Une tribune pour les luttes

“La pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité”
“Je crois à la mondialité, le métissage qui produit de l’imprévisible". "L’Etat-nation n’a pas d’avenir.”

Hommage à Edouard Glissant, le poète anticolonialiste.

Article mis en ligne le mardi 8 février 2011

Revoir Edouard Glissant sur France 5

France 5 rediffuse le documentaire consacré à l’écrivain martiniquais Edouard Glissant dans la collection Empreinte, ce dimanche 6 février à 22h25.

Réalisé par Yves Billy en étroite collaboration avec Mathieu Glissant, le fils du poète décédé le 3 février, le numéro d’Empreinte avait été diffusé pour la première fois le 19 novembre 2010. Intitulé Edouard Glissant, la créolisation du monde, il retrace la carrière exceptionnelle du « poète-philosophe ».

En Martinique, pour commencer, l’île où il est né et qui compte tant dans son œuvre. A Paris ensuite, la ville de ses années d’études en histoire et en philosophie, la ville où son engagement politique indépendantiste s’est dessiné. A New York, enfin, la ville dans laquelle il s’installe en 1995. La ville des dernières années, passées à développer son concept de mixité culturelle - le Tout-monde - et à enseigner la littérature francophone et française.


Déclaration d’Olivier Besancenot.

«  L’idée du monde n’est vivante que de s’autoriser des imaginaires du monde, où s’annonce que mon lieu inlassablement conjoint à d’autres, et en quoi sans bouger il s’aventure, et comme il m’emporte dans se mouvement immobile. » Edouard Glissant, « D’un traité du tout-monde ».

Poète et écrivain majeur, Edouard Glissant est mort, hier 3 février, à Paris, à l’âge de 82 ans.

Avec lui disparaît un homme engagé, un écrivain qui a forgé – parmi de nombreux autres - le concept de mondialité et de créolité, voulant ainsi affirmer le phénomène de métissage comme marqueur de l’évolution du monde.

C’est ainsi qu’aux vieilles identités nationales ou ethniques il a substitué des identités fondé sur le mélange des langues, des cultures.

Originaire d’un territoire colonisé, la Martinique, il signe en 1960 le Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie et fonde en 1961 le « Front antilloguyanais », activités anticolonialistes qui lui valent une assignation à résidence en France, de 1959 à 1965.

En 2009 il est l’un des principaux artisans du "Manifeste des intellectuels antillais" avec Patrick Chamoiseau avec lequel il avait déjà écrit en 2007 « Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ? » dénonçant la mise en place du ministère de l’identité nationale et appelant à résister à l’édification de murs identitaires.

Le NPA tient à rendre hommage à l’homme engagé, au poète et à l’écrivain dont l’oeuvre est en étroite relation avec l’évolution du monde d’aujourd’hui.

Le 4 février 2011.


Edouard Glissant : “La pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité”

http://www.telerama.fr/idees/edouard-glissant-et-son-tout-monde,58073.php

Edouard Glissant est un écrivain et un poète sismographe qui a saisi les tremblements du monde bien avant le séisme appelé mondialisation. Avant beaucoup d’autres, il a compris combien le grand barattage des langues, des peaux et des cultures auquel on assiste aujourd’hui produit un monde nouveau. Pire ou meilleur ? C’est une autre histoire. Mais à la mondialisation et à son uniformité réductrice, à l’arasement des cultures minoritaires, le poète de 81 ans préfère un « Tout-Monde » fait de partage, d’entremêlements, d’alliage des cultures, d’hybridation. Ou, au minimum, de respect et d’égalité. Tout le contraire de la colonisation et de l’esclavage, qui restent ses combats fondateurs.

Extraits de cet entretien publié le 8 juillet 2010.

(...)

A la différence d’Aimé Césaire, qui défendra la départementalisation des Antilles françaises, vous serez, au contraire, favorable à l’indépendance. Cet engagement vous a coûté cher puisque vous avez été interdit de séjour aux Antilles, de 1959 à 1965. C’est un épisode de votre vie que l’on connaît mal.

