Une tribune pour les luttes

" Le métier de sociologue ne nous apprend-il pas à distinguer la corrélation de la causalité ?"

Misère du culturalisme

Didier Fassin, anthropologue et Eric Fassin, sociologue, chercheurs à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS).

Article mis en ligne le vendredi 1er octobre 2010

Avec tout un dossier :
http://www.mediapart.fr/club/blog/eric-fassin/300910/la-culture-du-deni

Il y a quelques années, des médecins français découvrirent l’existence de nombreux cas de saturnisme infantile parmi des enfants parisiens. Cette intoxication, qui peut avoir des conséquences graves sur le développement psychomoteur, est due à l’ingestion d’écailles et à l’inhalation de poussières de vieilles peintures contenant du plomb. Les études épidémiologiques montrèrent que 90 % des enfants présentant des formes graves de cette maladie appartenaient à des familles originaires d’Afrique subsaharienne.

Des anthropologues invoquèrent alors des causes culturelles pour expliquer qu’en Afrique de l’Ouest, les enfants de femmes atteintes de géophagie reproduisaient ces pratiques en suçant les fragments de revêtement mural tombés sur le sol. Dans le même temps, aux Etats-Unis, des chercheurs montrèrent que le saturnisme infantile touchait massivement des Africains-Américains installés depuis des générations et, que, en Grande-Bretagne, il affectait surtout Indiens et Pakistanais.

Le point commun entre ces différents groupes "culturels" ? Ils résidaient dans des quartiers pauvres et souffraient de discriminations socio-raciales. En France, des enquêtes établirent que l’explication n’était pas culturelle mais politique : les enfants des immigrés les plus pauvres, logés dans des appartements vétustes loués à prix d’or, se contaminaient en respirant les poussières de peintures dégradées.

Aujourd’hui, la délinquance dans les quartiers populaires étant plus souvent le fait de jeunes d’origine étrangère, des spécialistes de sciences sociales invoquent à leur tour des explications culturelles. Que les conservateurs utilisent les mêmes arguments, à propos des Noirs aux Etats-Unis et des Asiatiques en Grande-Bretagne, ne les ébranlent pas plus que leurs collègues médecins. On aurait pu les penser mieux armés contre les fausses évidences du culturalisme. Il n’en est rien, tant est forte la tentation de mettre les inégalités sociales sur le compte de différences culturelles - du moins lorsqu’elles affectent des immigrés ou des minorités.

Le métier de sociologue ne nous apprend-il pas à distinguer la corrélation de la causalité ? Rapportant le "surcroît d’inconduites des jeunes Noirs" à leurs résultats scolaires, inférieurs avant même le collège, le sociologue Hugues Lagrange écrit que "ce simple rapprochement laisse inévitablement supposer un "parce que"". Ecartant les études nord-américaines qui ont établi que ces différences de performance étaient liées aux inégalités sociales et aux discriminations raciales, il les explique par l’origine culturelle, et non par le contexte de la société d’accueil. La délinquance de ces Noirs venus du Sahel s’expliquerait par l’introduction "dans notre univers des pans entiers de coutumes lointaines, souvent rurales, très décalées" (Le Monde du 14 septembre).

Dans Les Yeux grands fermés (Denoël, 220 p., 19 euros), un essai sur la politique d’immigration, la démographe Michèle Tribalat s’en prend à l’"embrigadement des sciences sociales" au service de l’antiracisme, qui conduirait à une "préférence pour l’ignorance" de telles différences. A l’en croire, "en l’absence d’études diversifiées incluant très franchement la variable sur l’origine ethnique, nous mettons trop facilement tout sur le compte de la discrimination". De même, Hugues Lagrange, dans Le Déni des cultures (Seuil, 350 p., 20 euros), écrit qu’"il est toujours tentant d’incriminer l’institution, fût-ce la sienne". Il faudrait résister à cette facilité : en effet, le problème, ce n’est pas "nous", c’est "eux" ! Dénoncer le "déni des cultures" pour expliquer les problèmes sociaux par "l’origine culturelle", c’est donc bien contribuer au déni des discriminations.

Ces deux auteurs n’arrivent pas aux mêmes conclusions en matière de politique d’immigration : au nom du multiculturalisme, Hugues Lagrange en juge la fermeture actuelle trop sévère, tandis que Michèle Tribalat mobilise la rhétorique républicaine contre une ouverture "trop laxiste". Toutefois, le culturalisme qui les réunit décourage tout espoir d’intégration : ne faudrait-il pas transformer des structures anthropologiques, en particulier familiales, dont l’un et l’autre postulent la persistance même après transplantation dans des contextes sociaux différents ?

