Une tribune pour les luttes

Général Bigeard : la mort d’un tortionnaire français

+ Témoignages de Louisette Ighilahriz

Article mis en ligne le dimanche 20 juin 2010


Une apologie honteuse

Nicolas Sarkozy a exprimé sa "profonde tristesse" à l’annonce du décès du général Bigeard, un "très grand soldat", qui incarnait "pour les Français, la figure héroïque du combattant". "Sa carrière exemplaire restera un modèle pour la République", a-t-il ajouté.

Quant à François Fillion, il a exprimé sa "grande tritesse" et salué la "grande figure des conflits d’Indochine et d’Algérie".

Parmi les pleureuses, on compte aussi Jean-Marie Le Pen, président du Front national, qui a salué le "brave type" et le "grand combattant" de l’armée française.

Jusqu’à Jean-Pierre Masseret, président (Parti socialiste) du Conseil régional de Lorraine, qui a exprimé son "émotion" et sa "tristesse".

C’est ainsi que la France officielle s’apprête à encenser un de ses soudards, vétéran des guerres coloniales.


La Gestapo française

Le 13 janvier 1955, sous le titre "Votre Gestapo d’Algérie", Claude Bourdet [1], dénonce la torture pratiquée par la police et l’armée en Algérie. Il écrit dans l’hebdomadaire France Observateur :

"Le supplice de la baignoire, le gonflage à l’eau par l’anus, le courant électrique sur les muqueuses, les aisselles ou la colonne vertébrale, sont les procédés préférés, car bien appliqués ils ne laissent pas de traces visibles. Le supplice de la faim est également constant. Mais l’empalement sur une bouteille ou un bâton, les coups de poing, de pied, de nerf de bœuf ne sont pas non plus épargnés. Tout ceci explique que les tortionnaires ne remettent les prisonniers au juge que cinq à dix jours après leur arrestation ... Une fois que les Gestapistes ont dicté et fait signer à leurs victimes à demi-mortes « l’aveu » qu’il leur plaît d’attribuer, le reste du séjour à la police sert à remettre le prisonnier en état, au besoin à le soigner (mais oui !) afin qu’il soit présentable lorsqu’on le mène au juge".

De 1955 à 1960, Bigeard, alors colonel, a été un de ces Gestapistes, mais l’amnistie rapidement proclamée par la France, immédiatement après l’indépendance de l’Algérie, a empêché que ces crimes puissent être largement connus.

Henri Alleg, journaliste à Alger Républicain, lui-même torturé [2], remarque :

"Les délits et crimes liés à la guerre d’Algérie ont été amnistiés [...] Aucun autre événement de l’histoire de France n’a bénéficié d’une mesure aussi rapide et systématique. [...] Un tortionnaire aurait la possibilité de faire condamner en diffamation sa victime si elle l’accusait ! Car l’amnistie est assortie d’une obligation d’amnésie". [3]

Il a fallu attendre juin 2000 et la publication par Le Monde du témoignage de Louisette Ighilahriz pour que ces pratiques soient publiquement et largement dévoilées.

En 1957, âgée de 20 ans, Louisette est une combattante du Front de libération nationale (FLN) ; tombée avec son commando dans une embuscade tendue par les parachutistes du général Massu, elle est capturée et emmenée, grièvement blessée, au quartier général. Là, elle est sévèrement torturée, sans relâche, trois mois durant.

Dans son récit, Louisette précise comment Massu, ou bien Bigeard, quand ils venaient la voir, l’insultaient et l’humiliaient avant de donner l’ordre par gestes de la torturer.

Elle écrit : "Massu était brutal, infect. Bigeard n’était pas mieux".

Louisette a souvent hurlé à Bigeard : "Vous n’êtes pas un homme si vous ne m’achevez pas".

Et lui répondait : "Pas encore, pas encore !".

Elle ne doit sa survie qu’à un médecin militaire qui la découvrit fin décembre 1957. Il la fit transporter dans un hôpital où elle échappa à ses tortionnaires. C’est cet homme qu’elle voulait retrouver au moyen de son récit dans Le Monde pour pouvoir lui dire merci.

Aujourd’hui encore, à plus de 60 ans, Louisette souffre des séquelles physiques et psychiques des mauvais traitements qui lui ont été infligés.

Son récit a été à l’origine d’un flot de courriers de lecteurs et d’articles dans de nombreux médias français ; parmi ceux-ci, le témoignage d’un autre combattant du FLN - Noui M’Hidi Abdelkader - arrêté à Paris en 1958, incarcéré et torturé à Versailles ; ce qui confirme que la torture était également pratiquée en France.

