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Basta !

Retraite « Je compte chaque euro depuis dix ans »

Par Olivier Vilain

Article mis en ligne le samedi 11 septembre 2010

Photo : Marie-Françoise vit dans un parking de Lille (Crédit : Éric Prinvault, Exposition Survivre du Secours populaire - 2007).

Avec les liens :
http://www.bastamag.net/article1169.html

(7 septembre 2010)

Ils sont un million de retraités pauvres, en grande majorité des femmes, à ne disposer pour tout revenu que d’une pension modeste. Comment vit-on avec moins de 900 euros par mois quand on est seule, après avoir travaillé une bonne partie de sa vie ? Réponses avec trois retraitées, à Angers, au Mans et à Nîmes.

Marie n’a jamais connu l’âge d’or des seniors [1]. À 69 ans, cette discrète retraitée dispose de peu de ressources pour vivre. Dans les locaux du Secours Populaire d’Angers, elle raconte. Marie a enseigné quatre ans en Afrique, dans les années 1960. Une fois revenue dans le Maine-et-Loire, elle entame une carrière de garde d’enfants à domicile, un emploi qui lui permet de s’occuper de son fils handicapé. « Pour gagner le Smic, il aurait fallu que je m’occupe de quatre enfants pendant 8 heures par jour. C’était impossible ! Mon activité constituait en réalité un salaire d’appoint à celui de mon conjoint. » Aujourd’hui, elle perçoit seulement 650 euros par mois, un dispositif appelé «  minimum contributif », car ses années d’enseignement en Afrique ne sont pas prises en compte dans le calcul de sa pension de retraite.


Marie, de la garde d’enfant au minimum contributif

Après une vie de travail, elle doit donc rogner sur toutes les dépenses. « Je m’habille grâce au Secours populaire, qui m’a aussi permis de partir une semaine en vacances, à l’été 2009. Sinon je ne sors au cinéma ou au spectacle que si mes enfants m’invitent. » Heureusement, Marie n’a plus de soucis à se faire pour se loger depuis qu’elle est devenue propriétaire d’un petit appartement grâce à un héritage. Pour cette ancienne salariée, les difficultés ont commencé après sa séparation avec son mari. Depuis, elle a dû exercer des petits boulots à répétition pour boucler ses fins de mois. Une nécessité qui a perduré cinq longues années après son départ en retraite, à l’âge de 62 ans. «  Pourtant, tout être humain devrait avoir de quoi vivre décemment », réagit-elle. Marie fait partie du million de retraités qui vit sous le seuil de pauvreté (moins de 900 euros par mois). Si le taux de pauvreté a considérablement baissé chez les retraités ces trente dernières années, il tend désormais à repartir à la hausse.

Toujours dans l’Ouest de la France, au Mans, une ville à forte tradition ouvrière située à une heure de train de Paris, Jacqueline a un profil assez similaire. Elle aussi vit séparée de son époux. Mais contrairement à Marie, Jacqueline n’a pas de qualification professionnelle. Elle a fait des ménages et s’est occupée de personnes âgées. Des activités mal rémunérées. Résultat : Jacqueline perçoit 942 euros par mois. C’est 40 euros au-dessus du seuil de pauvreté. Sur ce total, elle acquitte 415 euros pour se loger, une fois déduites les aides personnelles au logement. « Après, il reste ce qu’il reste. Pour manger, je fais attention. Je compte chaque euro depuis dix ans. Ah ça, pour compter ! Mais, je ne demande jamais rien aux enfants. » Jacqueline a la chance d’être entourée. Trois de ses enfants vivent à proximité et lui rendent souvent visite. L’un de ses fils lui a offert une petite voiture. Un de ses gendres lui a fait bénéficier de ses billets de train de cheminot. « J’ai pu aller à Montpellier, l’été dernier, voir une de mes petites-filles. C’était mes premières vacances. »


