Une tribune pour les luttes

Tu enquêtes, tu critiques ? Gare au procès !

Appel au soutien d’Alain Garrigou, professeur de science politique traîné en justice par Patrick Buisson conseiller de Sarkozy

Article mis en ligne le mercredi 17 février 2010

http://www.fondation-copernic.org/

Appel au soutien d’Alain Garrigou,professeur de science politique

Insidieusement, dans la guerre des idées, un nouveau procédé devient « monnaie courante ». Il consiste à entamer des procédures judiciaires – quelles que soient leurs chances de succès – contre les intellectuels ou les journalistes qui dérangent. Alors, direction le tribunal ! Avec ceux qui les publient.

Ensuite, il est toujours temps de se dédire. Comme l’a fait Natixis à l’égard de Mediapart, «  coupable » d’avoir diffusé un article accusant la banque d’avoir rémunéré François Pérol, secrétaire-adjoint de l’Elysée (avant de prendre la direction de Caisse d’Epargne-Banque Populaire), pour son action dans la société Rothschild et associés. Les plaintes furent retirées. Qu’importe, Mediapart avait dû payer les frais de défense.

La plainte pour diffamation publique, déposée par M. Patrick Buisson contre Alain Garrigou, a la même fonction : intimider. Engager ceux qui voudraient «  l’ouvrir », à se censurer, les inviter vivement à « tourner sept fois la langue dans sa bouche ». Surtout s’il s’agit d’analyser comment l’Elysée procède.

En tapant au portefeuille. M. Buisson réclame, pour son honneur « bafoué », 100 000 euros de dommages et intérêts, une provision de 15 000 euros pour chacun des quatre médias censé publier le jugement et, bien sûr, la condamnation aux dépens. Rien de moins ! Les frais de M. Patrick Buisson seront payés par le contribuable puisqu’il perçoit 11 900 euros par mois, comme conseiller du Président. En 2008, sa société Publifact a reçu 1,6 millions d’euros, de l’Elysée toujours.

Quel est l’objet de cette plainte ? Une opinion intolérable, invraisemblable, vraiment ! A la suite du rapport de la Cour des comptes publié le 16 juillet 2009 et considérant les listings des sondages de l’Elysée publiés le 6 novembre, Alain Garrigou, professeur de science politique à l’Université Paris-Ouest, spécialiste des sondages, avait eu l’audace de déclarer : «  L’Elysée défend le choix d’OpinionWay par Patrick Buisson [directeur de Publifact et conseiller du Président, ndlr] pour la rapidité des études Internet. Or, ils oublient de préciser que les sondages en ligne sont surtout réputés pour être moins chers ! Pourquoi l’Elysée paie beaucoup plus cher en passant par lui au lieu de les acheter à moindre prix directement ? Et pourquoi laisser Buisson se faire une marge de 900 000 euros sur son dos ? Soit c’est un escroc, soit c’est un petit soldat qui constitue un trésor de guerre pour payer des sondages durant la prochaine campagne électorale sans que ce soit visible dans les comptes de campagne du futur candidat Sarkozy.  ».

Cette explication, à coup sûr, mérite procès. Comparution immédiate, presque. Rien, certainement, n’est plus grave.

La plainte de P. Buisson vise évidemment à faire un exemple. Récemment, des chercheurs ont été la cible de ce type d’attaques : Olivier Filleule, Vincent Geisser, Isabelle Sommier. Cette fois, l’attaque vient de plus « haut ». Demain, à qui le tour ? Qui doit décider des territoires autorisés aux scientifiques, aux écrivains, aux journalistes ? Qui doit décider des appréciations qu’ils tirent de leurs enquêtes ? Les tribunaux ? Sartre aurait été condamné cent fois, Foucault, cent fois, Bourdieu tout autant.

«  Tu enquêtes, tu critiques ? Gare au procès ! ». Collectivement, nous le refusons. Collectivement, nous reprenons à notre compte – au mot près – les propos d’Alain Garrigou.

Appel des 100 :