Des grèves et des émeutes avaient secoué la Martinique et la Guadeloupe en 1959, un peu à la façon des récentes manifestations de 2009. En ce temps-là, la police ne prenait pas de gants ; les forces de l’ordre avaient fusillé à bout portant trois lycéens. Des enseignants avaient été suspendus de leur fonction. Le poète Paul Niger, Cosnay Marie-Joseph, qui avait été secrétaire général du Parti communiste martiniquais, Marcel Manville, l’un des avocats du FLN algérien et moi avons alors décidé de créer une organisation, le Front antillo-guyanais pour l’autonomie, interdit quelques mois plus tard par le général de Gaulle. Nous étions effectivement indépendantistes mais le Front a été dissous pour constitution de bande armée, ce qui était une invention pure et simple. C’est à partir de ce moment-là qu’avec Manville, nous avons été assignés à résidence plusieurs années à Paris. A chaque fois que j’essayais de quitter le territoire français, j’étais arrêté. Le Havre, Marseille, Strasbourg. Une fois je suis parvenu à la Guadeloupe où je fus arrêté et réexpédié en France, où j’étais « libre d’aller où je voulais ». Manville disait en plaisantant que je lui faisais l’effet d’un colis postal.


Dans ces moments-là, on devient un homme révolté ?

Quand on est militant, on n’est pas révolté. Le révolté est impuissant. Le militant, lui, sait quoi faire, ou du moins il le croit. En tout cas, il a de quoi faire.


Parce qu’il est serein, sûr de ses convictions ?

Je le crois. Ou bien aussi, parce qu’à côté, il a autre chose à réaliser, un travail, une mission, une œuvre.

Ce rêve d’indépendance, ou au moins d’autonomie, que vous avez longtemps poursuivi, s’est heurté à la réalité. Les Antillais n’y sont visiblement pas prêts. Vous y croyez encore ?

Je crois à la mondialité. Au mouvement qui porte les peuples et les pays à une solidarité contre les mondialisations et les globalisations réductrices. Etre indépendant, c’est peut-être entrer dans ces mouvements du monde. Je crois aussi aux petits pays, à des mini-nations, regroupées éventuellement dans le cadre de fédérations, et qui peuvent plus facilement mettre en œuvre des mesures réalisables contre l’énorme uniformisation imposée par les grands trusts et les grands Etats. L’Etat-nation n’a pas d’avenir. Il ne provoque que des catastrophes parce qu’il est intimement lié au chaos du capitalisme libéral, qui démantèle le monde et est incapable de l’organiser ou d’en réparer les désastres.

Votre engagement militant, vécu très librement, hors des partis, n’a jamais éteint votre création. Vous avez toujours lié poétique et politique, certain que la première précédait en général la seconde. Mais avez-vous craint, un moment, que le combattant anticolonialiste prenne le pas sur le poète ?

Le militant peut devenir féroce, cruel. Il peut devenir aveugle et se briser intérieurement. J’ai fait attention à cela. De telles déformations proviennent de l’obligation pour un militant d’adopter sans réserves son dogme, de bâtir son idéologie. Les nécessités de sa lutte ne lui laissent pas le temps d’envisager des problématiques. J’ai connu des militants qui souffraient de cet état.

Poétique et politique ont parfois du mal à s’accorder. Votre ami Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco, a dit combien il pouvait être dur d’ « écrire en pays dominé » : « Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? » (Ecrire en pays dominé, éd. Gallimard, 1997.) Avez-vous eu le sentiment – l’avez-vous encore ? – d’«  écrire en pays dominé » ?

