Une tribune pour les luttes

Sur le chemin de la guerre civile

Par Uri Avnery, 24 octobre 2004

Article mis en ligne le mardi 2 novembre 2004

Tout le monde en Israël parle de la prochaine guerre. La chaîne de télévision la plus populaire consacre une série complète à ce sujet.

Il ne s’agit pas d’une nouvelle guerre avec les Arabes. Ni d’une menace nucléaire de l’Iran. Ni de la confrontation sanglante en cours avec les Palestiniens.

Il s’agit de la guerre civile latente.

Il y a seulement quelques mois, cela aurait semblé grotesque. Aujourd’hui, soudain, c’est devenu une possibilité, et une possibilité très réelle. Pas
un nouveau coup médiatique. Ni une nouvelle manipulation politique de Sharon. Ni simplement une nouvelle tentative de chantage de la part des colons. Mais il s’agit de ce qui se passe réellement sur le terrain.

On en parle au Conseil des ministres, à la Knesset, dans les débats télévisés, dans les éditoriaux et les informations des journaux. Le chef d’état-major a publiquement prévenu que l’armée pourrait se briser. Un
ministre dit que l’existence même de l’Etat d’Israël est en danger. Un autre ministre prédit un bain de sang comparable à la guerre civile espagnole.

Avec plus ou moins de discrétion, le Shinbet se prépare. Le service des prisons a reçu l’ordre de préparer des installations pour des détentions massives. La direction de l’armée projette le rappel de 10.000 réservistes
et commence à penser aux mesures qu’elle prendrait au cas où.

Oui, c’est une menace très réelle.

Cette menace semble venue de nulle part. Mais quiconque a des yeux pour voir savait qu’elle arriverait, tôt ou tard.

Les graines de la guerre civile ont été semées quand la première colonie a été installée dans les territoires occupés. A l’époque, j’ai dit au Premier ministre à la Knesset : « Vous êtes en train de miner le terrain. Un jour vous serez obligé de le déminer. En tant qu’ancien soldat, laissez-moi vous dire que le désamorçage des mines est une tâche très désagréable. »

Depuis lors, des centaines de mines ont été posées. Les champs de mines sont encore aujourd’hui en expansion.

Le processus a été conduit par des fanatiques religieux. Leur objectif déclaré, comme ils l’ont dit alors et n’ont jamais cessé de le répéter, est de chasser tous les Arabes du pays que Dieu nous a promis. Et la terre que Dieu nous a promise, comme nous le rappelait l’un d’entre eux à la télévision l’autre jour, n’est pas la « Palestine » du mandat britannique, mais la Terre Promise - comprenant la Jordanie, le Liban et des parties de
la Syrie et du Sinaï. Citant la Bible, un autre a déclaré que nous sommes venus dans ce pays non seulement pour reprendre notre héritage mais également pour déshériter les autres, les chasser et prendre leur place.

Depuis que le ministre de la Défense de l’époque, Shimon Pérès, a implanté la première colonie, Kédumim, au milieu de la population palestinienne de la Cisjordanie, les colonies se sont multipliées comme des lapins. Chaque colonie a progressivement volé les terres et l’eau des villages palestiniens proches, déraciné leurs arbres, bloqué leurs routes et construit de nouvelles routes interdites aux Palestiniens. Presque toutes les colonies ont multiplié des avant-postes satellites sur les collines environnantes.

En ce moment même, cela continue. Après que Sharon eut solennellement promis à Bush de démanteler certains des « avant-postes », des dizaines de nouveaux ont surgi. Tous les ministères aident activement les avant-postes qui ont été officiellement qualifiés d’illégaux. Non seulement l’armée les défend, mettant ainsi ses soldats en danger, mais elle va jusqu’à dire aux « gars
des collines » où installer leurs avant-postes et les conseiller secrètement sur la façon d’y parvenir.

Quand nous avons averti du danger, on nous a dit de ne pas nous inquiéter.
Seule une petite minorité de colons, nous a-t-on dit pour nous rassurer, sont de dangereux fanatiques. Ceux-ci sont vraiment fous et résisteront par la force à toute tentative de les faire partir. Mais ce ne sera pas un gros problème car la grande majorité des Israéliens les déteste et les considère comme une secte de cinglés.

La plupart des colons, nous a-t-on dit, ne sont pas des fanatiques. Ils sont venus là parce que le gouvernement leur a fait cadeau de somptueuses villas, dont ils n’auraient même pas pu rêver en Israël même. Ils recherchaient une « qualité de vie ». Quand le gouvernement leur dira de partir, ils prendront la compensation et partiront.

Cela, bien sûr, est une dangereuse illusion. Comme Karl Marx l’a observé, la conscience des gens est déterminée par leur situation. Les bons travaillistes qui ont été implantés par le gouvernement travailliste en
Cisjordanie et dans la bande de Gaza parlent maintenant et se conduisent comme les pires partisans du défunt rabbin fasciste Meir Kahane.