Alain Accardo (sociologue, université Bordeaux III) – Jean-Christophe Angaut (philosophe, Ecole Normale Supérieure) - Mathieu Bara (sociologue, université Bordeaux IV) – Christophe Baticle (sociologue, université de Picardie Jules Verne) – Francine Bavay (vice présidente du Conseil Régional d’Ile de France) – Eric Beynel (porte-parole national de l’union syndicale Solidaires) – Laurent Bonelli (politiste, université Paris Ouest – Nanterre) – Jacques Bidet (professeur de philosophie, université Paris Ouest Nanterre) – Noelle Burgi (chercheure en science politique, CNRS) – Leila Chaibi (co-présidente de la Fondation Copernic) – Véronique Champeil-Desplats (professeur de droit public, université Paris Ouest-Nanterre) – Stéphane Chantegros (sociologue, CRESPA Limoges) – Antonin Cohen (politiste, université de Picardie Jules Verne) – Annie Collovald (professeure de sociologie, université de Nantes) – Philippe Corcuff (politiste, IEP de Lyon, conseil scientifique d’ATTAC) – Jacques Defrance (professeur de sociologie, université Paris Ouest Nanterre) – Jean-Luc Deshayes (sociologue, université de Nancy) – Paul Dirkx (sociologue, université Nancy II) – Keith Dixon (professeur de Civilisation britannique à l’université Lumière Lyon II) – Vincent Dubois (professeur de sociologie et science politique, Institut d’études politiques de Strasbourg et Institut Universitaire de France) – Stéphane Dufoix (sociologue, membre de l’Institut Universitaire de France) – Cedric Durand (économiste, université Paris XIII) – Hervé Fayat (professeur de sciences économiques et sociales, Fondation Copernic) – Jean Ferrette (professeur de sciences économiques et sociales) – Gérard Filoche (inspecteur du travail, CN du Parti Socialiste) – Julien Fretel (professeur de Science Politique, président de l’AECSP, université Picardie Jules Verne, Sciences Po Lille) – Sandrine Garcia (sociologue, université Paris IX – Dauphine) – Delphine Gardey (professeure de sociologie, université Versailles St Quentin en Yvelines) - Bertrand Geay (professeur de sociologie, université de Picardie – Jules Verne) – Dominique Glasman (professeur de sociologie, université de Savoie) – Stéphane Guillemarre (professeur de philosophie, co-secrétaire de la Fondation Copernic) – Françoise Guillou (diététicienne) – Jean-Marie Harribey (économiste, université Bordeaux IV) – Mathieu Hély (sociologue, université Paris Ouest Nanterre) – Michel Husson (économiste, conseil scientifique d’ATTAC) – Bruno Jetin (économiste, université Paris Nord) – Samuel Johsua (professeur émérite en sciences de l’éducation, université de Haute-Provence) – Nicolas Jounin (sociologue, Université Paris VIII) – Michel Koebel (sociologue, université de Strasbourg) – Bernard Lacroix (professeur de science politique, membre de l’Institut Universitaire de France) – Stéphane Lavignotte (pasteur, théologien) – Rémi Lefebvre (professeur de science politique, université Lille II) – Frédéric Lebaron (professeur de sociologie, membre de l’Institut Universitaire de France) – Francis Lebon (sociologue, université Paris XII) – Brigitte Le Grignou (professeure de science politique, université Paris Dauphine) – Patrick Lehingue (professeur de science politique, université de Picardie-Jules Verne) – Jacques Le Bohec (professeur de sciences de la communication, université Lyon II) – Stéphane Le Lay (sociologue, revue Mouvements) – Claire Le Strat (politiste, université Paris ouest-Nanterre) – Catherine Lévy (sociologue) – Frédéric Lordon (sociologue, CNRS) – Jean Malifaud (mathématicien, Paris VII, secrétaire national du Snesup – FSU) – Antoine Math (économiste, Ires) – Lilian Mathieu (sociologue, CNRS) – Olivier Masclet (sociologue, université Paris V) – Gérard Mauger (sociologue, CSE-CNRS) – Dominique Merllié (sociologue, EHESS) – Olivier Michel (professeur d’informatique, université Paris XII) – Corinne Nativel (géographe, université de Besançon) – Frédéric Neyrat (sociologue, université de Limoges) – Gérard Noiriel (historien, directeur d’études à l’EHESS) – Fabienne Pavis (sociologue, université de Nantes) – Willy Pelletier (sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic) – Claude Pennetier (historien, CNRS-CHS, Paris I) – Jean-Marie Pernot (chercheur en sciences politiques, Ires) – Roland Pfefferkorn (professeur de sociologie, université de Strasbourg) – Louis Pinto (sociologue, CSE-CNRS) – Bernard Pudal (professeur de science politique, université Paris Ouest-Nanterre) – Gilbert Quelennec (musicien) – Emmanuel Renault (philosophe, Ecole Normale Supérieure) – Emmanuelle Reungoat (doctorante en Science politique, Université Paris 1, CESSP) – Philippe Riutort (professeur de sciences sociales, lycée Henri IV) – Violaine Roussel (professeur de sociologie, université Paris VIII) – Thomas Sauvadet (sociologue, CERMES) – Nicolas Sembel (sociologue, université Bordeaux II) – Arnault Skornicki (politiste, université Paris Ouest Nanterre) – Patrick Simon (sociodémographe, Ined) – Luce Sommier (puéricultrice) – Charles Soulié (sociologue, université Paris VIII) – Annie Thébaud-Mony (sociologue, Inserm) – Sylvie Tissot (sociologue, université de Strasbourg) – Jacques Tolédano (président d’ETICITE) – Josette Trat (sociologue, université Paris VIII) – Jérôme Valluy (politiste, université Paris I) – Christophe Voillot (politiste, université Paris Ouest-Nanterre) - Louis Weber (ancien président de l’Institut de Recherche de la FSU, rédaction de Savoir/Agir) – Loïc Wacquant (professeur de sociologie, université de Californie – Berkeley) – Tanguy Wuillème (enseignant chercheur en sciences de l’information et de la communication, université Nancy II) – Jean-Pierre Zirotti (professeur de sociologie, université de Nice-Sophia Antipolis)

