Une tribune pour les luttes

Commémoration publique pour les 15 ans de la mort d’Ibrahim Ali, tué par des colleurs d’affiche du Front National le 21 février 1995.

Dimanche prochain 21 février, 4, Chemin des Aygalades (13015 Marseille) à partir de 14heures.

Article mis en ligne le mardi 16 février 2010

Une centaine de personnes se sont rassemblées avenue des Aygalades à Marseille (15e) où Ibrahim Ali avait été tué il y a 15 ans par des colleurs d’affiches du Front national.

Des membres de la famille et des amis de la victime ont pris la parole pour rappeler que "le racisme tue". Les participants ont déposé une gerbe de fleurs devant la plaque commémorative du drame.


IBRAHIM ALI. Quinze ans après, retour sur un drame inoubliable.

par Ben Amir SAADI

Avec les portraits d’Ibrahim Ali sur le site de Commores-mag

http://www.comores-mag.tv/IBRAHIM-A...

Pour revenir et mieux comprendre ce qui s’est réellement passé ce soir là et l’onde de choc que ce drame a occasionné, quinze ans après les faits et huit ans après le verdict de la justice française, nous sommes partis à la rencontre des amis d’Ibrahim Ali, ses frères comme on les appelle à la Savine, et qui sont aujourd’hui les gardiens de sa Mémoire. Nous sommes également allés nous documenter sur les archives du procès afin de vous relater le plus précisément possible les faits selon la voie judiciaire.

Rappel des faits

Nous sommes la nuit du 21 février 1995 à cinq mois des élections municipales et à un mois tout juste des élections présidentielles. L’avocat Jean-Pierre Bauman est le candidat du Front National pour les 15ème et 16ème arrondissement de Marseille et Jean Marie le Pen postule pour la 3ème fois pour l’Elysée. La campagne bat son plein dans la cité phocéenne, Robert Lagier, Mario d’Ambrosio et Pierre Giglio, militants du FN s’activent pour aller coller leurs affiches.

Ce soir-là, armé de pistolets de gros calibre, ce trio de colleurs d’affiches, qui s’était formé depuis les dernières élections présidentielles, part coller les affiches à l’effigie de Le Pen dans les quartiers nord. L’un d’eux, Robert Lagier, tireur d’élite dans un club de tir de la police nationale, emporte même une paire de lunettes contrastante lui permettant de distinguer les formes dans la nuit. Son arme est blottie dans un étui, fabriqué par ses soins, qu’il porte au mollet.

Leur première destination les conduit au carrefour des Aygalades, dans le 15ème arrondissement. Mario d’Ambrosio est chargé d’assurer la surveillance des premières affiches collées pendant que les deux autres partent, en voiture, en coller d’autres un peu plus loin. Au même moment, Ibrahim Ali et ses amis du groupe B.Vice sortent d’une répétition, pour un projet de lutte contre le Sida porté par l’association « Sol en si », au Centre Culturel Mirabeau et sont en retard. Le dernier bus de nuit en direction de la Savine, leur cité, peut passer d’un instant à l’autre. Ils se mettent à courir en direction de l’arrêt de bus, craignant de le manquer.

" ILS M’ONT EU "

Les deux colleurs d’affiches du FN aperçoivent le groupe de jeunes noirs courant sur toute la largeur de la route en leur direction. Ils décident de faire demi-tour pour rejoindre d’Ambrosio qui les attend et assure la surveillance. Lorsque la voiture des deux colleurs d’affiche atteint le carrefour, le feu passe au rouge mais l’endroit est désert. Lagier et son ami se sentant menacés et agressés par des jets de pierre, selon leur version des faits, auraient pu « griller » le feu en toute tranquillité pour échapper à leurs agresseurs mais ils décident de s’arrêter. Le groupe de jeunes arrive à hauteur de la voiture. Il est environ 22h20 et tout va alors aller très vite.


Lagier sort de la voiture et tire une première fois
. La balle fuse au dessus de la tête de Soulé Ibrahima qui prend peur et fait mine de s’effondrer. Les jeunes comprennent alors qu’ils ont à faire à des gens armés et prêts à tuer. Ils s’enfuient en rebroussant chemin. Mais cela ne suffit pas à Lagier qui tire de nouveau à deux reprises en direction de jeunes qui lui tournent le dos. L’une des deux balles atteint Ibrahim Ali qui s’écrie « Ils m’ont eu. » Chibaco, comme le surnomment ses amis, est grièvement touché et se plaint de douleur. Son ami Ahamada Saïd lui vient en aide et lui répète « tiens bon, tiens bon ». Ensemble, ils font quelques dizaines de mètres avant qu’Ibrahim ne s’écroule. Saïd lui supplie, lui crie de se relever, mais Chibaco ne peut plus. La douleur est trop forte et les forces le quittent peu à peu. Imitant Lagier, d’Ambrosio perd son calme et fait feu, à son tour, en direction des jeunes. Situé à quelques mètres de là, le patron du Modern Bar avertit la police et les pompiers. Parmi les consommateurs du bar, se trouve un jeune médecin algérien. Il va prodiguer les premiers soins à Ibrahim Ali avant que n’arrive, peu de temps après, les pompiers qui vont constater une plaie au thorax et dans le dos. Ibrahim Ali ne survivra pas ! Il décède quelques minutes après sa prise en charge par les secours. Quant aux colleurs d’affiches du FN, ils discutent quelques instants, sans doute pour élaborer une stratégie commune pour leur défense avant de se séparer et rentrer chez eux.