Et surtout, nous a-t-on dit, même les cinglés reconnaissent la démocratie israélienne. Personne ne lèvera la main sur les soldats de l’armée israélienne. Quand le gouvernement et la Knesset décideront d’évacuer les colonies, ils obéiront. Ils peuvent se soulever et faire montre de résistance, comme ils l’ont fait pendant l’évacuation des colonies du nord du Sinaï en 1982, mais au bout d’un jour, ils abandonneront. Même au Nord
Sinaï, aucun colon n’a refusé la compensation.

Mais ce mépris pour les colons n’est pas moins dangereux que le mépris des Arabes. Ce qui a été toujours caché est en train de devenir clair : les colons n’ont rien à faire de la démocratie et des institutions de l’Etat.
Leur noyau dur répète à l’envi : quand les décisions de la Knesset entrent en conflit avec la Halakha (la loi religieuse juive), la Halakha l’emporte.
D’ailleurs, la Knesset n’est qu’une bande de politiciens corrompus. Et quelle valeur ont les lois séculaires, copiées sur celles des Goys (Gentils), en comparaison avec la parole de Dieu, béni soit son nom ?

De nombreux colons ne le disent pas aussi ouvertement, et prétendent se sentir insultés quand on leur attribue de telles positions, mais en fait ils sont entraînés par le noyau dur qui a déjà jeté bas tous les masques. Ils
défient non seulement la politique du gouvernement, mais la démocratie israélienne en tant que telle. Ils déclarent ouvertement que leur but est de renverser l’Etat de droit et d’y substituer l’Etat de la Halakha.

Un Etat de droit est soumis à la volonté de la majorité, qui édicte les lois et les amende si nécessaire. L’Etat de la Halakha est soumis à la Torah, révélée une fois pour toutes au Mont Sinaï et intangible. Seul un très petit nombre de rabbins éminents ont autorité pour interpréter la Halakha. C’est, bien sûr, le contraire de la démocratie. Dans tout autre pays, ces gens seraient appelés fascistes. La coloration religieuse ne change rien à l’affaire.

Les rebelles religieux de droite sont fortement motivés. La plupart d’entre eux croient à la Cabbale - pas la Cabbale mode Madonna, mais la vraie, celle qui dit que les Juifs laïcs sont en fait des Amalécites qui ont réussi à s’infiltrer au sein du peuple d’Israël à l’époque de la sortie d’Egypte.
Dieu lui-même a ordonné, comme chacun sait,l’éradication des Amalécites de la surface de la terre. Peut-il y avoir une base idéologique plus parfaite pour une guerre civile ?

Pourquoi cette menace juste maintenant ? Il n’apparaît pas encore clairement si Sharon a vraiment l’intention de démanteler les quelques colonies de la bande de Gaza. Mais du point de vue des colons, l’idée même de déplacer une seule colonie est un casus belli. Elle s’attaque à tout ce qui pour eux est sacré. Sharon a essayé de les convaincre que ce n’est qu’un stratagème - sacrifier quelques petites colonies pour sauver toutes les autres. En vain.

Dans la préparation de la Grande Rébellion, les colons ont dévoilé leur potentiel. Les rabbins les plus importants du « Mouvement sioniste religieux » ont déclaré que l’évacuation d’une seule colonie est un péché contre Dieu et en ont appelé aux soldats pour qu’ils refusent les ordres. Des centaines de rabbins, y compris ceux des colonies et ceux des unités religieuses dans l’armée, se sont joints à l’appel.

La voix de quelques opposants a été étouffée. Ils citent la phrase talmudique « la loi du royaume est la loi », ce qui veut dire qu’on doit obéir au gouvernement, de même qu’on demande aux chrétiens de « rendre à César ce qui est à César, etc. » Mais qui donc aujourd’hui écoute ces « rabbins modérés » ?

La conquête de l’armée par l’intérieur a commencé il y a longtemps. L’« arrangement » avec les yeshivas (écoles religieuses), qui servent dans l’armée en unités séparées, a permis l’entrée en son sein d’un énorme cheval de Troie. Dans chaque confrontation entre les rabbins et leurs chefs militaires, les soldats de « l’arrangement Yeshivas » obéiront aux rabbins.
Pire : depuis des années déjà, les colons ont systématiquement pénétré les rangs du corps des officiers, où ils constituent maintenant un cheval de
Troie encore plus dangereux.

Le refus de l’extrême droite d’obéir aux ordres est différente de l’objection de conscience de gauche. Le refus de la gauche est une position individuelle, le refus de la droite, une mutinerie. A gauche, quelques
centaines de personnes refusent de servir l’occupation, à droite, des milliers, même des dizaines de milliers, obéiront aux ordres de refus de leurs rabbins. Comme le chef d’état-major l’a dit, l’armée peut se désintégrer.

Au total, les colons, avec leurs proches alliés en Israël y compris les étudiants des Yeshivas, peuvent atteindre à peu près un demi-million de personnes - une puissante phalange pour une rébellion.

Jusqu’à maintenant, les colons n’utilisent cette menace que comme instrument de chantage et de force de dissuasion pour étouffer toute pensée d’évacuer
les colonies et les territoires. Mais si le chantage n’aboutit pas, la Grande Rébellion n’est qu’une question de temps.

Article publié sur le site de Gush Shalom le 23 octobre 2004 - Traduit de l’anglais "On the Road to Civil War" : RM/SW

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