Je ne suis pas d’accord avec Chamoiseau. Comme l’a remarqué Frantz Fanon, on peut être dominé de plusieurs manières. Si on est dominé par une détérioration intérieure, c’est-à-dire si l’être lui-même est déconstruit en profondeur, et s’il accepte ou subit passivement cette déconstruction, alors, effectivement, on ne peut pas écrire. Ecrire, c’est souffrir sa liberté. Un être dominé, assimilé, ne produira qu’une longue plainte aliénée.
Si on est dominé dans la vie sociale et quotidienne, mais en gardant toute sa puissance d’imaginaire, c’est autre chose. Quand le Martiniquais ne peut s’imaginer autrement que comme français, c’est son imagination qui est détruite ou déroutée. Mais même dans cet état d’aliénation, son imaginaire persiste, s’embusque, et peut à tout moment lui faire voir le monde à nouveau. Et moi, je lui dis : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

Avec Patrick Chamoiseau, vous avez signé, ces dernières années, plusieurs manifestes qui ont confirmé votre position originale de poète engagé. Dans Quand les murs tombent (éd. Galaade, 2007), vous vous opposez radicalement au « mur ministère » de l’Identité nationale et de l’Immigration…

… qui est de moins en moins un ministère de l’Identité (l’affaire a foiré) et de plus en plus un ministère de la police d’immigration.

Au moment des grèves de 2009 aux Antilles, vous avez écrit également, avec huit autres intellectuels antillais et guyanais, le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité (éd. Galaade, 2009). Solidaire avec le mouvement social, vous en appeliez à un autre monde où on vivrait et consommerait autrement.

L’oppression coloniale a changé de nature dans beaucoup de pays, l’exploitation emprunte des formes de plus en plus nuancées et impénétrables. L’une des fonctions essentielles du capitalisme libéral est de changer la diversité des richesses naturelles du monde en une organisation monotone et généralisée de consommation passive. Cette transformation s’opère à la fois sur un mode monolithique et chaotique. C’est ce que l’on appelle la globalisation ou mondialisation, qui produisent d’autres richesses, financières, par le moyen du profit et de la croissance. Ce manifeste préconise que les entreprises produisent en premier lieu du bien-être, concourant à un bien-vivre. Un élément aussi précieux que les nécessaires améliorations de salaires et de droits.

On vous sent aussi toujours révolté par le « cadre colonial » des relations entre Paris et les Antilles. Que reprochez-vous à la métropole ?

Depuis dix siècles, la France s’est construite sur l’idée qu’elle est une super intelligence du monde, dotée d’une super morale. Le résultat a été assez prodigieux. Mais il a généré des contrecoups mortels pour une partie du monde. Les cultures occidentales ont inventé la notion d’universel pour imposer en fait leurs propres « valeurs » comme valables pour tous et nous imposer la notion même de valeur. Cette catégorie d’universel est une tromperie complète. Les gens qui la prônent refusent la diversité du monde. La France, par exemple, continue de croire (du moins ses dirigeants) que l’assimilation pure et simple des Antilles à la France est la seule voie envisageable ou légitime pour ces pays, et le seul mode de relation possible.

Ce que vous reprochez à la France, c’est sa propension à faire la morale à la terre entière ?

Je ne reproche rien à la France. Mais voyez l’expression «  la-France-patrie-des-droits-de-l’homme ». Cela n’enlève rien à la grandeur de ce pays, mais cette expression, à mes yeux, n’a pas de sens. Les droits de l’homme, de la femme, de l’enfant, ont des variantes tellement relatives sur la surface de la Terre. Dans certaines tribus précolombiennes, on organisait le suicide rituel des vieilles personnes qui ne pouvaient plus suivre le groupe dans son nomadisme. Le vieux qui ne pouvait plus ni bouger ni travailler et qui menaçait l’équilibre et la vie de la communauté finissait sa vie dans un suicide rituel, au cours d’une grande cérémonie festive. C’était le dernier service qu’il rendait et c’était la dernière joie qu’il partageait. Au nom des droits de l’homme, un Occidental dira que cette pratique était profondément inhumaine, et de son point de vue, il aura raison, sans voir cependant que, chez lui, dans les rues des grandes villes, des centaines de gens meurent sur les trottoirs dans des conditions infiniment plus inhumaines et dégradantes, parce qu’ils ne peuvent plus ni bouger ni travailler.
Comment définir les droits de l’homme de manière réellement « universelle » ? Mettre en apposition les diverses conceptions des humanités – ce que j’appelle une «  poétique de la relation » – serait beaucoup plus profitable à tous. En France, la colonisation a été justifiée, au départ, au nom de telles idées «  universelles ». Au nom d’une mission civilisatrice à laquelle Jules Ferry et beaucoup d’hommes de gauche ont sincèrement cru. Il s’agissait de répandre sur le monde les idées des philosophes des Lumières du XVIIIe siècle, mais l’exploitation des matières premières et des produits manufacturés restait la seule nécessité.