A la suite de ces révélations, Massu, qui s’est vanté de s’être administrée lui-même la "gégène" (générateur d’électricité utilisé pour la torture) a reconnu que "la torture avait été généralisée en Algérie" et "institutionnalisée avec la création du Centre de coordination interarmées (CCI) et des Dispositifs opérationnels de protection (DOP)". Il affirme toutefois qu’il n’y a "jamais été directement mêlé".

Même ligne de défense de Bigeard, pour qui la torture a été un "mal nécessaire", mais qui dément l’avoir pratiquée lui-même.

"Les crevettes de Bigeard"

Cette expression désigne les personnes qui ont été exécutées illégalement durant la guerre d’Algérie en étant jetées depuis un hélicoptère en mer Méditerranée, les pieds coulés dans une bassine de ciment.

Paul Teitgen [4] - ancien secrétaire général de la police algéroise - a révélé que plusieurs centaines de personnes ont été exécutées par cette méthode, sans procès, sur ordre de Massu et Bigeard.

Ministre et député de la République

En 1975, Bigeard - devenu général quatre étoiles - est nommé secrétaire d’Etat à la Défense par Giscard d’Estaing ; par la suite, et durant dix ans, il demeure un politicien actif, s’employant à se faire élire député UDF de la Meurthe-et-Moselle.

- o-o-o-

A l’annonce de la mort de son tortionnaire, Louisette Ighilahriz, a déclaré : "Chez nous, le nom de Marcel Bigeard est synonyme de mort et de torture. Il aurait pu libérer sa conscience avant de mourir. J’en suis profondément déçue, malade".

- o-o-o-

L’hommage que les autorités de la République française tiennent à rendre au général Bigeard en dépit de ses crimes, en dépit de tout ce qu’il réprésente de haïssable, est une nouvelle démonstration qu’il ne peut y avoir d’unité nationale dans ce pays, quel que soit l’abus que l’on fasse des drapeaux, des hymnes et tutti quanti.

"Pas en mon nom !", comme le proclament les militants anti-guerre américains.

JPD

Notes

[1] Claude Bourdet est un ancien Résistant : il a participé à la fondation du mouvement Combat qu’il réprésente au Conseil national de la Résistance. Arrêté en 1944, il est déporté dans plusieurs camps de concentration dont Buchenwald.

[2] Henri Alleg a raconté les sévices dont il a été victime dans un livre publié aux éditions de Minuit et intitulé "La question". Le gouvernement - à direction socialiste - en a immédiatement décrété la saisie au motif de "participation à une entreprise de démolition de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale". Réimprimé en Suisse, le livre a été vendu et lu à des milliers d’exemplaires dans le monde entier y compris en France où sa diffusion a été clandestine.

[3] Le seul officier supérieur sanctionné, par l’armée et le gouvernement, est le général de La Bollardière qui a été condamné pour avoir dit au général Massu que les méthodes qu’il employait le dégoûtaient et qu’il n’avait que du mépris à son égard. Cet homme, qui refusait les méthodes de répression coloniales et de torture, a été emprisonné en forteresse.

[4] Ancien résistant et déporté durant la Seconde guerre mondiale, Paul Teitgen démissionne de son poste le 12 septembre 1957 pour protester contre ces actes de tortures (qu’il avait lui même subis de la part de la Gestapo) et ces exécutions extra-judiciaires.

Source / auteur :

http://lepetitblanquiste.hautetfort.com/

http://www.hns-info.net/spip.php?article24222


http://www.internationalistes13.org...

28 septembre 1957 : Torturée par les paras en présence du colonel Bigeard.

Louisette Ighilahriz avait vingt ans quand, membre d’une unité combattante de l’ALN, dans la zone 2 de la Wilaya IV (Algérois), le 28 septembre 1957, lors d’une attaque par un groupe du 3e REP (régiment étranger de parachutistes) dans la région de Chebli dans la Mitidja, elle est grièvement blessée, criblée de balles sur le côté droit et tombe aux mains des paras français. Interviewée par l’Humanité en juin 2000, elle déclare :

« Nous étions neuf combattants, cachés dans une casemate. L’accrochage avec les paras a commencé à 5 heures du matin et s’est terminé plus d’une heure après. Sept des nôtres sont morts : ils ont pour la plupart été achevés, je les ai vus mourir. Ils avaient entre vingt et vingt-cinq ans. Un est trépané à vie et moi, aujourd’hui, je suis la seule survivante du groupe. [...] Ils m’ont d’abord soignée sommairement pour me faire parler. [...] J’ai été torturée au Paradou, à Hydra, sur les hauteurs d’Alger, qui était le siège de la 10e DP (division parachutiste), commandée par le général Massu.

