Une tribune pour les luttes

Les petits interprètes

Témoignage d’un avocat

Article mis en ligne le samedi 5 février 2011

Par Maître Eolas

http://www.maitre-eolas.fr/post/2011/02/04/Les-petits-interpr%C3%A8tes

Vendredi 4 février 2011

Ils sont nos auxiliaires dévoués, mais ils s’en passeraient bien, les petits interprètes. À leur âge, on aspire plutôt à jouer dans le parc avec ses copains de l’école, ou à regarder Shrek à la télévision.

Le plus jeune que j’aie vu avait 5 ans. J’avais un enfant de cet âge là, ça m’a marqué. Le plus vieux, 17 ans. L’innocence envolée, car il réalise que son anniversaire qui arrive va signifier le début de ses ennuis. Les mêmes que ses parents.

Les mineurs étrangers en France ne sont pas soumis à l’obligation de détenir un titre de séjour. Dit autrement, un enfant ne peut pas être en situation irrégulière. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas être expulsé : l’administration, la main sur le cœur, nous explique qu’il est hors de question de séparer les familles. Donc si papa et maman s’en vont, hop, dans l’avion. Les centres de rétention administrative, dans lesquels on peut enfermer des étrangers en attente de reconduite à la frontière jusqu’à 32 jours, et bientôt 45 avec la loi immigration en cours de discussion, voire 18 mois dans certains cas, sont désormais équipés de nurseries, et certains ont même quelques balançoires, dehors. À côté des grilles surmontées de caméras et de barbelés.

Ils sont arrivés en France très jeunes, ils le sont encore. L’obligation de scolarité s’applique à eux et ils sont accueillis dans des écoles maternelles ou élémentaires. Et la magie de leur jeunesse fait le reste : en un an d’immersion, ils deviennent presque bilingues, en tout cas bien meilleurs que leurs parents. Ils s’occupent des démarches administratives, rédigent des courriers — j’en ai plein, de ces lettres à l’écriture d’enfant, je les imagine tirant la langue et s’appliquant pour écrire correctement des mots compliqués comme “centre de rétention” et “récépissé”. Il faut dire que les sans-papiers n’ont pas droit à l’aide juridictionnelle du fait de leur situation irrégulière, donc pas d’interprète, sauf à en payer un. Souvent, la solidarité joue, des naturalisés ou des régularisés aident bénévolement des compatriotes qui sont là où eux furent il n’y a pas assez longtemps pour qu’ils aient oublié.

Mais certains sont tellement isolés qu’ils n’ont que leurs enfants, et on assiste à cet écrasant renversement des choses, où des enfants se retrouvent soudain responsables de leurs parents, qui ne peuvent rien faire sans eux.

Et ils se retrouvent un jour dans notre bureau, assis sur une chaise trop haute, leurs pieds balançant dans le vide, à écouter leurs parents, souvent bouleversés, expliquer leur angoisse et leurs difficultés à un avocat, et à répéter leurs mots en français, le regard perdu vers la fenêtre, vers ce ciel bleu… comme il doit faire bon dans le parc, comme ce serait amusant de faire du toboggan plutôt qu’être là…

Je me souviens du regard de cette petite fille de 7 ans, née dans un lointain pays d’Asie dont elle n’a aucun souvenir, soudain arrachée à ses rêveries par sa mère qui éclate en sanglot à côté d’elle. Elle a l’air de ne pas comprendre, elle se demande si elle a dit une bêtise, si elle a mal traduit. Tandis que je tends à sa mère la boîte de mouchoirs en papier que tout avocat garde à portée de la main, elle fronce les sourcils et réfléchit à ce qu’elle a dit. Non, elle ne s’est pas trompée. Sa mère a bien dit que depuis que son mari avait pris l’avion avec les policiers pour ce pays, il y a un mois, elle était sans nouvelles de lui. C’est bien ce qu’elle a répété au monsieur à la boîte de mouchoirs. D’ailleurs, elle sait que c’est vrai, elle se souvient que la dernière fois qu’elle avait vu son papa, c’est quand il l’avait laissé à l’école, et qu’il n’était pas venu la chercher comme prévu le soir. Elle avait attendu longtemps, elle avait un peu pleuré, mais la dame de l’école a été très gentille, elle ne l’a pas grondée et elle l’a gardée jusqu’à ce que sa mère arrive. Et c’était il y a un mois. Elle le sait bien, elle est la meilleure de sa classe pour l’exercice du calendrier.

Rassurée, son visage se détend. Sa mère a fini de pleurer, elle va recommencer à parler.

Ses yeux se tournent vers la fenêtre, elle fixe le ciel, ses pieds recommencent à se balancer, et elle attend.

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