Depuis une dizaine d’années, le refoulé colonial hante la société française. Loi de février 2005 évoquant, dans sa première mouture, les « aspects positifs » de la colonisation, discours présidentiel de Dakar sur l’homme africain « qui n’est pas entré dans l’Histoire », etc. Ce débat vous inquiète-t-il ?

Pas outre mesure, parce que ce sont là les dernières lueurs de la bougie qui s’éteint. La pensée unique frappe partout où elle voit ou soupçonne de la diversité. Ce n’est pas pour rien qu’elle a frappé à Sarajevo ou à Beyrouth. La diversité terrifie. Au fond, le raciste, c’est qui ? Quelqu’un qui ne supporte pas le mélange.

La victoire de Barack Obama, en 2008, a été pour vous le symbole magnifique de cette «  créolisation » du monde, cet entremêlement des cultures que vous annoncez depuis si longtemps. Mais que signifie une victoire dans un pays – les Etats-unis – où les communautés se juxtaposent plus qu’elles ne se mélangent ?

Quand Obama s’est porté candidat, beaucoup de mes amis noirs américains étaient contre lui, parce qu’il n’était pas assez noir ! Ils ne se rendaient pas compte que le fait d’être métis ne l’empêchait pas d’être noir. De même que le fait d’être métis ne l’empêchait pas d’être blanc. Et qu’il fallait reconsidérer la question de la créolisation sous ces aspects-là. La victoire du président Obama a contribué à casser, symboliquement et réellement, le vieux couple noir-blanc, dont les rapports ont dominé l’histoire des Etats-Unis. Plus rien ne sera pareil désormais. Barack Obama est un prophète patient, dont on dit trop vite qu’il a échoué.

Cette rencontre des cultures qui se mêlent, s’entrechoquent et produisent parfois des alliages géniaux comme le jazz ou la world music, ce grand mélange des langues, des peaux et des cultures que vous décrivez de livre en livre n’est-il pas un peu fantasmé ?

Pas du tout. Ce n’est pas de l’angélisme. Quand je parle de créolisation, je ne pense pas que «  tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». La créolisation n’a pas de morale, pour une raison bien simple : nous sommes de plus en plus nombreux, désormais, à pouvoir décider seuls des règles de notre morale individuelle. Les religions nous les imposent de moins en moins souvent, (vous pouvez être catholique et utiliser le préservatif, contre l’avis du pape), et il faut travailler à ce que les Etats ne cèdent pas à la tentation de vouloir nous les imposer. Il y a une sorte d’individuation généralisée au monde.

Pas dans toutes les sociétés, loin de là…

Evidemment. Mais la tendance générale va dans ce sens. La notion de différence est entrée dans la pensée mondiale. La diversité a pénétré l’inconscient du monde. C’est pourquoi, dans la créolisation, je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre, ni me dénaturer. Les pays qui n’accepteront pas cela prendront sans aucun doute beaucoup de retard.
.
Propos recueillis par Thierry Leclère


Conférence Edouard Glissant (Réalisation : Mathieu GLISSANT

http://www.dailymotion.com/video/x8...



« En Afrique, on se créolise ! » : Edouart Glissant

(...)

-  Quel est votre point de vue sur les mouvements indépendantistes antillais ?

