstream ?

Fin 2001, Florian Bourges, qui travaillait chez Arthur Andersen et qui participait à un audit sur Clearstream, m’a contacté anonymement par téléphone parce qu’il voulait dénoncer les pratiques de Clearstream. Le jugement indique qu’il avait accès « à des données permettant de faire ressortir des anomalies susceptibles, à ses yeux, de masquer des pratiques suspectes ». Ce n’est pas moi qui le dis mais les magistrats. Lors de son audit, Florian Bourges avait vu les pannes informatiques à répétition que je décrivais dans mon enquête. Sa hiérarchie ne voulait pas prendre en compte ses remarques pour ne pas déplaire à leur client. Les documents qu’il m’a donnés étaient authentiques. Ils ont été manipulés plus tard.


Que prouvent ces listings ?

Ils sont très instructifs. Ils montrent que Clearstream a ouvert plus de six mille comptes dans quarante et un paradis fiscaux. Ils montrent aussi que ces clients ne sont pas que des banques. On trouve quelques particuliers, des multinationales, des sociétés aux patronymes douteux. Le listing de plus de trente-trois mille comptes permet de cartographier la finance mondiale et de délimiter des circuits ou des territoires disons parallèles.

Regrettez-vous de n’avoir pas gardé ces fichiers, ce qui aurait évité qu’ils finissent dans de mauvaises mains ?

Non. Je les ai utilisés dans mon livre La boîte noire et dans mon dernier film. Ensuite, j’en ai donné une copie à une vingtaine de journalistes, à des experts ou à des politiques. C’était pour me défendre dans les procès que me faisaient Clearstream. Je travaillais aussi à un documentaire et j’avais besoin d’expertises. Imad Lahoud (reconnu comme le falsificateur des listings, ndlr) m’avait été recommandé par un ami journaliste. Il était trader à l’époque. J’ai toujours fait preuve d’une grande prudence avec lui et je n’ai jamais utilisé ses informations. Nos échanges de mails ou de sms le prouvent et sont accablants pour lui.


Quels enseignements tirez-vous de ce procès hors normes ?

Jamais l’appareil d’Etat n’a été autant instrumentalisé au service d’intérêts privés, d’ambitions et de haines personnelles. Les médias, les services de renseignements et la justice ont joué le jeu de cette guerre entre Sarkozy et Villepin. Occultant la véritable affaire Clearstream. Les conseils de la firme ont su habilement créer un amalgame J’aurais eu moins de soucis si on avait parlé de l’affaire Dominique de Villepin. Je n’avais rien à voir avec les fichiers trafiqués. La justice aurait dû s’en rendre compte avant. Clearstream a tiré profit de cette situation en m’associant aux falsificateurs. Jusqu’en 2006, dans les procès en diffamation, je menais largement aux points. A cause de cette affaire de listings truqués, la tendance s’est inversée. Maintenant les pendules sont enfin remises à l’heure.


Il y a, selon vous, deux affaires Clearstream.

Les médias français ont été obnubilés par le combat entre Villepin et Sarkozy. Cela fait partie du cirque médiatique. Le paradoxe est que depuis des mois, je suis de plus en plus sollicité par des journalistes, des politiques ou des économistes étrangers. Tous ces gens se fichent de Sarkozy et de Villepin. Ils s’intéressent à la vraie affaire Clearstream et veulent comprendre comment fonctionne la chambre de compensation. Car la régulation du capitalisme passe par le contrôle de ces sociétés. J’en suis convaincu. Et je suis de moins en moins seul à l’être.


Mais ce procès ne s’est jamais transformé en procès de Clearstream.

Non et c’est normal. Sauf peut-être lors des premiers jours d’audience quand le PDG de Clearstream a fait une révélation stupéfiante. Il a admis à la barre avoir payé 16 millions d’euros un audit qui, de son propre aveu, n’a servi à « rien ». Contrairement aux promesses, ce rapport n’a jamais été rendu public. Soit il était trop complaisant, soit il contenait des révélations dérangeantes pour Clearstream. Plusieurs avocats ont plaidé le fait que Clearstream avait ainsi acheté le silence de leurs auditeurs. Désormais, plus personne n’ignore ce qu’est Clearstream. Ils ont essayé de me mouiller dans cette histoire de fichiers manipulés. Le jugement me donne 100% raison. Aujourd’hui, Clearstream, c’est l’arroseur arrosé.

