Une tribune pour les luttes

Une panne de courant... libératrice !

"Le Meilleur d’eux-mêmes"...

Article mis en ligne le mardi 9 novembre 2010

http://rebellyon.info/Une-panne-de-courant-liberatrice.html

Publié le 9 novembre

Le 9 novembre 1965, une gigantesque rupture du courant électrique se produisit à New York. Mais, au lieu des scènes d’horreur que les politiciens imaginaient ce fut un immense soulagement. Ce fut presque une vacance du pouvoir ; pendant quelques heures on arriva plus près de la véritable anarchie qu’aucun de nous n’aura le bonheur de l’être jamais.
Comment une panne générale d’électricité arrive à décloisonner des millions d’individus pendant quelques heures...

A quoi ça tient le capi­ta­lisme, à pas grand chose !

Le 9 novem­bre 1965, vers 17h, à la cen­trale électrique Sir Adam Beck n°2 de Queenston dans l’Ontario, un petit relais électrique de dix cen­ti­mè­tres sur dix cen­ti­mè­tres, mit en panne de cou­rant un sixième du ter­ri­toire des Etats-Unis et deux Etats du Canada, soit trente mil­lions de per­son­nes, pour une durée allant de un quart d’heure à treize heures.

On peut remer­cier ce petit relais d’avoir, en plon­geant la Côte Est dans l’obs­cu­rité, mis en lumière d’excel­lents prin­ci­pes anar­chis­tes : la décen­tra­li­sa­tion, l’entraide, l’action directe.

Dès qu’ils purent se réunir en dépit de l’obs­cu­rité, le pré­si­dent Johnson, le gou­ver­neur de l’Etat de New York et le maire décla­rè­rent qu’ils étaient contre les pannes d’électricité. Ils ordon­nè­rent au FBI et à d’autres de lancer une enquête.

La seule conclu­sion sera : «  l’inci­dent ne se serait pas pro­duit si le fonc­tion­ne­ment des réseaux électriques avait été sur­veillé avec plus de soin.  » Ce rap­port n’osa pas pro­non­cer le mot de décen­tra­li­sa­tion. Mais il dut recom­man­der des sour­ces auto­no­mes de cou­rant pour les aéro­ports, les ponts, les tun­nels, et rap­pe­ler qu’à Boston per­sonne ne fut coincé dans le métro, ali­menté par une source d’électricité indé­pen­dante (en d’autres termes, décen­tra­li­sée). Il oublia les hôpi­taux, ce fut le rap­port de la Ville de New-York qui sou­leva ce point déli­cat.

Entre paren­thè­ses, la Statue de la Liberté, reliée au réseau du New Jersey (décen­tra­li­sée donc) resta éclairée pen­dant toute la panne : pour une fois, elle disait la vérité...

Ce 9 novembre 1965 New York ne fut éclairée que par la lueur de la lune et les phares des bagnoles... mais en fait beaucoup plus que d’habitude par le coeur des gens libérés d’un quelconque pouvoir !

Le blo­cage des trans­ports, ver­ti­caux ou hori­zon­taux, posa le plus de pro­blè­mes ; six cent rames de métro blo­quées, plu­sieurs cen­tai­nes de pas­sa­gers blo­quées à l’inté­rieur pen­dant huit heures, et soixante d’entre eux pen­dant qua­torze heures. Même là, le leit­mo­tiv fut la soli­da­rité.

Une femme qui y resta six heures déclara : « Je n’aurais jamais pensé que les New-Yorkais puis­sent être comme ça. Ils sem­blaient libé­rés de toute leur colère. »

Dans un wagon, quelqu’un diri­gea un choeur de calypso et de bat­te­ments de mains. Lorsque le conduc­teur arriva pour les emme­ner à la sur­face, des cou­ples étaient en train de danser. Panique nulle part.

Une autre femme dit : « Notre conduc­teur appa­rais­sait de temps en temps pour deman­der « ça va ? » et nous lui répon­dions tous « très bien », nous n’étions pas inquiets du tout ». Quelques âmes har­dies quit­tè­rent les rames et grim­pè­rent cher­cher les sor­ties de secours, puis retour­nè­rent guider leurs com­pa­gnons d’infor­tune. Ailleurs, cer­tains dis­trayaient les autres ; un ténor ici, un joueur d’har­mo­nica là, voire un joueur de cor­ne­muse ! Des chants en choeur en veux-tu en voilà. On échangeait ce qu’on avait de comes­ti­ble au fond des poches, caca­huè­tes, bon­bons, bis­cuits, aspi­ri­nes. Un wagon se par­ta­gea des brio­ches et des tran­ches de sau­cis­son, dif­fi­ci­le­ment décou­pées au coupe-papier. A minuit, la direc­tion du métro fit porter à manger à ceux que l’on n’avait pas encore évacués. Les employés décou­vri­rent des pas­sa­gers qui dor­maient dans les bras les uns des autres : ils ne se connais­saient ni d’Eve ni d’Adam cinq heures plus tôt. Et pas un poli­cier à l’hori­zon...