EG : Je suis indépendantiste, hier comme aujourd’hui, mais j’ai un parcours atypique. Il faut avoir une pensée indépendante et beaucoup d’indépendantistes sont encore sous l’assujetion de la pensée venue d’ailleurs. C’est cela qu’il faut éradiquer. Il ne suffit pas de se déclarer indépendantiste pour l’être. La liberté totale de la pensée est le premier critère de la pensée indépendantiste. Dans le monde d’aujourd’hui, je suis persuadé que les interdépendances sont profitables à tous. Mais pour qu’une interdépendance soit profitable, il faut, au départ, de l’indépendance. Sinon, ça tourne rapidement en domination. Je crois que l’interdépendance avec les pays de la Caraïbe, avec la France ou avec les pays d’Europe peut s’envisager et se discuter à condition que l’on soit libre dans sa tête et dans sa pensée. L’indépendance, ce n’est pas le repli sur soi et l’enfermement, les choses les plus terribles.

-Comment comprenez-vous la guerre que le Collectifdom livre au Conseil représentatif des associations noires ?

EG : C’est de la stupidité. C’est la marque de la dépendance quand on commence à se battre entre soi. (Il lit un passage de son livre) C’est au commencement des années 1950 que le gouvernement français inaugura et encouragea ouvertement une politique d’émigration des Antillais en France par le biais notamment d’un organisme intitulé bureau de migration des Dom dont le titre avait peut-être l’avantage d’éviter des confusions embarrassantes entre les notions d’émigrés et d’immigrés, ces migrants là étant déjà des citoyens français. L’entreprise n’alla pas sans misère et sans drame, difficultés de travail et de logements décents, racisme latent, impossibilité de revenir pour un temps au pays. Il en est provenu que l’existence de deux communautés antillaises ouvrira peu à peu sur un débat encore plus confus : ceux qui sont restés auront tendance à penser que les émigrés ont cessé d’être Antillais, ceux qui sont installés en France finiront par croire, du moins les plus actifs, qu’ils représentent la vraie différence, à partir de quoi ils ne se définiront plus tellement comme Antillais, mais comme immigrés, discriminés, nègres, descendants d’esclaves, ou peut-être panafricain. Ils rejoindront de plus en plus les autres émigrés ou chercheront d’autres lieux communs à partager. Ce sont là autant de créolisation qui ne se disent pas. La musique échangée, la protestation, la tentative de peser sur la vie politique française sont leurs armes. Et c’est ce qui s’est passé.

Peut-on parler d’une concurrence entre un courant panafricaniste et un autre plus régionaliste ?

EG : Il y a deux communautés et le fossé se creuse de plus en plus. Les Hindous de Trinidad, Guadeloupe et Martinique reviennent de temps en temps en Inde. Les Antillais ne reviennent pas en Afrique ; ils vont en France et pourtant, c’est de l’Afrique qu’ils viennent. Malgré les efforts de Césaire et la négritude…


- Pourquoi les choses sont si compliquées ?

EG : C’est le rapport à la France. Nous sommes incapables de dire ce que nous voulons. Nous applaudissons à la folie le moindre visiteur qui vient nous flatter. Pourquoi ? Car depuis longtemps, les Antillais sont persuadés d’être inférieurs en identité aux autres peuples car elle est composite. Ils croient que les Africains ont des identités entières. C’est faux. Et les Antillais pensent qu’être composite, c’est être corrompu et dégénéré. Césaire a été important pour rendre la fierté mais il ne permet pas de répondre aux questions actuelles. Une identité composite dans le monde actuel est une richesse et un avantage. Les Antillais se disent descendant des Noirs, d’esclaves, mais ils n ‘assument pas leur identité composite. Ils sont dans un fantasme, dans un rêve et c’est ce qui expliquent qu’ils se battent entre eux. Tous mes amis africains me disent : «  En Afrique, on se créolise ! »

-  Vous vivez à Paris, vous enseignez à New York, quels rapports conservez-vous avec la Martinique ?

