Une tribune pour les luttes

Planète CRA n°17

Vol Air France Toulouse-Alger du 15 avril 2011

Article mis en ligne le mardi 10 mai 2011

Sur le vol Toulouse Alger du 15 avril 2011 se trouvaient deux femmes, Halima et
Lynda ; deux algériennes dont les histoires si différentes se sont rejointes le temps
d’un voyage imposé et qui étaient, très loin de penser, quelques heures plus tôt,
qu’elles se trouveraient ensemble dans un avion.

Quelques heures plus tôt, Halima était chez elle à Toulouse à attendre son mari.
Lynda, était en cours , à la faculté.

Halima a 74 ans, elle en parait un peu plus. L’an dernier, elle est venue rejoindre son
mari qui travaille en France depuis 44 ans. Elle n’avait jamais voulu venir vivre en
France, pays si lointain où elle ne connaissait rien ni personne mais avec le mariage
de son dernier enfant, elle se serait retrouvée seule à la maison et son état de santé
ne le permettait plus. Depuis un moment déjà elle a des problèmes cardiaques et elle
n’y voit presque plus. Un de ses yeux est devenu tout blanc. La vieillesse. Elle a
donc du se résigner à quitter le village et ses repères pour se retrouver dans un
monde qu’elle ne connaissait pas auprès de son mari qu’elle n’avait jamais autant
vu. Finalement ça se passe plutôt bien. Ils ont pris les rendez vous avec les
médecins et ont rédigé sa demande de titre de séjour dans les règles.

Au bout de quelques mois, il n’y a toujours pas de réponse alors Halima et son mari
s’inquiètent un peu et ils contactent la Préfecture. C’est bon, le titre de séjour est
prêt. Elle n’a plus qu’à venir le chercher mais il faut qu’elle n’oublie pas de se munir
de son passeport avant de venir.
A leur arrivée à la Préfecture, le passeport est remis et puis subitement le ton
change, les sourires s’effacent. En fait, le titre de séjour est refusé. Halima sera
conduite au centre de rétention.
- « Mais c’est quoi ça ?
- Ben c’est la prison pour rentrer en Algérie.
-Mais j’attendais la réponse et on m’a dit au téléphone que le titre de séjour était prêt.
-Mais non Madame, ne dites pas de bêtises, votre demande a été refusée, vous avez
une OQTF depuis février 2011. Vous ne l’avez pas contesté.
-Ben non puisque je ne l’avais pas reçu.
- Ben ça c’est pas notre problème.

Au centre, c’est la panique. Je ne peux pas laisser faire ça. Halima
n’arrive pas à se déplacer correctement. Le mari est injoignable. Elle ne peut pas
partir comme ça, sans affaire, sans que personne ne soit au courant.
- Madame, ils vont vous mettre dans un avion tout à l’heure à destination d’Alger.
Dans trois heures, vous ne le saviez pas ? Je vais vous trouver un avocat. Si vous
refusez d’embarquer, il vous faut quelqu’un pour vous défendre.
Elle me regarde avec ce sourire mélancolique, résigné mais tellement digne.
T’inquiètes pas mon petit gars. Les choses sont comme elles sont et tu n’y changera
rien. C’est le destin, le mekhtoub. Nous on ne fait pas de vague. Appelle juste mon
fils parce qu’il habite à 600 km d’Alger et que je ne connais personne là bas. _ Le mari
est enfin joint au téléphone. Il apportera quelques affaires. Pas de vague. On ne veut
pas déranger. C’est comme ça.

C’est Lynda qui m’aide pour traduire ce que dit Halima. Elle est très calme et elle
aussi sourit en entendant Halima qui doit lui rappeler sa grand mère m’expliquer
quelque chose que je ne comprend pas. Quand nous avons terminé, elle me
demande juste presque gênée si l’on peu regarder sa situation à elle.

Lynda a 32 ans. Elle est jeune. Elle est belle. Elle est intelligente. Lynda vit en
France depuis 6 ans pour suivre ses études. Elle a validé un master 2 en sciences et
technologies, mention spécialisé pour les ingénieurs management de projet puis un
master 1 et 2 ingénierie du bâtiment, mécanique et génie civil.
Autant dire que c’est une tronche.
En 2010, problème, sa mère est tombée gravement malade. Lynda a du multiplier les
allez retour en Algérie pour s’occuper d’elle. Elle est ensuite tombée malade à son
tour et elle n’a pas pu valider son année. La pouasse. Les choses se sont quand
même arrangées, elle a pu se réinscrire, elle a produit tous les certificats médicaux
pour justifier de ses absences et elle a validé son semestre. Nouveau souci, le Préfet
de Charente Maritime a refusé le renouvellement de son titre de séjour et le Tribunal
administratif est d’accord, il n’y a pas d’erreur d’appréciation puisque Lynda « ne
justifie pas s’être consacrée à ses études lors de l’année 2009-2010
 ».

Ce matin du 14 avril, la police est donc venue la chercher à la résidence universitaire
où elle réside.
Grand spectacle.
Arrivée à l’aube, en nombre et en tenue d’intervention.
Menaces sur la secrétaire, sur le doyen et sur Lynda à travers la porte qui demande
une minute pour se vêtir. Ouvrez la porte immédiatement où on fait appel à un
serrurier !
Tout ça devant tout le monde médusé. Quel terroriste se terre t il dans la faculté ?
Finalement, Lynda, gênée d’avoir provoqué un tel déploiement de forces de l’ordre
ouvre la porte.
Et hop en garde à vue. Menottes-panier à salade sous les protestations des
étudiants choqués et les pleurs de la secrétaire affolée.
Du grand cinéma. Elle ne sera pas jetée à la mer comme le voudraient les militants
d’un parti d’extrême droite bien connu mais conduite au centre de rétention de
Cornebarrieu.

Je la rencontre à 11h avec Halima. Elles sont toutes les deux en face de moi à
m’expliquer ce qui s’est passé depuis la veille et je sais déjà que je ne peux
absolument rien faire.
Pour Lynda même sentence. Départ à 13h pour Alger et non pour
Oran comme elle l’avait demandé. Elle n’en avait pas été informée. Un oubli
sûrement. Juste le temps de joindre son ami et la fac pour qu’un double des clés de
la chambre lui soit remis et qu’il puisse lui envoyer le plus important de ses affaires
par courrier au pays. Son ordinateur, ses photos, ses diplômes, ses habits ! La police
ne lui a pas laissé le temps de ramasser ses affaires. Sûrement pour éviter un
trouble à l’ordre public dans la Cité U.

On appelle la famille au pays. Lynda hébergera Halima pour ne pas qu’elle se
retrouve à la rue en arrivant à l’aéroport d’Alger en pleine nuit.
Elle aussi me regarde m’énerver de cette farce avec un sourire amer. Le même que
celui d’Halima, celui des femmes algériennes qui en ont vu d’autre. Et il n’y a rien
d’autre à faire ni à dire. A 13 h, elles sont conduites à l’aéroport de Blagnac. _ Elles
embarquent sans histoire, en toute discrétion, pour ne pas participer à tout ce cirque
tellement vulgaire.
Elles n’auront opposé à tout ça que leur beauté et leur dignité.

Pablo

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