Pendant ce temps, les mal­heu­reux coin­cés dans les ascen­seurs, 96 per­son­nes rien que dans l’Empire State Building, subis­saient leur sort avec la même pla­ci­dité. Dans l’immeu­ble de la RCA, un mon­sieur démon­tra des pos­tu­res de yoga. Quand les pom­piers réus­sis­saient à attein­dre un ascen­seur, leur pre­mière ques­tion était : « Y a-t-il une femme enceinte ? » On ne compte plus les fois où on leur répon­dit «  Pas si vite, on vient juste de faire connais­sance ! »

En sur­face, autant de soli­da­rité et de coo­pé­ra­tion qu’en sous-sol. Sur les 4000 auto­bus de New-York, 3500 rou­lè­rent, mais, de loin, cela ne suffit pas. Des mil­liers de per­son­nes firent donc du stop et furent emme­nées par de par­faits inconnus. On fit la queue aux arrêts de bus sans pous­ser, sans même pro­fi­ter de la confu­sion pour ne pas payer ! Il aurait été d’ailleurs exa­géré de deman­der que ceux qui s’ins­tal­lè­rent sur les pare-chocs des bus paient…

A New-York, on aurait dit que la ville entière était en train de lire l’Entraide de Kropotkine quand la panne a frappé

New-York est censée être la ville la plus dure, la plus égoïste du monde. Et la panne se pro­dui­sit aux heures de pointe, avec 800.000 per­son­nes dans le métro, et 100.000 dans les gares qui atten­daient leur train, et on ne sait com­bien de mil­liers dans les étages supé­rieurs des gratte-ciels, et on ne sait com­bien de cen­tai­nes dans les ascen­seurs. Or il n’y eut pas la moin­dre pani­que. Il n’y eut aucune vague de crimes ou de pillage, alors que les flics étaient très occu­pés à sauver des per­son­nes en danger et à répon­dre aux urgen­ces. 5000 d’entre eux revin­rent tra­vailler, de même que 7000 pom­piers en per­mis­sion.

Bien sûr, cer­tains se sont com­por­tés en bons capi­ta­lis­tes et ven­di­rent : des bou­gies un dollar la pièce, une course en taxi 50 dol­lars, une lampe électrique cent dol­lars...

Mais contre com­bien d’émules de cette femme de ménage noire, qui condui­sit avec sa lampe une avo­cate jusqu’à sa porte au dixième étage (ascen­seur en panne...), puis lui a donné deux bou­gies, et a repoussé le pour­boire de 5 dol­lars en disant « C’est bon ma petite, ce soir, tout le monde s’entraide. » ?

Ou de cette femme aveu­gle, pour qui évidemment l’absence d’éclairage ne chan­geait rien, et qui, mer­veilleux retour des choses, guida les pas­sa­gers de six rames hors du métro par­fai­te­ment obscur !

Des volon­tai­res réglaient la cir­cu­la­tion avec leurs lampes de poche et leurs mou­choirs. Ceux qui avaient des tran­sis­tors (et des piles en charge) se sont mis à écouter les nou­vel­les pour les par­ta­ger avec tout un chacun. On fai­sait cal­me­ment la queue devant les cabi­nes télé­pho­ni­ques, les res­tau­rants, les cafés.

Une jeune fille déclara à un repor­ter : « On devrait faire ça plus sou­vent. Tout le monde devient bien plus sympa. On est une grande com­mu­nauté, chacun a le temps de s’arrê­ter et de causer. »

Time parla « d’un esprit de cama­ra­de­rie et de gaieté, né dans la crise » et l’opi­nion géné­rale fut : que « les gens révé­lè­rent le Meilleur d’eux-mêmes ».

Evidemment, dans notre type de société, «  les gens » ne peu­vent donner que le pire d’eux-mêmes. C’est pour­quoi l’absence de cette société (rap­pe­lons-nous que l’Etat avait qua­si­ment dis­paru) permit à tous et toutes d’agir sim­ple­ment en êtres libres.

