Une tribune pour les luttes

CGTM ( Confédération Générale du travail de la Martinique).

Martinique - Le 22 MAI 1848 : les esclaves se libèrent…

Marie-Christine Permal

Article mis en ligne le dimanche 22 mai 2011

Le 22 MAI 1848 : les esclaves se libèrent…
Marie-Christine PERMAL :

intervention du 22 mai 2009 à l’Anse CAFARD

C’est une grande émotion, pour moi, de me trouver aujourd’hui, 22 mai 2009 , avec vous, camarades, à l’Anse Cafard, face à ces sculptures massives, voutées, si puissantes, tournées vers l’Afrique, loin là-bas au-delà de l’océan . Symboles de malheur absolu mais aussi de force, de détermination ….

Chaque année, nous fêtons le 22 mai et nous nous souvenons avec émotion et fierté de la grande révolte qui a mis fin en Martinique au système esclavagiste : l’émancipation n’a pas été octroyée, nous savons que nos ancêtres l’ont conquise.

Parler du 22 mai aujourd’hui, c’est commémorer une révolte et une victoire : la liberté gagnée dans la lutte après deux siècles de déportation et d’esclavage.

Ce n’est pas l’abolition de l’esclavage que nous célébrons aujourd’hui ici - elle n’est qu’une forme juridique qui serait vide de sens si elle n’était vivifiée par les luttes incessantes des esclaves pour l’obtenir et ensuite celles des affranchis que nous sommes pour la conserver contre ses remises en cause plus ou moins masquées .

Parler du 22 mai aujourd’hui, c’est trouver à nos luttes d’aujourd’hui une filiation, c’est établir une continuité entre les combats du passé et ceux de notre présent contre l’exploitation coloniale capitaliste qui, elle, n’a pas cessé.

Tout d’abord quelques mots pour rappeler le contexte historique.

Le 22 mai 1848, la Martinique est une possession, une colonie de la France depuis plus de deux siècles – les Amérindiens qui la peuplaient alors, les Kalinas, ont été rapidement éliminés, les colons européens se sont emparés de leur terre et ont importé des captifs africains pour la travailler. Une société neuve basée sur le travail forcé et le trafic d’êtres humains voit le jour pour le plus grand bien de la France et de ses représentants sur place.

En février 1848, une révolution républicaine se produit en France. Le roi Louis-Philippe est contraint à l’abdication. Un gouvernement provisoire proclame la république. Il est formé de républicains modérés mais aussi de socialistes qui, comme Victor Schoelcher, font depuis plus d’une dizaine d’années campagne pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies ;
Le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire prend un décret : « L’esclavage est entièrement aboli dans les colonies et possessions françaises »(article 1) . Le 4 mars précédent il avait proclamé que « nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ».
_ Ce décret n’arrive pas soudainement. Il est l’aboutissement d’un processus d’assouplissement de l’esclavage qui se développe au cours de cette première moitié du XIXième siècle. Il faut rappeler qu’il a été précédé en 1845 par la loi MAKAUD qui s’est substituée au Code Noir et qui prévoit une émancipation progressive échelonnée sur 30 ou 40 ans ; elle précise droits et devoirs des maîtres et des esclaves dans le sens d’un « allègement » de l’esclavage. Elle est le résultat des révoltes de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes des esclaves et des « libres » qui, plus que jamais, depuis le début du siècle, mettent en danger la colonie.
Il faut dire aussi que la Grande-Bretagne a aboli l’esclavage dans ses colonies en 1838, que la Traite négrière a été interdite au 1815 et que, surtout en 1804, HAÏTI est devenu la première république noire d’Amérique et la seule issue d’une révolution anti-esclavagiste .

C’est dans ce climat que toute la Martinique attend l’abolition de l’esclavage, les uns avec enthousiasme et impatience, les autres avec rage… Depuis le 26 mars, les événements de France sont connus et on sait qu’un décret d’abolition de l’esclavage doit être pris .
Les esclaves ne veulent pas se faire voler leur émancipation et font pression : ils refusent de travailler et quittent les habitations pour se rassembler dans les bourgs en compagnie des « libres », à Case-Pilote, au Marin, au Saint-Esprit, à Sainte Marie, à Sainte-Anne, au Lamentin….. Ils veulent obliger les békés qu’ils rencontrent à signer des pétitions en faveur de l’émancipation. L’atmosphère est explosive. Ils ont tracé le chemin de la liberté et se comportent en personnes libres.

