Une tribune pour les luttes

Bulletin d’information anti-autoritaire / Observatoire des libertés publiques.

QUE FAIT LA POLICE ? numéro 43 – octobre 2010

Editorial : Le policier et le pékin (suite et fin) par Maurice Rajsfus

Article mis en ligne le samedi 18 septembre 2010

http://quefaitlapolice.samizdat.net/

Editorial qui fait suite aux numéros précédents

N°41
Editorial : Le policier et le Pékin

Dans notre société démocratique, il n’y a pas que des citoyens paisibles. Avec la crise économique, et le chômage qui fait des ravages, de nombreux jeunes choisissent de s’engager dans l’armée, faute de disposer d’un diplôme important ou d’une formation professionnelle leur permettant de trouver un bon travail. D’autres, qui n’ont peut-être jamais eu l’intention de succomber au salariat classique, choisissent l’institution policière, une fois l’indispensable baccalauréat en poche. Bien sûr, ceux-là ne sont guère mieux payés qu’un fonctionnaire ordinaire, mais ils ont la sécurité de l’emploi.

Ce n’est pourtant pas le plus important : une fois revêtus de l’uniforme des défenseurs de l’ordre public, les hommes et les femmes qui se sont engagés dans cette voie ont le sentiment de disposer d’un pouvoir quasi discrétionnaire. Ce qui les rend tout à la fois fiers de leur condition, et en mesure d’en remontrer à quiconque serait censé se situer hors des lois d’une République dont ils sont prêts à abandonner peu à peu les principes démocratiques.

Le type de rapports établis entre le policier et le pékin ordinaire est à sens unique. Le policier parle, et le bon citoyen se doit d’écouter sans broncher. Il faut opiner et se satisfaire des conseils prodigués par le fonctionnaire en uniforme. Trop souvent, les échanges n’ont rien d’amical, et les ordres sont bien plus aboyés que simplement transmis. Le policier, et sa collègue féminine, ont appris, dès l’école de police que le pékin doit le craindre. Ce qui constitue une assurance contre cette possible rébellion du civil, constamment agitée par la hiérarchie policière. C’est ainsi que le policier est conditionné pour être très sensible au comportement de quiconque paraît s’opposer à ses injonctions.

Cette inquiétude permanente, qui lui est inculquée, le conduit à porter plainte plus souvent qu’il n’est nécessaire pour outrage envers sa précieuse personne, suite à une parole supposée déplacée. De même, il lui est possible de poursuivre en justice pour rébellion si sa brutalité verbale, ou physique, entraîne une réaction étonnée de la part de celui qui n’avait rien demandé. Quand ce n’est pas l’accusation majeure d’incitation à l’émeute.

Surtout, ne pas parler de convivialité à un policier. Soit il ne connait pas le mot, soit il estime avoir été injurié, considérant qu’il a été visé par une formule trop lourde de sens à son gré. Persuadé de représenter la loi, et même dans la nécessité de faire appliquer des lois qui n’existent que dans son imagination fertile, le policier est droit dans ses bottes. Jamais il ne permettra à un civil, toujours considéré comme un possible délinquant de lui tenir la dragée haute.

On ne doit pas pouvoir contredire un policier, faute de quoi les institutions du pays seraient en péril. Il en va ainsi d’une institution dont les fonctionnaires veulent nous persuader qu’ils sont les représentants de la plus belle démocratie du monde. Les jeunes fonctionnaires, qui sortent des écoles de police ont appris qu’ils sont différents du reste de la population qu’ils sont chargés de contrô1er. Ce qui les rend arrogants et incapables de supporter le dialogue. (A suivre)

Maurice Rajsfus


N° 42

Editorial : Le policier et le Pékin (suite de l’éditorial du numéro 41)

Il va de soi que la police n’a jamais été constituée d’enfants de cœur mais il faut bien constater que les rapports police/citoyens ne font que se détériorer. Il est vrai que les uns et les autres n’utilisent pas le même langage ou, tout au moins, le même vocabulaire. Face à un intellectuel, le policier ordinaire se sent tellement stupide que cela peut le rendre vulgaire. Dans le jargon policier, chaque mot ressemble à un ordre impératif qu’il faut sur tout bien se garder de ne pas prendre au sérieux. Lorsque l’on se considère comme le régulateur d’une société risquant de partir à la dérive, il faut bien que se manifeste un minimum d’autorité !

Faute de quoi, où irions-nous ? C’est à ce niveau de réflexion que se situent deux questions essentielles :
- Est-il possible de vivre harmonieusement sans police ?
- Les policiers seraient-ils en mesure d’exercer leur activité s’ils ne bénéficiaient que de pouvoirs limités ?

A cette double interrogation, il est possible de répondre par une autre question : la société a-t-elle besoin d’être mise constamment sous haute surveillance ? De façon modérée, il est possible de dire que, lorsque le policier cessera de considérer ses concitoyens comme des «  individus », le climat social ne pourra que s’en trouver amélioré. Si cela pouvait être envisagé, le défenseur de la veuve et de l’orphelin aurait changé de nature.

