Une tribune pour les luttes

Témoignage

Expérience à la Préfecture de Bobigny

+ Résistance à la tunisienne.

Article mis en ligne le samedi 5 mars 2011

Par mail


Préfecture de Bobigny (suite)

(...)Vendredi 4 mars la mise en scène policière avait disparu. Renseignements pris, jeudi matin, même comédie que mercredi, sauf que les "refusés au tri" se sont assis et ont refusé de sortir : 12 flics et leur colonel face à 200 à 300 personnes qui refusent de bouger. Résultat : les flics sont partis et tout le monde a été reçu aux guichets, les guichetiers tenant à faire leur travail pour montrer que les flics ne sont pas leurs chefs.
Une résistance à la tunisienne, en quelque sorte !

Vendredi 4 mars en fin de matinée, tout est redevenu comme avant. A la porte n° 1 du service des étrangers des employés de la préfecture distribuent des tickets, à la tête du client comme d’habitude – ce sont les instructions. Pas tout à fait comme avant, cependant : pas trace du moindre policier. Et, surtout, les pauvres et les méprisés se sont levés contre l’arbitraire et ils ont obtenu gain de cause... jusqu’à la prochaine offensive.


Ce matin [mercredi 2 mars], j’accompagnais un étranger demandeur de papiers de séjour,
pour obtenir un rendez-vous d’examen de dossier à venir dans quelques
mois. Pas de queue à la porte 1 , mais une policière qui demande les
papiers d’identité de chacun. Mon client montre les photocopies de son
passeport (je lui avais dit qu’un étranger sans papiers ne prend
jamais sur lui l’original du passeport). Réaction de la policière : ce
sont des photocopies, ça n’a aucune valeur ! En réponse, j’affirme à
la policière que c’est au contraire suffisant pour un contrôle
d’identité. Sans rien dire, elle pince ses doigts (signe que je n’ai
qu’à me taire, ce que je fais aussitôt). En tous cas, elle se contente
de la photocopie, puisqu’elle nous fait signe d’entrer dans la salle
ouverte par la porte 1 du bâtiment René Cassin.

En entrant, nous
découvrons une énorme queue à l’intérieur, dans laquelle on nous fait
mettre en file indienne. Il y a en fait quatre files indiennes l’une à
côté de l’autre et, par exemple, les accompagnateurs sont devant ou
derrière la personne qu’ils accompagnent, mais pas à côté ; se parler
devient quasiment impossible, d’ailleurs la personne que j’accompagne
et moi n’échangerons plus rien dépassant quelques mots... il y a donc
ces quatre files parallèles, à 50cm l’une de l’autre, à peine la place
de passer entre les deux... le tout dans un silence de plomb, personne
ne dit plus un mot, chacun se demandant qui va arriver ou ce qui va se
produire. Et dans ce silence épais, un galonné jetant des éclairs sur
ses épaulettes et ses décorations, ouvre la bouche et profère, d’une
voix de stentor ; "Je réclame votre attention ! Le cas de chacun
d’entre vous va être maintenant étudié et tout va dépendre de votre
collaboration
(sic) !".
Il fait un signe et, de derrière un rideau qui
les cachait jusque là, sortent quatre groupes semblables composés de
deux policiers portant ensemble une petite table pouvant passer entre
les files, et d’une policière portant une chaise. les quatre tables
sont installées au début de chaque file, la policière s’assied devant
la table et sort une feuille de papier et un stylo levé attendant de
s’abaisser pour écrire. Le premier étranger est appelé dans chaque
file et commence la même scène dans chaque file et pour chaque
personne l’une après l’autre. La policière demande le nom de la
personne et l’écrit. Puis elle demande à voir la pièce d’identité. A
ce point, j’ai vu que certains n’en avaient pas et la policière
appelait un policier plus loin qui s’approchait, prenait la personne
par l’épaule et le faisait sortir de la salle, en fait l’expulsait
comme je le saurai plus tard en les voyant, après notre propre
expulsion ! Question suivante : pour quelle raison êtes-vous ici ?
J’ai entendu quelques réponses, toujours les mêmes : "pour avoir mes
papiers, Madame " " parce que j’ai besoin de travailler pour vivre "
ou "parce que j’ai un récépissé sans autorisation de travailler et
qu’il faut que je gagne ma vie, comment faire ?
" La policière écrit
quelques mots et passe au suivant.