Certains békés comme Huc, le maire du Prêcheur, recrutent des hommes armés et se montrent de plus en plus durs, cruels et intransigeants envers leurs esclaves, affichant haine et mépris, dérogeant même de la loi Makaud.
D’autres sentent le vent tourner. Ils jouent la carte de la conciliation et de la prudence.
Pendant les huit semaines qui précèdent le 22 mai, la tension monte.
Les mulâtres tout en soutenant la lutte des esclaves les incitent à la modération et tout en cherchant à les organiser tentent en fait à les canaliser par de « bonnes paroles ». Ils répètent à l’envie leur mot d’ordre : « L’ordre et la liberté ».

Nous connaissons tous l’événement déclencheur de l’insurrection du 22 mai.
Le 20 mai au soir à l’habitation Duchamp, le maître a interdit le tambour pendant la soirée de la grage du manioc ; pourtant c’est la coutume et Romain, le tanbouyé, refuse d’obéir ; il en résulte un «  charivari ». Duchamp appelle les gendarmes qui arrêtent Romain et le conduisent à la geôle à Saint-Pierre.
Une foule de plus en plus nombreuse d’esclaves et de «  libres » venant du Prêcheur mais aussi du Morne Rouge, du Carbet, des quartiers de Saint-Pierre se dirigent vers la ville et réclament à grands cris la libération de Romain. Pory-Papy, un mulâtre adjoint au maire de Saint-Pierre prend sur lui de faire libérer Romain. Les esclaves regagnent joyeusement les habitations : ils ont gagné !
_ Tout aurait pu en rester là si Huc n’avait pas fait tirer sur eux – trois morts et dix blessés. On fait demi-tour, on se dirige vers Saint-Pierre emportant morts et blessés. On tue au passage le beau-fils de Huc qui fait de la provocation. Il s’en suit une véritable bataille qui fera vingt morts dans les rangs des révoltés. Mais ils l’emporteront. Huc et quelques familles békés sont contraints de fuir par la mer et quitteront définitivement la Martinique pour Cuba, Puerto-Rico ou mieux le sud des Etats-Unis où l’esclavage a encore de belles années devant lui…
_ Le 22 mai, le peuple envahit les rues de Saint-Pierre. Des familles békés se réfugient dans la maison des Sanois. Les insurgés entourent la maison. Un coup de feu est tiré de l’intérieur et tue un manifestant ; la maison est alors incendiée ; on dénombrera trente-trois morts.

Nous sommes le soir du 22 mai, une grande partie de Saint-Pierre est en flammes. Le peuple en armes s’est soulevé et réclame l’abolition immédiate de l’esclavage.
Le conseil municipal de Saint-Pierre appelle en urgence le gouverneur Rostoland et lui demande de décréter l’abolition même si pour ce faire il outrepasse ses pouvoirs.
L’émancipation n’a pas été octroyée, nous savons que nos ancêtres l’ont conquise. Le soir du 22 mai, SAINT-PIERRE est en flammes.
Le 23 au matin le gouverneur ROSTOLAND , pressé par le conseil municipal de la ville, signe le décret d’abolition :
« Considérant que l’esclavage est aboli en droit et qu’il importe à la sécurité du pays de mettre immédiatement à exécution les décisions du gouvernement de la métropole pour l’émancipation générale dans les colonies françaises…. Article 1 L’esclavage est aboli à partir de ce jour à la Martinique ».
Trois jours plus tard l’abolition sera étendue à la Guadeloupe.

Le décret du 27 avril arrivera 10 jours plus tard, le 4 juin, avec le nouveau représentant de la France, François-Auguste Perrinon, un mulâtre.
Le soir du 23 mai non seulement Saint-Pierre mais toute la Martinique est dans la joie .On crie : «  Vive la liberté ! », « Vive la république ». On plante des arbres de la liberté sur les places et des prêtres, consentants ou forcés, les bénissent. L’armée présente les armes et salue le drapeau de la liberté, bleu-blanc-rouge.

Durant les semaines qui ont précédé l’abolition et celles qui l’ont suivie, quelque chose de fondamental s’est produit :
On est passé d’une société dominée par les colons, propriétaires de la terre, maîtres d’esclaves, à une société contrôlée – même de façon provisoire pour quelques jours seulement – par les esclaves puis par les nouveaux libres .
Pour la première fois la lutte séculaire des esclaves contre leur maîtres a infléchi durablement le cours de l’histoire : la Martinique n’est plus une société esclavagiste .
Toutes les forces en présence dans la société martiniquaise au lendemain du 22 mai 1848 – Békés, mulâtres, Etat, Eglise, nouveaux libres – doivent tenir compte de ce nouvel état de fait.
Des questions s’imposent.
Quelles sont ces forces en action dans les jours qui ont précédé l’abolition ? comment ont-elles agi ? au nom de quoi ? quelles alliances elles ont contractées ? comment elles se sont opposées ? Comment s’est articulé à ce moment la lutte des classes pour tisser la trame du pays Martinique ?