(25.01.2010)



Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire
(CVUH)

« Le Mépris pour le monde universitaire et les menaces sur la liberté d’expression s’accentuent. Patrick Buisson, responsable de la chaîne Histoire, ex directeur du journal d’extrême-droite Minute et aujourd’hui conseiller spécial de l’Elysée porte plainte pour diffamation contre le politiste Alain Garrigou pour des propos tenus en novembre 2009 dans le journal Libération. Le CVUH s’associe au mouvement de soutien à notre collègue. Les documents ci-joint prouvent le mépris de plus en plus décomplexé du gouvernement à l’égard du monde intellectuel. Il convient donc d’accentuer la vigilance vis à vis de toute forme de censure propre aux régimes de droite dure qui s’octroient les services d’un homme assumant vertement son héritage catholique traditionnel et contre-révolutionnaire. Les document ci-dessous font le point sur l’affaire en question. »

Pour l’ensemble du dossier, voir le lien suivant :

http://opiniongate.wordpress.com/


Communiqué LDH

Paris, le 20 janvier 2010

Suppression d’enseignements au lycée : la formation des citoyens en danger

A la veille d’une nouvelle journée de grève des personnels de l’Éducation nationale pour attirer l’attention sur la détérioration de ce service public du fait des nombreuses suppressions de postes et de la diminution générale de ses moyens, la Ligue des droits de l’Homme met en garde, pour sa part, contre des mesures annoncées qui vont à l’encontre du rôle plus que jamais nécessaire de ce service public dans la formation des citoyens.

Elle s’inquiète de ce que la réforme des lycées :

• diminue l’enseignement des sciences économiques et sociales en classe de Seconde, au détriment d’une compréhension critique par les élèves des phénomènes dont la crise économique actuelle démontre pourtant l’importance ;

• supprime l’enseignement obligatoire de l’histoire pour les élèves de classe Terminale scientifique, alors que cette discipline joue un rôle essentiel dans la formation de l’esprit civique ; cela au moment même où les plus hautes autorités de l’Etat ne cessent de lancer des initiatives qui exigent une vraie culture historique pour être en capacité d’y réagir de manière critique.

La Ligue des droits de l’Homme s’alarme, par ailleurs, de décisions et interventions diverses dont le point commun semble être de chercher à porter atteinte à la liberté critique des enseignants, qui est pourtant un élément essentiel de la laïcité, en tentant de développer leur obéissance à l’exécutif :

• la création aux concours de recrutement des enseignants, Capes et agrégation, d’une épreuve orale sur la « compétence à agir en fonctionnaire de l’État » et de façon « responsable », qui peut cacher une tentative de sélectionner les candidats en fonction de leur soumission au pouvoir politique et de leur absence d’esprit critique ;

• la sanction par le ministère de l’Éducation nationale contre un professeur à l’École polytechnique, consistant à l’écarter d’un groupe d’experts où il travaillait depuis plusieurs années, pour avoir signé un appel contre la suppression de l’histoire obligatoire en Terminale scientifique ;

• les poursuites contre un professeur de sciences politiques à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense, spécialiste des sondages, assigné en diffamation par Patrick Buisson, conseiller politique de Nicolas Sarkozy, alors que cet enseignant, dans le cadre de sa discipline universitaire, n’avait fait que mettre en évidence les sommes dépensées par l’Elysée pour payer des sondages d’opinion à la société Publifact dirigée par Patrick Buisson.