Il ne suffit pas de prendre le parti des femmes africaines, en appelant à les émanciper par le travail de "l’autoritarisme" qui caractériserait leur culture "patriarcale", pour prendre ses distances avec la droite au pouvoir. Au contraire : cette lecture entre en résonance avec le discours politique de la majorité. Ainsi, avant qu’Hugues Lagrange n’en reprenne l’antienne, Bernard Accoyer et Gérard Larcher, actuels présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, n’avaient-ils pas invoqué, en 2005, la polygamie pour expliquer les émeutes urbaines ?

Aujourd’hui toute critique peut être récusée d’avance : "Il vaut mieux dire les choses, même si elles nous gênent", nous dit-on. C’est ce qu’on appelle, aux Pays-Bas, le "nouveau réalisme" : il faut avoir le courage de briser les tabous. La France ne manque pas de ce courage : qu’il s’agisse des Noirs, des Roms ou des musulmans, la parole est bien libérée. Mais imputer les problèmes à ceux qui les subissent le plus n’est ni réaliste ni nouveau.

Ce n’est pas un hasard si Michèle Tribalat et Hugues Lagrange réhabilitent le rapport Moynihan, qui, en 1965, lançait aux Etats-Unis la querelle de la "culture de la pauvreté". Les dysfonctionnements attribués à la "famille noire" ne sont certes pas les mêmes des deux côtés de l’Atlantique ; mais ils étaient déjà présentés comme la cause des problèmes sociaux tels que la délinquance. Or la longue histoire de la question sociale nous enseigne que le culturalisme de la misère, qui prétend rendre compte des différences et des inégalités par l’origine, ne fait jamais autre chose que trahir la misère du culturalisme.

Article paru dans l’édition du Monde du 30.09.10


Eric Fassin : “Et si le problème n’était pas l’immigration mais la politique d’immigration ?”

A lire en entier sur :
http://www.telerama.fr/idees/eric-f...

(...)

"Dans les deux volumes de Cette France-là vous décortiquez minutieusement la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy. En quoi se démarque-t-elle de tout ce qu’on a connu dans ce domaine depuis une trentaine d’années ?

Eric Fassin : Il y a bien rupture : au lieu de seulement concéder une place au « problème de l’immigration », le président l’a mis au coeur de son mandat. Depuis 2007, les membres du gouvernement les plus visibles n’ont pas été les ministres de l’Economie ou des Affaires étrangères, ni même le Premier ministre, mais Brice Hortefeux puis Eric Besson." .

(...)

La France est le pays le plus généreux d’Europe en matière de droit d’asile, ne cesse de dire Eric Besson, qui évoque aussi l’augmentation du nombre de naturalisations.

Il nous dit en effet que c’est pour continuer d’être accueillants envers les immigrés qu’il faudrait contenir l’immigration. Le « réalisme » serait la condition de notre « générosité » : pour rester ouverte, la France devrait donc se fermer ? Il affirme par exemple que nous serions généreux en matière de mariages mixtes. Mais le mariage n’est-il pas un droit ? Or, à force de tracasseries - pour accorder un visa, par exemple -, la politique actuelle les a réduits d’un quart en trois ans.

(...)

Au-delà des calculs électoraux assez évidents pour récupérer l’électorat du Front national, quelle est la logique profonde qui est à l’œuvre dans cette politique ?

Tout s’organise autour du partage entre « eux » et « nous », comme ce ministère opposant l’immigration (eux) à l’identité nationale (nous). D’un côté les Français, de l’autre les étrangers, en situation régulière ou irrégulière. En réalité, loin de séparer une fois pour toutes le « bon grain de l’ivraie », on n’en a jamais fini. Les cercles concentriques se multiplient : des sans-papiers, la logique du soupçon s’étend à l’ensemble des étrangers, et elle touche tous ceux qui ont l’air étrangers. Comment distinguer un étranger sans papiers d’un étranger en situation régulière ou d’un Français d’origine étrangère ?

(...)

L’ONU, l’Europe et même le pape ont réagi très fortement contre la stigmatisation des tsiganes par la France. Cette fois, Nicolas Sarkozy n’est-il pas allé contre ses propres intérêts ?

Effectivement. Et si la machine infernale était en train de s’enrayer ? Depuis les années 1980, nous avons vécu sous le régime d’une croyance au « seuil de tolérance » : la peur de l’invasion, la phobie des clandestins. Pourtant, seulement 15 000 Roms roumains et bulgares vivent en France. Et moins de 300 000 sans-papiers pour 65 millions de Français. C’est huit fois moins qu’aux Etats-Unis, avec leurs 12 millions de clandestins pour 310 millions d’Américains. En prétendant refléter la xénophobie populaire, on pensait gagner à tous les coups. Dès lors, pourquoi s’en priver ? Mais à force, en aurait-on trop fait ? Il n’est plus forcément payant de jouer cette carte. Du coup, certains, même à droite, redécouvrent les bénéfices politiques de la vertu. Je fais l’hypothèse que la longue droitisation du problème de l’immigration pourrait buter aujourd’hui, dans notre société, contre un « seuil d’intolérance ».

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