Tout d’abord les esclaves . Ils luttent pour leur liberté et s’opposent de tout temps à leurs maîtres, à ceux dont ils sont la propriété, le « bien meuble » c’est-à-dire ce qu’on vend et qu’on achète, qu’on échange et dont on hérite .
Mais qu’est-ce qu’être libre pour un esclave ? Il ne s’agit pas de l’idée de liberté chère aux philosophes du XVIII ième siècle mais de quelque chose de bien concret :
C’est manger à sa faim alors que la pénurie d’aliments est un problème permanent de la société esclavagiste dont l’essentiel de l’effort de production concerne les produits d’exportation et pour laquelle il faut importer de la nourriture .
C’est circuler librement dans le pays sans le billet du maître.
C’est habiter où on veut et non obligatoirement sur la terre du maître, dans la case donnée par le maître.
C’est s’habiller à son goût sans ces règlements qui obligent à porter les haillons donnés par le maître.
C’est travailler où on veut, avec qui et comme on veut et effectuer un travail harassant du lever au coucher du soleil sous le fouet du commandeur .
C’est bénéficier des richesses que son travail produit et non ces tâches sans fin ni but qui ne produisent aucun avenir .
C’est croire à Dieu ou aux Dieux et non se voir imposer le baptême .
C’est avoir le droit d’aimer et même d’épouser l’homme ou la femme de son choix sans être contraint de requérir l’autorisation du maître – sans risquer aussi de se trouver son jouet sexuel.
C’est élever ses enfants, être responsable d’eux, pouvoir leur enseigner une vie digne sans se dire que tant qu’ils seront la propriété du maître il n’y aura aucun avenir pour eux .
Et surtout cesser d’être la victime écrasée par les souffrances d’une exploitation sans frein, les violences physiques, l’humiliation, l’avilissement, le mépris, le racisme .
Etre libre c’est être une femme, un homme reconnus comme des personnes….
Très tôt les esclaves ont cherché à imposer leur humanité et ceci par toutes sortes de moyens qui vont de la compromission à la révolte sanglante en passant par la résistance passive, le vol, le mensonge, la complaisance sexuelle … Peu à peu les luttes se radicalisent, les esclaves passent à l’offensive, conscients que la fin de l’esclavage dépend avant tout de leur combat , un combat à mort : « la liberté ou la mort ».

Leurs plus proches alliés sont les « libres » ou « libres de couleur  » . Ils sont en général récemment affranchis par leurs maîtres ou bien ils ont pu économiser pour «  racheter » leur liberté, celle de leur femme, de leurs enfants. Ils forment le peuple des bourgs, ils sont petits marchands, petits artisans. Ils sont aussi petits cadres d’habitation ou même paysans . Ils sont pauvres . Ils luttent pour une vie matérielle meilleure, subissent la double discrimination de la misère et de la couleur. Ils sont en liberté surveillée . Ils pensent que la disparition de l’esclavage est essentielle à l’amélioration de leur situation et à la reconnaissance de leur dignité . Ils n’ont pas oublié qu’il y a peu ils étaient dans la servitude et que leur libération est précaire .

Les mulâtres sont eux aussi « des libres de couleur » mais leur affranchissement est plus ancien et souvent directement lié à leur métissage. Ils ont souvent bénéficié des largesses de leurs pères békés . Ils forment une catégorie sociale particulière caractérisée par l’instruction, la fortune, la propriété de terres et d’esclaves. Ils ne leur manque que d’être vraiment blancs pour participer réellement au contrôle de la société et au besoin la dominer .
Ils luttent donc pour l’égalité avec les blancs et cela passe par la disparition de l’esclavage, cette infamie liée à la couleur de la peau . Ils mènent à la fois une lutte antiraciste et abolitionniste .En France, ils participent à la commission qui prépare le décret d’abolition . En Martinique la «  politique de fusion » leur permet d’avoir accès aux différents conseils de la colonie, aux chambres de commerce de Saint-Pierre et de Fort-de- France ; leur terrain de lutte se situe au niveau des instances politiques et économiques .
Ils sont partisans, nous l’avons vu ,de «  l’ordre et de la liberté ». Ils soutiennent une abolition « sans émeute et sans répression ». Ils interviennent dans les événements de mai 1848 pour rétablir l’ordre par le dialogue et la justice – ainsi Pory-Papy fait libérer Romain . Leur arme est la parole et ils ne participent pas physiquement à la lutte même s’il arrive à certains de prendre des risques réels en s’interposant entre les adversaires .
Ils sont persuadés que l’abolition apportera à la colonie une vie nouvelle et qu’il est indispensable d’éduquer le peuple aux exigences d’une liberté responsable. Républicains, souvent libres penseurs, ils lutteront pour une école laïque, gratuite et obligatoire pour tous qui leur semble seule capable de dispenser une éducation conforme au changement social.