Pour la Ligue des droits de l’Homme, c’est la défense du rôle du service public dans l’éducation à la pensée critique et à la citoyenneté qui est en cause.


http://opiniongate.wordpress.com/un-proces-politique-en-2010-2/


Un procès politique en 2010

J’ai reçu, ainsi que le journal Libération, une assignation pour diffamation publique de M. Patrick Buisson, conseiller de la présidence de la République et dirigeant de Publifact. A la suite du rapport de la Cour des comptes publié le 16 juillet 2009 et des listings des sondages de l’Elysée publiés le 6 novembre 2009, je mettais en évidence la surfacturation pratiquée par Publifact dans un dossier de 4 pages intitulé « Sarkozy, l’obsédé des sondages » (Libération, 6 novembre 2009). L’alternative était la suivante : soit les services de l’Elysée étaient dupes (hypothèse impossible), soit ils étaient complices dans un système de financement illicite. Dans deux droits de réponse, M. Patrick Buisson a reconnu le caractère anormal du prix en apportant une troisième explication : les instituts de sondage n’auraient été que des « sous-traitants techniques » (Libération, 13 novembre 2009 ; Le Monde, 27 novembre 2009). Il mettait ainsi dans l’embarras les sondeurs qui, au terme de la loi du 19 juillet 1977, ont la responsabilité des déclarations à la commission des sondages. Ils auraient donc contrevenu à l’article 12 sur les déclarations mensongères et seraient donc passibles des articles 52.1 et 90.1 du code électoral. Deux mois plus tard, personne n’a encore réagi.

De la même manière qu’il avait été entendu par le rapporteur de la commission des finances de l’Assemblée nationale, M. Patrick Buisson a agi avec un aval politique. La plainte pour diffamation publique envers un professeur de science politique – spécialiste des sondages qui ne prend aucun risque d’être démenti – est grave. Elle vient après plusieurs affaires qui attestent la menace politique sur la liberté de penser, d’écrire et de parler des universitaires. On comprend bien qu’il s’agit de politique ordinaire pour ceux qui utilisent ces procédés et qu’ils ne se préoccupent guère de leurs effets systémiques. En l’occurrence, faire taire un critique des sondages quand se profile une embarrassante commission d’enquête parlementaire est un coup comme un autre dans la compétition politique. On peut craindre les rééditions au rythme des difficultés économiques et du rapprochement des échéances politiques et électorales. L’autoritarisme progresse moins souvent par un plan rationnel que par une dérive des mœurs politiques.

Cette dérive autoritaire n’emploie plus les moyens policiers des dictatures d’antan ou d’ailleurs mais dévoie le droit et l’institution judiciaire. Si la liberté d’expression et de recherche n’est déjà plus si bien assurée aujourd’hui dès lors que les droits des personnes sont invoqués, il est un procédé de la guerre des idées qui mine la démocratie. Il consiste à entamer des procédures judiciaires quels que soient les motifs et les chances de gagner. On comprend que cela se fait à l’initiative des riches contre les pauvres, des puissances d’argent contre les penseurs et les diffuseurs. Il sera toujours temps de se dédire comme l’a fait la banque Natixis à l’égard de Mediapart, «  coupable » d’avoir diffusé un article l’accusant d’avoir rémunéré François Pérol, secrétaire-adjoint de l’Elysée avant de prendre la direction de Caisses d’Epargne-Banque Populaire, pour son action dans la société Rothschild et associés. Les plaintes retirées, le mal était fait puisque Mediapart, journal en ligne et donc fragile financièrement, avait dû payer les frais de défense. La plainte de M. Patrick Buisson a la même fonction d’intimidation car ce n’est pas son honneur qui est évalué 100 000 euros de dommages et intérêts. Quant aux frais d’avocat, ils sont des dépenses banales pour un conseiller payé 11 900 euros par mois par l’Elysée et dont la société Publifact a reçu 1,6 millions d’euros du même client en 2008. En l’occurrence, le contribuable paie.

Concernant un professeur de science politique, cette manœuvre mérite une attention particulière alors qu’elle vient d’un expert non patenté qui se qualifie de « politologue » et exprime un mépris significatif de l’anti-intellectualisme de l’extrême droite. Les propos pourraient prêter à sourire s’ils ne renforçaient la menace sur la recherche universitaire. Ce n’est pas un hasard si les sondages en sont l’occasion, soit une utilisation économique et politique d’une technique légitimée par la science. Prétendrait-on qu’il ne s’agit pas d’un territoire légitime pour les spécialistes de science politique ? Tous les sujets de recherche ne sont pas également « sensibles » mais qui décidera des territoires permis aux scientifiques ? Il faut craindre pour la liberté de recherche aujourd’hui. Si la plainte en diffamation est un hommage qui m’est fait, elle est malheureusement inquiétante à la fois pour la démocratie et pour les sciences humaines et sociales. Il serait coupable de ne pas réagir quand sont mêlés aussi clairement les combats pour la liberté et le savoir.


Alain Garrigou

Professeur de science politique

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