Tout certes ne fut pas dou­ceur et illu­mi­na­tion pen­dant l’obs­cu­rité : une cen­taine de fenê­tres furent bri­sées et une qua­ran­taine de pilleurs arrê­tés (aucun en uni­forme). Une dou­zaine seu­le­ment de maga­sins furent pillés, dans une ville de huit mil­lions d’habi­tants à l’époque !

Pour une période de seize heures nor­male, en moyenne 380 per­son­nes sont arrê­tées à New-York pour vol, effrac­tion ou vio­lence. Ce soir-là, 65. Les feux rouges s’arrê­tè­rent tous. On ne déplora que 33 acci­dents d’auto­mo­bile avec des bles­sés pour cette période !

Si quel­ques êtres humains se com­por­tè­rent en capi­ta­lis­tes, il y eut bien plus de capi­ta­lis­tes qui se com­por­tè­rent en êtres humains : Les grands maga­sins ouvri­rent leurs portes, en par­ti­cu­lier celles de leur rayon ameu­ble­ment (avec petit déjeu­ner le matin, s’il vous plaît). Un trai­teur offrit du caviar et du café à cinq cents per­son­nes. Un maga­sin qui affréta deux bus pour rame­ner ses clients chez eux demanda à ses employés de faire la chaîne pour que les clients ne se per­dent pas dans l’obs­cu­rité : ils firent la ronde, ce qui s’avéra bien plus drôle. Au port, les navi­res des­cen­di­rent leurs pas­se­rel­les et héber­gè­rent 400 per­son­nes dans les cabi­nes de luxe. Les caser­nes, les ter­mi­naux aériens, les églises, les gares et cer­tains salons de coif­fure aux pro­fonds fau­teuils ouvri­rent grand leurs portes.

A propos d’églises, les cen­tai­nes de per­son­nes qui dor­mi­rent sur les durs bancs de la cathé­drale St-Patrick décou­vri­rent qu’elle n’a pas de toi­let­tes. Depuis 80 ans on envoie fidè­les et visi­teurs « à l’hôtel en face, ce qui prouve bien que le bon dieu est dans la merde ».

Incroyable mais vrai, nombre d’hôpi­taux ne dis­po­saient pas de géné­ra­teurs se met­tant auto­ma­ti­que­ment en route en cas de panne ; trente volon­tai­res pas­sè­rent donc la nuit à se relayer pour faire mar­cher à la main des pou­mons d’acier ! ! !

« Nous ne crai­gnons pas de dire : fais ce que tu veux, comme tu le veux ; car nous sommes per­sua­dés que la grande majo­rité de l’huma­nité saura tou­jours se com­por­ter et agir d’une manière utile à la société dès qu’elle se sera libé­rée des entra­ves actuel­les. »
Kropotkine

« Bien loin de récla­mer une auto­rité coer­ci­tive qui les force à agir pour le bien commun, les humains se com­por­tent de manière sociale parce que la socia­bi­lité est un ins­tinct qu’ils ont hérité de leurs plus loin­tains ancê­tres dans la chaîne de l’évolution... Sans cette ten­dance natu­relle à l’entraide, les humains n’auraient pu sur­vi­vre dans la lutte pour la vie. »
John Hewetson

Après coup, les poli­ti­ciens féli­ci­tè­rent leurs conci­toyens pour « leur splen­dide com­por­te­ment », sans réa­li­ser que ce splen­dide com­por­te­ment prouve que les poli­ti­ciens sont inu­ti­les.

P.-S.

Ce texte a été déniché au CIRA de Lausanne, Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (http://www.cira.ch/), 24 avenue Beaumont, Lausanne, Suisse.

Si un enfant te demande de lui raconter une histoire, pense à celle-ci et en plus tu peux lui dire que c’est une histoire vraie...

Il s’est passé la même chose en mai/juin 1968. Il n’y avait plus d’essence, plus de télé. Les gens sont descendus de chez eux, discutaient avec leurs voisins, chantaient ensemble dans la rue, les maisons des jeunes, les salles de quartier étaient prises d’assaut lorsqu’il y avait un débat ou une réunion...

Si vous avez vécu de tels instants, ou d’autres lors des luttes de cette époque, faites nous en part sans vous occuper des fautes d’orthographe. Nous aimerions écrire un article à cent mains avec de nombreux lecteurs et de nombreuses lectrices de Rebellyon sur les moments intenses vécus en 1968.

Merci d’envoyer votre texte à cette adresse :

carnetsdemai (Arobase) no-log.org

On enlèvera les noms et l’article final vous sera envoyé pour accord avant publication.

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