Les békés, ou colons, propriétaires d’esclaves blancs forment la classe dirigeante de la
la colonie tant sur le plan politique qu’économique
. Ils sont négociants et s’occupent d’exporter ce que la colonie produit et d’importer ce dont elle a besoin . Ils possèdent de grandes propriétés qu’ils plantent en cannes, et des sucreries .
Ils bénéficient de tous les privilèges et leur couleur de peau jalousement gardée au sein de leur caste est le symbole de leur domination .

En 1848, deux catégories de békés : ceux qui sont opposés à l’émancipation des esclaves et ceux qui y sont favorables.
Les premiers ne sont pas les plus nombreux mais ils sont les plus virulents . Racistes sans complexe, ils considèrent que les personnes qui ont la peau noire sont nés pour être esclaves et sont incapables de faire autre chose que d’obéir inconditionnellement à celles qui ont la peau blanche.
Malgré la loi Makaud ils continuent à mener la vie dure à leurs esclaves et répriment violemment toute tentative de désobéissance . Ils font la chasse aux marrons qui fuient en canot vers la Dominique et Sainte-Lucie où l’esclavage a été aboli depuis dix ans.
Ils sont farouchement opposés aux mulâtres qu’ils méprisent et accusent de soutenir et d’organiser les rebelles. Ils ne veulent pas de « la politique de fusion » dans les conseils municipaux qu’ils détiennent au Prêcheur, à Case Pilote ; au Gros Morne. Nous avons vu leur rôle dans les événements du Prêcheur . Souvent ils préfèrent fuir vers des pays où l’esclavage continue à sévir plutôt que s’adapter à la nouvelle société .

On peut appeler les békés qui sont favorables à l’abolition de l’esclavage les colons réformateurs . Ils sont d’accord avec une alliance avec les mulâtres et à la politique de fusion dans les conseils municipaux . Ils pensent que la société martiniquaise doit être réformée .
Le mode de production esclavagiste est dépassé et il est un frein à la modernisation de l’industrie sucrière . Les colonies doivent à leur tour participer à la révolution industrielle qui transforme profondément les modes de production en Europe et moderniser l’industrie sucrière en la mécanisant .
Or les esclaves ne souhaitent ni ne peuvent s’adapter à ce nouveau mode de production . Contraints, ils ne s’investissent pas dans un travail dont ils ne tirent aucun bénéfice . Ils ne prennent aucun soin des outils, comment entretiendraient-ils des machines ? Ils ne sont pas disposés à apprendre de nouvelles technologies aussi bien par manque d’instruction que par manque d’intérêt . Leur entretien qui comprend aussi bien la nourriture, les vêtements, le logement coûte cher d’autant plus que certains d’entr’eux comme les enfants, les vieillards, les malades sont improductifs mais sont à la charge du maître . Tout compte fait il vaudrait mieux verser des salaires très bas et être débarrassé de ces charges . Le travail libre est le moins onéreux .
Par ailleurs la condition d’esclave ne favorise pas la natalité dont le taux est très bas . On voit des femmes qui préfèrent avorter ou tuer leur enfant à la naissance plutôt que de donner la vie à un petit esclave . Le taux de mortalité reste très élevé L’interdiction de la traite ne permet pas de s’approvisionner en travailleurs. Dans une société débarrassée de l’esclavage on peut envisager une politique nataliste en encourageant la formation de familles stables ; ne faisait-on pas crier aux esclaves à la veille de l’abolition « Vive le travail ! vive le mariage ! » ?
Enfin la situation actuelle est intenable . Les esclaves prennent de plus en plus de liberté et sont prêts à la révolte à la moindre remontrance . Haïti et son indépendance sont un exemple pour beaucoup d’esclaves . Les békés réformateurs préfèrent négocier de nouveaux rapports sociaux plutôt que de risquer de perdre la colonie .
Ils seront donc de «  bons maîtres » comme Pécoul et Périnel ; ils s’impliqueront dans le processus de changement au point d’élaborer des projets de contrats d’association destinés à préparer au travail libre , c’est le cas de Louis Hayot.
Ils ont compris que le maintien de leur domination sur la société coloniale est à ce prix .