[...] Bigeard était à deux pas de moi. Et le gros zèbre qui me torturait en personne sous les yeux de son chef, c’était le capitaine Graziani. Il a été tué en Kabylie en 1958. [...] Bigeard ne sortait de sa bouche que des propos orduriers que je n’oserais pas, par décence, vous rapporter. Vous pensez bien, une femme combattante ! Je vous passe les sévices que j’ai subis. Ils sont tout simplement innommables. C’était très dur, quoi ! Ils se sont acharnés contre moi. Je faisais tout sur moi, je puais. C’était de la putréfaction... [...] Que Bigeard démente ou reconnaisse ce qu’il a fait, je resterai toujours, à travers des milliers de cas d’Algériennes et d’Algériens, sa mauvaise conscience. [...] La torture était pratiquée à l’état industriel. Il en a tellement torturé qu’il ne se souvient sans doute plus de nous. J’ai été traumatisée à vie. Je ne suis qu’un cas parmi des milliers d’autres. Du 28 septembre au 26 décembre 1957, je suis restée à la 10e DP. Ils me torturaient presque tous les jours. »

Le 15 décembre 1957, le commandant Richaud l’a visitée dans sa cellule et l’a faite soigner à l’hôpital Maillot de Bab el Oued.

«  J’ai entendu les infirmières répondre à des militaires "ordre du commandant Richaud", pour qu’on ne m’ampute pas de la jambe droite qui était dans un état de gravité avancée. J’ai subi plusieurs opérations. On m’a enlevé les balles, plâtré la jambe qui était fracturée en plusieurs endroits. Puis on m’a ramenée à la 10e DP, toujours sur ordre du commandant Richaud. [...] A Noël, le commandant Richaud est venu constater si ses ordres avaient été exécutés. Vous savez, je me demandais quel ange était passé par là ! Je n’arrêtais pas de me répéter : " C’est pas vrai, c’est pas possible, après ce que j’ai subi !" »

Le commandant Richaud l’a fait transférer à la prison civile de Barberousse, à Alger. Elle a été condamnée à cinq ans de prison par le juge militaire, emmenée à la prison d’El Harrach, puis internée en France. Elle s’est évadée le 16 février 1962.

Sources :

Le Monde, 22 juin 2000 ; Lila réclame le jugement de ses tortionnaires, L’Humanité, 29 Juin 2000 ; Marcel Bigeard, J’ai mal à la France, éditions du Polygone, 2001.

publié par : Calendrier des crimes de la France outre-mer


http://islamogauchiste.blogspot.com/2010/06/alors-alors-alors.html

vendredi 18 juin 2010

"Alors ? Alors ? Alors ?"

Extrait de l’ouvrage Algérienne de Louisette Ighilahriz - récit recueilli par Anne Nivat (Fayard, 2001) :