Jacqueline, préoccupée par l’avenir de ses enfants

Affaiblie par ses neuf grossesses et par une vie de privation, la maladie l’a obligée à s’arrêter avant soixante ans : «  Après mon opération des genoux, j’étais inapte au travail. Pourtant je ne suis pas souvent malade. Je dois voir le docteur en tout et pour tout une fois par an, c’est dire. » Elle rencontre des difficultés insurmontables pour tout ce qui n’est pas remboursé par la Sécurité sociale. « Si mes lunettes tombent par terre, c’est dur... Et puis, je n’ai pas les moyens de remplacer mon appareil dentaire. » À 68 ans, cette débrouillarde tente d’arrondir ses fins de mois en pratiquant la couture pour des amis. « J’aimerais manger mieux. Et acheter un vêtement de temps en temps, comme tout le monde. » Mais ce n’est pas ce qui la préoccupe le plus : «  C’est dur pour tout le monde. Mais pour mes enfants, la retraite, ce sera pire. »

Dans le Gard, Janine nous fixe avec ses yeux noirs. Elle ne vit pas dans l’une de ses luxueuses villas qui entourent Nîmes, une commune dont la moitié de la population ne gagne pas le Smic. Janine nous reçoit dans un ancien garage en pleine campagne, que son fils, artisan dans le bâtiment, a aménagé en appartement pour loger sa mère. À 62 ans, Janine ne roule pas sur l’or. « Je ne pouvais plus payer mon loyer. Ma pension d’invalidité n’était que de 600 euros, peuchère ! », lance Janine entourée par les portraits de ses quatre enfants et de ses petits-enfants. Elle a dû assumer très tôt, et seule, les besoins de sa famille. Elle s’est toujours levée à 5 heures du matin pour travailler dans un resto-route, au Smic, avant d’être employée à mi-temps dans une cantine scolaire.


Janine, cible des crédits revolving

« J’aurais souhaité travailler jusqu’à 70 ans. J’étais très active », confie-t-elle. Mais Janine a dû s’arrêter à cause d’une greffe de rein réalisée en 2008. « Maintenant, rayon santé, tout part en brioche », explique-t-elle en précisant qu’elle n’a pas droit à la couverture maladie universelle (CMU). Comme elle est hébergée et touche une retraite de 660 euros, elle dépasse le plafond de ressources. Malgré tout, Janine se laisserait volontiers aller à l’optimisme si elle n’était pas endettée. « J’avais encore un enfant à ma charge. J’ai contracté un crédit revolving. C’est ce qu’il ne faut jamais faire, car vous n’arrivez jamais à le rembourser. » Pendant l’année de son opération, Janine oublie de payer les mensualités : « J’avais la tête ailleurs ! » Frais et taux d’intérêt gonflent. Sa dette passe alors de 2.000 à 3.200 euros. «  Sur les 120 euros que j’acquitte chaque mois, il n’y a que 50 euros de remboursement. Le 20 du mois, je n’ai plus rien pour vivre. » Janine se désole de ne pas pouvoir accueillir correctement ses petits-enfants. « Ce qui me fait le plus mal au cœur, c’est que l’été je n’ai pas de quoi prendre la voiture et emmener une de mes petites-filles à la mer. C’est à 50 kilomètres. C’est dommage quand même ! » Devant ses difficultés, elle s’est décidée à demander une aide alimentaire au Secours populaire. L’association devrait aussi l’aider à régler son problème d’endettement et lui faire bénéficier d’un séjour de vacances pour personne âgées.

Marie, Jacqueline et Janine illustrent l’un des profils qui fréquentent les permanences d’association comme le Secours Populaire ou le Secours Catholique. Les « mères seules plus âgées », telles nos trois retraitées, constituent 20% des 41.000 femmes accueillies en 2008 par le Secours Catholique [2]. Leur situation actuelle esquisse-t-elle l’avenir de nombreuses femmes plus jeunes confrontées aujourd’hui à la précarité familiale ou professionnelle ? Faibles qualifications, faibles rémunérations, carrières interrompues en raison de graves ennuis de santé ou des inégalités en matière de travail domestique, les femmes ne pourront pas allonger la durée de leur carrière professionnelle, comme souhaite les y contraindre l’Élysée. Leur pension de retraite va chuter drastiquement avec la réforme présentée par Éric Woerth, le ministre du Travail. Tout le monde ne peut pas gérer la fortune de Madame Bettencourt !

Olivier Vilain

Notes

[1] Pour celles et ceux qui ont raté cette époque, lire cet article.

[2] Statistique d’accueil 2008, télécharger le rapport

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