Au bout de vingt minutes, c’est mon
étranger qui passe à la casserole : même scène pour la photocopie du
passeport, mais mon intervention fait que ça passe cette fois, et à la
question pourquoi êtes-vous ici, il répond : "Madame, j’ai cette fois
tout mon dossier complet, avec les feuilles de paye et les preuves de
ma présence en France chaque trimestre depuis dix ans, je suis venu le
présenter pour qu’on me donne un récépissé puis la carte de résident
 !
" La policière le coupe : "trop tôt pour le dire, merci, attendez
tranquillement, je termine la file !
et la table s’éloigne avec son
escorte...
Une heure s’écoule et les quatre tables repartent,
disparaissent derrière le rideau. Le silence est plus épais que
jamais... Le gradé remonte sur son estrade et lance : "Nous allons
étudier soigneusement vos cas puis nous reviendrons vous avertir du
résultat. Je vous demande d’attendre dans le calme le retour de la
commission
" Il disparaît. Deux noms murmurés circulent dans la foule
 : le RESULTAT et la COMMISSION... Effectivement je ne les ai jamais
entendus ici et n’ai aucune idée de ce dont il s’agit mais je ne vais
tarder à le savoir. Effectivement un quart d’heure plus tard, la
troupe des 8 flics et 4 fliquettes des tables s’avance et une des
fliquettes prend la parole dans un silence de mort : "La commission a
statué
(c’étaient eux la commission...) Je vais appeler les gens par
leur nom
et, montrant un espace vide de la main, ajoute : " à l’appel
de votre nom, vous viendrez ici !
" sur un ton qui n’admet pas de
réplique.

La litanie commence et l’un après l’autre, les gens s’approchent et
commencent à s’entasser, avec un air plutôt satisfait, pensant que
c’est bon signe d’être sélectionné et des sourires apparaissent sur
les visages. Mon étranger est appelé lui aussi et je vais avec lui
vers le groupe. Une chose cependant m’alerte, c’est que l’un après
l’autre de ceux qui sont appelés ont des airs accablés et le dos
courbé ; malgré les sourires. L’appel prend fin et le gradé remonte sur
son perchoir et s’adresse à notre groupe muet : " Bien Messieurs, vous
êtes le groupe des REFUSES AU TRI. Nous allons vous raccompagner à la
sortie parce qu’il n’y aura pas de rendez-vous pour vous aujourd’hui !
Il faudra revenir un autre jour ! Allez maintenant !
" J’ai traduit
aussitôt ; foutez le camp ! La troupe des flics s’arrondit autour de
notre groupe atterré où éclatent quelques sanglots et quelques cris de
douleur étouffés.

Mon étranger est devenu blanc comme un linge et, le
temps que les flics nous fassent sortir de la salle, je vois les
larmes couler sur ses joues. Il s’approche de moi et me dit , "Ca veut
dire quoi d’être REFUSE AU TRI ? On a fait quelque chose qu’il ne
fallait pas ? ". On est sortis de la salle, il s’éloigne en pleurant
sans me dire au revoir et va prendre son métro... J’ai fait demi-tour,
ai été refoulé de la salle où nous étions, suis allé à une autre porte
où j’ai pu rencontrer une employée de la préfecture que je connaissais
et qui m’a expliqué que, depuis lundi, le même scénario se répétait
chaque jour et qu’eux, les employés de la préfecture, n’avaient plus
rien à faire le matin parce qu’il n’y avait plus de distribution
d’enveloppes pour les rendez-vous. Et en partant, elle m’a dit qu’il
fallait qu’elle y aille, parce que maintenant que les REFUSES AU TRI
étaient partis, il fallait faire le travail et donner les enveloppes
et les imprimés à ceux qui étaient acceptés...

Voilà l’expérimentation en cours à la Préfecture de Seine Saint-Denis.
Libre à vous maintenant d’en tirer les conséquences et les conclusions
qui s’imposent !

Jean-Claude


Récit de la fin prématurée d’une expérience préfectorale de gestion de l’invasion.

Nous avons raconté la mise en scène hallucinante (http://blogs.mediapart.fr/blog/fini...) de la police pour trier les étrangers jugés dignes d’accéder au service des étrangers de la préfecture de Bobigny. Selon les policiers sur place, il s’agissait de "participer à une expérience".