"J’avais bien du mal à comprendre ce qui m’arrivait. Seule dans un coin d’une immense salle, j’étais allongée, plâtrée jusqu’au cou sur tout le côté droit. […] Après avoir extrait neuf balles de mon pauvre corps, ils m’avaient placé des attelles sur la jambe et le bras. Je n’avais pas été amputée. […] Je savais qu’on m’avait soignée dans le seul but de me faire parler. […]
Le lendemain de mon arrivée, les bérets rouges de Massu m’ont emmenée à la 10e division parachutiste, sur les hauteurs d’Alger. Ils m’y ont transportée sur une civière, puis m’ont déposée sur un lit de camp. J’étais nue et plâtrée sous une couverture militaire de laine rêche. Nous étions début octobre. Je le sais, car les parachutistes ne cessaient de commenter la mise sur orbite par les Soviétiques de la chienne Laïka à bord de leur Spoutnik. J’étais transie de froid à cause de la lourde masse de mes plâtres, tout imprégnée d’humidité.– Ah oui, les Russes envoient des chiens dans l’espace ? Eh bien moi, je vais t’envoyer quelque part ! m’avait lancé mon tortionnaire, le colonel Graziani, lors de l’un de nos premiers « entretiens ». […]
Les deux premiers jours suivant mon arrivée, mus par la curiosité, les bérets rouges vinrent un à un rendre visite à la « fellagha ». Certains soulevaient la couverture et s’exclamaient : « Ça alors, mais c’est une femme ! » […]
A un moment, j’ai osé demander à un para entré dans ma piaule si je pouvais uriner. Je l’entends encore ricaner : « Ha-ha-ha ! Ça, alors ! Venez voir, venez voir, la fellagha demande du riz au lait ! » Il avait fait exprès de ne pas comprendre ce que je lui avais demandé et me tournait en dérision parce que je lui demandais la permission d’uriner. C’est alors que j’ai commencé à faire tous mes besoins sous moi. Je n’avais pas d’autre solution. […]
Le colonel Graziani est apparu dès le troisième jour. C’était un homme brun, pas très grand, toujours en tenue de camouflage, le béret vissé sur le crâne. […] Quand Graziani se mettait à me frapper, il n’y allait pas de main morte. Je hurlais.Nous étions seuls, mais, à côté, tout le monde entendait. Hélas, Graziani n’arrivait pas à casser mes plâtres, ç’aurait mis fin trop tôt à mes souffrances. Pourtant, j’aurais préféré que ça casse facilement. Mais c’est très dur, de casser une épaisseur pareille. Il fourrageait à l’intérieur de mes pansements à l’aide d’un objet contondant, ravivait et envenimait mes plaies. Un jour, ivre de rage, il a même utilisé une baïonnette pour tenter de lacérer les pansements. Puis il me laissait pantelante. Lorsqu’il s’acharnait sur moi, il s’armait d’une espèce de scie, mais n’arrivait jamais à atteindre la jambe elle-même. Il se plaçait d’un côté du plâtre, puis de l’autre côté, et s’activait…Cependant, il ne m’a jamais frappée à la figure. […] La nuit, je ne parvenais pas à dormir. Je demeurais sous l’effet de l’action psychologique et des coups de Graziani. […] Je baignais dans la merde, dans le sang coagulé de mes menstrues, je n’avais plus de larmes, j’avais mal partout. Désespérée, j’aurais voulu me suicider, mais je ne savais comment m’y prendre. […] Les méthodes de Graziani étaient de plus en plus musclées. Je ne comptais plus les gifles et les coups de poing. Mais l’essentiel de ses tortures ne s’exerçaient pas à mains nues. Il était toujours armé d’ustensiles pour s’acharner contre mon plâtre. Plus d’une fois il m’a fait tomber du lit de camp et ne me ramassait jamais. Après la séance, de jeunes paras entraient et me redressaient. Je n’ai pas eu droit à la « gégène » (1). Il ne pouvait pas me violer, j’étais trop dégueulasse ! En revanche, il m’enfonçait toutes sortes d’accessoires dans le vagin.
[…] Massu et Bigeard ont fait leur première apparition dans mon cagibi trois semaines après mon arrivée. C’est Massu que j’ai aperçu le premier. Il était mince dans sa tenue de camouflage. Je l’ai reconnu, car il était alors fortement médiatisé. Toute la garnison était sur son trente et un. Il est rentré dans ma piaule où se trouvait déjà Graziani qui l’a accueilli par un solennel et impeccable garde-à-vous.« La dormante est toujours là ? » a demandé Massu. […] Lorsque Massu ne venait pas, un autre gradé, grand et mince, portant un béret vert, le remplaçait. C’était Bigeard. Je l’ai immédiatement reconnu à sa stature athlétique. Son regard était perçant. La première fois, Graziani lui a lancé : « C’est elle, la fellagha. » Quel idiot ! Comme si on avait encore besoin de me présenter ! – Alors ? Alors ? Alors ? a demandé Bigeard.– Oui, mon colonel, oui ne vous inquiétez pas, on va y arriver, répondit Graziani. Je comprenais que Bigeard s’étonnait qu’on n’en eût pas encore terminé avec moi. Je les provoquais. En vain. « Petite pute ! » me lançait Bigeard. […] Lorsque Graziani avait forcé la dose, le lendemain il ne venait pas. J’avais droit à un court répit. Mes excréments formaient sous moi une sorte de bouchon. Ni Massu ni Bigeard ne m’ont jamais touchée. Ils ne s’occupaient pas du sale boulot tout en en étant les commanditaires. Mon tortionnaire attitré était Graziani. C’était un homme dur, inhumain. Je l’ai rarement vu sourire. Il ricanait plutôt. Il avait de belles dents et de beaux yeux verts. […]"

(1) La torture à l’électricité.

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