EG : Mes rapports passent à travers une organisation que j’ai fondée, l’institut du Tout-monde. Il a des activités et entretient des relations entre les différentes cultures qui nous intéressent (les Dom, l’Afrique, l’Amérique du Sud et les Noirs américains). J’essaie d’établir des liens, un mouvement de translation et de transversalité entre ces cultures. Je le fais en tant que Martiniquais. Dans tout ce que je fais, je suis un Martiniquais. Je suis un poète martiniquais. Ca, c’est fondamental ! J’ai des relations avec des amis, dont Patrick Chamoiseau… Que faisons-nous dans le monde ? La question, on peut s’y atteler en tant que Martiniquais même si je ne suis pas en Martinique. C’est peut-être dommage, mais c’est aussi un avantage pour l’idée que le monde se fait de la Martinique. Il y a une représentativité importante de culture. Quand on m’invite, c’est comme poète martiniquais, théoricien de la créolisation, de la pensée des archipels.

Certains vous voient nobelisable et militent même pour cela. Qu’en pensez-vous ?

EG : Faut pas faire ça ! On me persécute avec cette histoire de prix Nobel alors que je ne me persécute pas moi-même ! Le Nobel est imprévisible, c’est un électron libre. Ce n’est pas la peine de faire des pétitions ! A mon avis, ça les énerve. Il y a de très grands écrivains comme Borgès, Leiris… qui n’ont pas eu le prix Nobel. Si on a le Nobel, on est en noble compagnie, si on ne l’a pas, on est en noble compagnie !

- La Martinique vous a lâché sur votre projet de musée des arts des Amériques, le M2A2…

EG : J’ai déjà raté, il y a dix ans, une proposition… Nous nous sommes retrouvés avec Patrick Chamoiseau et Bertène Juminer pour dire aux Martiniquais : «  Ce pays est de plus en plus pollué, nos nappes sont menacées. Changeons la situation, changeons notre économie pour une Martinique écologique et biologique. Les Allemands refuse de payer nos bananes plus chères que les bananes du Cameroun ou du Costa-Rica. Mais si nous vendons de la banane biologique, ils seront prêts à en payer trois fois le prix !… » Nous avons travaillé pendant deux ans et les politiques ont dit… (il n’achève pas). La Dominique a pris ce projet. Sans argent, sans infrastructure ! Si on avait fait ça, il y a dix ans, nous serions en train de sortir du marasme économique. Il faut de l’audace ! Le deuxième projet, le M2A2 était une occasion incroyable. Il y avait soixante peintres d’Amérique latine (Soto, Lam, Matta, Gardenas…) qui acceptaient de donner des œuvres pour constituer le fonds d’un musée à Fort-de-France. Les hommes politiques de la Martinique n’ont pas eu conscience de ce que c’était et ça a capoté sur des raisons obscures.

Vous êtes le père du concept du tout-monde. C’est un autre monde possible ?

EG : Cela découle directement de l’identité composite. Jusqu’ici, il n’y a eu que des découvertes et des découvreurs. Le nouveau monde était pourtant là depuis toujours… J’appelle tout-monde, un monde dans lequel nous entrons tous ensemble, sans découvreurs, sans découverts. Ce tout-monde, nous ne pouvons le partager qu’en échangeant nos imaginaires et pas par des conquêtes. Les conquêtes ne peuvent être durables…

- Pourtant, il y a eu au moins quatre conquêtes durables, la Réunion, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique…

EG : Oui. Parce que ce sont des pays petits où il n’a pas été possible d’organiser longtemps des résistances dans un arrière-pays imprenable comme à Madagascar, en Algérie ou en Indochine. Et en plus, ce qui, aujourd’hui, apparaît comme une richesse (l’identité composite), était une infirmité. Aujourd’hui, le partage de l’imaginaire du tout-monde fait que les peuples à identité composite sont plus aptes à concevoir ce tout-monde. Ceci explique en grande partie la reconnaissance de la littérature antillaise. C’est aussi pourquoi toutes les villes de créolisation ont été prises comme cible par les puissances intégristes, les puissances de la pensée unique : Sarajevo, Beyrouth, New York… Mais c’est ça l’avenir !

Adams Kwateh
François-Xavier Guillerm
www.fxgpariscaraibe.com

Retour en haut de la page

Thèmes liés à l'article

Histoire c'est aussi ...

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 | ... | 190