Un incident avait déjà impliqué ces mêmes militants quelques jours plutôt. Ils avaient menacé de leurs armes quatre clients se rendant au Modern Bar. Le numéro d’immatriculation de leur véhicule avait été signalé à la police. "Vous voyez les loups de partout, vous !" avaient répondu les agents de police présents sur les lieux. Un mois après, Ibrahim tombait sous leurs balles..

Un deuil national

Dès le lendemain, la justice se saisit de l’affaire et contacte les dirigeants du FN. Réunis dans leur bureau marseillais, ces derniers tardent à divulguer les noms des assassins dans le but de se préparer une défense crédible. Bruno Mégret déclarera après avoir reconnu que les meurtriers sont des militants du FN, quelques heures plus tard, que « Lagier a été violement agressé....c’est la faute de l’immigration massive et incontrôlée...si nos colleurs n’avaient pas été armés, ils seraient probablement morts. » (le Méridional le 23/02/1995). Lagier et ses collègues maintiennent la thèse de l’agression par des jet de pierre, mais ni la police, qui est arrivée sur les lieux assez rapidement, ni les services de nettoyages de la mairie ne retrouveront la moindre trace de pierre sur la chaussée. L’analyse de la voiture des meurtriers ne relèvera aucun impact de quelconque projectile.

Très vite, le drame se repend dans toute la France et les médias locaux comme nationaux relaient l’information en boucle sur toutes les chaînes et les ondes d’information. La cité phocéenne est sous le choc, la Savine est meurtrie et pleure son fils. La communauté comorienne se réveille, en ce jour du mois de Ramadan, complètement hagard. C’est le premier véritable acte de violence, tous genres confondus, que subit la communauté comorienne, jusqu’ici si discrète. Elle est bouleversée et consternée. La peur et l’inquiétude gagnent certains membres de la communauté, essentiellement de la première génération, qui voient ressurgir le spectre du massacre de Majunga alors que certains marseillais craignent de revivre une nouvelle Ratonnade après celle très meurtrière du début des années 1973 où Marseille fut le théâtre de six mois de folie raciste contre les Algériens. Mais fort heureusement la solidarité nationale qui s’est formée autour de ce drame n’a pas isolé la communauté comorienne dans ce qui aurait pu être une psychose communautaire.

40.000 Comoriens sur la canebière.

Quelques jours plus tard, des manifestations ont lieu dans toute la France pour dénoncer la montée du racisme en France, ce racisme qui tue. A Marseille, la Canebière est noire de monde sur les 80.000 manifestants qui défilent dans le calme et la dignité, 40.000 sont d’origine comorienne. C’est la première fois que l’on met un nombre sur cette communauté, dernière arrivée en masse dans la cité phocéenne au début des années 70. Les marseillais venaient de découvrir que les Comoriens existaient ! Depuis cette date, nul n’ignore la présence de cette diaspora estimée aujourd’hui à 80.000 à Marseille.


Du 21 février 1995 au 21 avril 2002

Mais ce drame et la forte mobilisation nationale qui s’en sont suivis n’ont pas empêché le FN de faire un score «  trop élevé » de 15% aux élections présidentielles quelques jours plus tard et d’offrir à Bruno Maigret le fauteuil de la mairie de Vitrolles où il emploiera, quelques années après, Ambrosio l’un des protagonistes de la mort d’Ibrahim Ali, sans doute pour services rendus. Pire encore, sept ans et deux mois jour pour jour plus tard, le 21 avril 2002, Lionel Jospin, le candidat gauchiste, est absent du second tour des élections présidentielles au dépend d’un Jean Marie le Pen qui exulte avec un score de 17%.

Aujourd’hui, quinze ans après la disparition tragique d’Ibrahim Ali, et à quelques jours d’une nouvelle échéance électorale, honorons sa mémoire pour qu’un tel drame ne puisse plus jamais enlever un des nôtres. VOTONS, NE LAISSONS PAS NOTRE PLACE A LA HAINE !

Dimanche prochain, au 4, Chemin des Aygalades (13015 Marseille) à partir de 14heures, aura lieu une commémoration publique pour les 15 ans de la mort d’Ibrahim Ali, tué par des colleurs d’affiche du Front National le 21 février 1995. Soyons nombreux à lui rendre hommage.

Ben Amir SAADI

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1 Message

  • Le 18 février 2010 à 18:31, par

    je ne vois pas quel rapport existe entre la mort d’Ibrahim Ali et le fait qu’il faudrait voter pour que cesse la haine et la violence ;
    l’Etat qui est garant de la démocratie a besoin de cette haine pour propager ses dessein asservisseurs et la division entre gens, par essence l’état se sert de la haine de "l’autre" pour pouvoir régner et répandre sa politique colonialiste, belliciste , sa politique de guerre permanente économique
    donc d’aller voter n’annihilera certainement pas la haine d’individus à esprit belliciste
    muss

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