Vous avez cité comme témoin l’ancien procureur genevois Bernard Bertossa. Que cherchiez-vous à montrer ?

Bernard Bertossa est d’abord un ami. Il m’a toujours soutenu dans mon travail. Il a été l’un des premiers à percevoir l’intérêt de Clearstream, alors que les magistrats français ne comprenaient rien à la compensation bancaire. Nous avions lancé ensemble en 1996 l’appel de Genève, qui plaidait pour une plus grande coordination judiciaire contre le crime organisé. Il aurait pu à la barre rappeler cela. Le procès tombait en même temps que ses vacances. Je n’ai pas insisté. I


article

« Créer une police financière européenne ou mondiale »

SIMON PETITE

Après toutes ces années d’enquêtes, comment définiriez-vous vraiment Clearstream ?

Denis Robert : Si je vous dis ce que je pense, je me prends un procès. Je peux le gagner, mais je n’ai pas envie d’ennuyer votre journal. Disons que c’est un outil indispensable à la circulation des flux financiers au niveau planétaire. De tous les flux. Les chambres de compensation sont à la fois un carrefour, une station de péage et une tour de contrôle sur les autoroutes de la finance. Elles fonctionnent comme les autoroutes. Si on veut surveiller la circulation des valeurs, il faut mettre des radars et des gendarmes au bord des principaux axes.

Clearstream, c’est fini pour vous ?

J’ai encore quatre procès en France et un au Luxembourg. Le jugement de cette semaine change la donne. Je suis fatigué de tout cela, mais je suis sans arrêt sollicité par des journalistes. Clearstream fait peur car elle communique beaucoup sur ses plaintes contre moi. Ce serait bien que d’autres prennent le relais. Je suis curieux de savoir ce que contient le fameux audit de 16 millions. En même temps, j’ai toujours eu une vie en dehors de Clearstream. J’ai su sans trop de douleur résister à la pression. N’oubliez jamais que ce sont eux qui déposent des plaintes contre moi. Jamais l’inverse. Là aussi, ça pourrait changer maintenant.

La lutte contre les paradis fiscaux est devenue l’une des priorités internationales. Est-elle sincère ?

Il y a beaucoup de bruit et de « com » pour peu de chose. Il faudra peut être attendre la prochaine crise. Avec la dette de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne, ça ne saurait tarder... Ceci dit, il y a des évolutions. Angela Merkel a ouvert la voie en achetant le listing de Vaduz. Elle a compris qu’il fallait utiliser les mêmes méthodes que les fraudeurs et les criminels pour vaincre. Il y avait la même volonté affichée chez Barack Obama. Le problème est que ses principaux conseillers viennent de chez Goldman Sachs. Les banques d’affaires ont su s’en sortir et sauver leurs plus gros clients. Certaines places financières tanguent – les Suisses sont bien placés pour le savoir –, mais les mauvaises habitudes des banquiers et des traders n’ont pas disparu. La crise de 2008 n’a pas suffisamment servi de leçon.


Quelles seraient les solutions pour mieux contrôler la finance ?

Les listes noires et grises du G20 étaient une plaisanterie. Les solutions sont simples. Il faut interdire aux banques d’ouvrir des filiales ou des comptes dans les paradis fiscaux et prévoir des amendes salées pour les contrevenants. Pour cela, il faudrait créer une police financière européenne ou mondiale, car cela ne sert à rien qu’une banque stoppe ses opérations au Luxembourg si elle les transfère le lendemain dans les îles Caïmans. On retombe sur la problématique de l’appel de Genève. Le problème est politique.


Que reste-t-il de cet appel de Genève ?

Des souvenirs. L’Europe reste sous la coupe des nations jalouses de leurs prérogatives. Dans certains pays, il y a une volonté plus forte de supprimer les paradis fiscaux. Mais tant que l’Europe demeurera si libérale, on n’arrivera à rien. On vit sur un mythe. Comme si après avoir épuisé les réserves financières de la Terre, on allait ensuite emprunter de l’argent sur Mars.

PROPOS RECUEILLIS PAR SPE

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