Pourtant, à aucun moment, le serviteur de l’ordre public ne peut imaginer qu’il fait partie de la communauté des citoyens. Bien sûr, il paraît semblable à ceux qu’il côtoie, hors du service, mais ses tuteurs, en école de police, n’ont cessé de lui expliquer qu’il se doit d’être policier 24 heures sur 24. D’où cette raideur obligée, qui le fait considérer comme un être insensible. Il est peut-être marié, et père d’adorables enfants, mais nous croyons savoir qu’à l’intérieur du foyer familial, les rapports ne sont pas vraiment ce qu’ils devraient être. Mentalement, le policier ne sort jamais de son commissariat et offre à ses proches ce visage revêche qui le fait reconnaitre immédiatement par ceux qu’il croise dans la rue. Même en civil, tout dans son comportement révèle le policier, toujours aux aguets, constamment méfiant, prêt à bondir sur une proie possible. D’où cette difficulté à communiquer paisiblement avec ceux dont il est chargé d’assurer la sécurité. (A suivre)
Maurice Rajsfus

N° 43

Editorial : Le policier et le pékin (suite et fin) par Maurice Rajsfus

Le statut du policier ne peut que conduire l’homme (ou la femme) en uniforme à se sentir étranger dans le pays qu’il est chargé de contrôler. Pourquoi en irait-il différemment lorsque, de retour à la maison, il se dépouille de sa livrée ? D’où sans doute le nombre de divorces, même si les deux membres du couple sont également serviteurs de l’ordre. D’où également les suicides fréquents au sein du corps policier. Pour ceux-là, il faut bien admettre qu’ils ont peut-être pris conscience de leur appartenance à l’espèce humaine avec, peut-être, la désespérance de ne pouvoir s’y comporter convenablement, vue l’activité professionnelle qu’il ont choisie. Etant désormais irrécupérables pour la police et, dans le même temps, rejetés aussi bien par leurs proches que par leur entourage, ils peuvent décider de se supprimer. Dommage. S’ils s’étaient efforcés de rester à leur poste, peut-être auraient-ils pu convaincre leurs collègues de rester d’authentiques gardiens de la paix…

Dans les pays, dits de civilisation avancée, il est étonnant de constater le poids représenté par les forces de l’ordre. Déjà, utiliser ce terme de «  forces de l’ordre » pourrait signifier qu’il y aurait désordre à craindre en permanence, à moins qu’il ne soit déjà installé. Ce qui nécessite de surveiller étroitement une population réticente à respecter les édits. D’où cette attention particulière portée aux policiers et aux gendarmes par des gouvernements pas toujours persuadés de leur légitimité. C’est là un constat qu’il est difficile de nier : moins un pouvoir est populaire, plus les hommes en arme chargés de le défendre sont nombreux. En ne nous intéressant qu’aux pays où la démocratie est censée être parfaite, les effectifs sont plutôt édifiants. Si l’on ajoute aux policiers et aux gendarmes, les polices municipales, les polices semi-privées comme celles de la SNCF et des transports en commun, sans oublier les douaniers, nous arrivons à un total de quelque 300 000 hommes (et femmes) habilités à jouer de la matraque et, le cas échéant, à ouvrir le feu. Soit environ 2% de la population de ce pays. La France est donc placée sous la haute surveillance d’une infime minorité de mercenaires disposant, par délégation, de pratiquement tous les pouvoirs sur les pékins. Y compris de tuer, en «  légitime défense ». Même si la peine de mort a été abolie en octobre 1981.

Ce serait une erreur de négliger l’existence d’une armée professionnelle forte de 250 000 hommes (et femmes), fréquemment missionnée sur des territoires extérieurs ; dont certains chefs n’hésitent pas à susurrer, à l’occasion, que l’ennemi n’est pas forcément aux frontières. D’où cette réflexion allant de soi : l’armée serait également apte à combattre l’ennemi intérieur. Ce que le général de Gaulle avait déjà envisagé, en mai I968. Comme il n’y a pas de limite, en matière répressive, n’oublions pas que les 175 000 salariés des sociétés privées de sécurité sont parfaitement aptes à servir de supplétifs, si cela devait s’avérer nécessaire. Notre société démocratique est donc bien encadrée – à l’excès même. Peut-on dire que nos libertés fondamentales sont menacées par l’existence de ces cohortes armées ? Sans aucun doute ! Ce qui signifie clairement, quel que soit leur uniforme et leur autorité de tutelle, que tous ceux-là n’hésiteront jamais à utiliser les pires moyens pour protéger leurs maîtres du moment. Au nom d’un certain ordre, le pékin restera toujours un délinquant potentiel aux yeux du policier !

Maurice Rajsfus

http://quefaitlapolice.samizdat.net/?p=313

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