Lundi, mardi, mercredi, même scénario, même abattement des refusés au tri, même frustration des employés de la préfecture, contraints d’obéir au chef des flics.

Mais jeudi, la manipulation a rencontré sa limite : le refus tranquille de l’humiliation des uns et des autres. Témoignages recueillis vendredi matin.

"Hier je suis arrivée au travail comme d’habitude à 9 heures. Comme les jours précédents, la police a fait former les quatre files indiennes et les tables ont été installées. Il y avait moins de flics que la veille - quatre ou cinq - en plus des huit affectés aux tables. Tout s’est passé comme la veille, le colonel a fait son speech et les policiers se sont approchés pour faire sortir les REFUSES AU TRI.

A ce moment-là, en silence, ils se sont tous assis au milieu de la salle. Les flics se sont approchés et un type s’est mis debout et a expliqué, d’une voix faite pour être entendue de tous, mais sans hurler, ce qui se passait : « Messieurs de la police, ici nous ne sommes pas en Tunisie et vous n’êtes pas au service de Ben Ali. Nous sommes venus pour nos papiers, pour qu’on nous donne un imprimé et un rendez-vous et nous ne partirons pas d’ici sans cela ! »

Des flics se sont approchés de lui, mais à ce moment-là tout le groupe s’est accroupi en regardant les flics et en grondant. Les flics ont attendu, ont téléphoné ; ils sont restés un long moment et, d’un seul coup ils ont quitté la salle, sous les applaudissements de toute la foule !"

"Et vous (les employés de la préfecture), qu’avez-vous fait ?"

Elle, toute fière : "On a fait comme eux ! Le colonel est venu nous dire de reprendre le travail, on a répondu qu’on n’obéissait pas à la police et qu’on n’avait pas d’étoile jaune !"

"Et alors ?"

Elle, de plus en plus fière : "A un moment, on s’est décidés, on a ouvert TOUS LES GUICHETS et depuis on distribue les imprimés et on donne les rendez-vous à TOUT LE MONDE !"

"Et les flics ?"

"Plus entendu parler ! Il en est juste resté une petite poignée à la porte 1."

Au delà de ces étrangers maltraités, cette histoire donne à penser sur l’état de notre société.

- Avec un préfet à la tête du ministère de l’intérieur, chargé de l’immigration, et un super flic à la tête de la préfecture, faut-il s’étonner qu’un policier, fût-il colonel, entreprenne d’organiser le travail de l’administration ?

- Notre police est moderne, et le monde entier nous envie ses méthodes, nous dit-on. Elle fait ici la preuve de son professionnalisme et de sa culture, en imaginant une stratégie inspirée du fameux épisode du Quart Livre de Rabelais (chapitre 8) : "Panurge, sans en dire d’avantage, jette en pleine mer son mouton, qui criait et bêlait. Tous les autres moutons, criant et bêlant sur le même ton, commencèrent à s’élancer et à sauter en mer, à sa suite, à la file." .

- Ces personnes étrangères, précaires parmi les précaires, en danger du fait de leur manque de titre de séjour, encouragées par l’exemple du peuple tunisien, se lèvent pour faire respecter leur dignité. Ils sont rejoints dans leur refus par le personnel administratif pour mettre en échec, sans violence, ce beau scénario.

- La référence spontanée au port de l’étoile jaune comme marque humiliante, venant d’agents administratifs peu considérés et dont, bien souvent, les ascendants ne vivaient pas en France au début des années 1940, affaiblit encore un peu le tabou sur la référence à d’autres temps sombres. Et suggère que l’intégration au mythe national se fait aussi par la souffrance, quoi qu’on nous en dise.

Vendredi 4 mars en fin de matinée, tout est redevenu comme avant. A la porte n° 1 du service des étrangers des employés de la préfecture distribuent des tickets, à la tête du client comme d’habitude – ce sont les instructions. _ Pas tout à fait comme avant, cependant : pas trace du moindre policier. Et, surtout, les pauvres et les méprisés se sont levés contre l’arbitraire et ils ont obtenu gain de cause... jusqu’à la prochaine offensive.

Martine et Jean-Claude Vernier
http://blogs.mediapart.fr/blog/fini...

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