L’Etat, depuis février 1848, est représenté en France par un gouvernement provisoire républicain . L’abolition de l’esclavage est une des premières mesures prises par ce gouvernement à peine deux mois après la prise de pouvoir. Le principe du suffrage presque universel puisque seulement masculin est applicable dans les colonies . Conformément à l’idéologie républicaine et abolitionniste, l’objectif est de libérer .
Un officier mulâtre de la Martinique, Perrinon, est nommé commissaire général de la République en Martinique en remplacement du gouverneur provisoire le général Rostoland.
_ Mais le gouvernement provisoire ne remet pas en cause le système colonial : la Martinique et la Guadeloupe demeurent des colonies de la France. Il ne remet même pas en cause le système de propriété esclavagiste puisqu’il prévoit d’accorder une indemnité aux anciens propriétaires d’esclaves dans le décret même qui libère ces esclaves.
En Martinique l’Etat est représenté par le gouverneur provisoire Rostoland à qui sont accordés des pouvoirs extraordinaires . Ici l’objectif est plus de contenir que de libérer . La tête pensante du pouvoir local est Louis Husson, un béké, directeur de l’Intérieur qui adresse aux « cultivateurs esclaves » en français et en créole une proclamation dès le 31 mars 1848 . Ce texte répond à trois préoccupations :
- assurer les esclaves de l’émancipation prochaine pour calmer leur impatience mais c’est une liberté sous contrôle : « Soyez dociles aux ordres de vos maîtres »
- rassurer les békés : l’ordre sera maintenu et ils ne manqueront pas de main d’œuvre. Le décret d’application ne s’appliquera qu’après la récolte c’est-à-dire pas avant le mois d’août. Le travail libre sera règlementé.
- donner satisfaction aux mulâtres en leur promettant l’égalité totale et une participation plus large aux instances politiques .
On parle de « réconciliation entre les races » et « d’oubli du passé » .
Le pouvoir local d’Etat s’allie aux mulâtres et aux békés réformateurs face au danger de désordre et de violence des esclaves et des « libres » pauvres . Abolition, d’accord . Liberté, d’accord mais rien ne doit changer au fond .

L’Eglise catholique depuis le début de la colonisation est en charge de l’âme de chacun , elle dit le bien et le mal, elle dispense à chacun les bienfaits de la religion . Elle justifie le pouvoir des blancs par la Bible et fait accepter leur condition aux noirs par la même bible. Elle baptise les esclaves et mène auprès d’eux son entreprise de domestication .
En 1848, elle est d’ une grande importance pour le peuple des esclaves et des «  libres ». La messe est une occasion de dévotion et de rassemblement . Le 23 mai et les jours qui suivent on exige des prêtres qu’ils bénissent les arbres de la liberté . Un Te Deum est chanté à Saint-Pierre pour célébrer l’abolition .
Mais qu’en est-il de la hiérarchie et des prêtres ? On peut considérer trois groupes .
- un clergé réactionnaire aux côtés des békés restés esclavagistes, favorables à la ségrégation raciale dans les établissements scolaires, contre la libération, contre l’égalité .
- un clergé qui s’adapte au jour le jour à la situation nouvelle, c’est la hiérarchie dont l’objectif est de maintenir l’ordre en exhortant à la sagesse, au mariage et au travail – l’important est pour les nouveaux libres d’être « des citoyens utiles et laborieux »
- enfin un clergé progressiste qui est minoritaire mais très proche du peuple .Il prend à son compte les valeurs d’égalité, de liberté et de justice . Ainsi l’abbé Marchesi à Rivière Pilote prononce des homélies en faveur de l’abolition et réunit dans une même cérémonie des communiants noirs, blancs et mulâtres . Pendant ces jours de libération, la hiérarchie tente de prendre des sanctions contre ces prêtres mais doit céder devant la pression populaire.
L’Eglise est traversée par le débat de fond de la société qui change : liberté pour les esclaves / égalité pour tous . Par la diversité même de ses réponses, elle maintient son influence sur l’ensemble de la société . Elle a main mise sur la conscience , ce qui lui donne le pouvoir de poursuivre sa mission de domination spirituelle.

Une nouvelle société se met en place . Les forces en présence modifient leurs stratégies en fonction de nouveaux enjeux .

Les nouveaux libres étrennent leur liberté toute neuve : circuler librement ; ne plus être attaché à une habitation et à un maître, s’installer sur un lopin de terre et vivre de ses récoltes ou bien s’installer en ville et vivre de ses talents.

Pour les békés, pour les mulâtres, pour l’Etat et pour l’Eglise il est impératif de rétablir l’ordre et de mettre les nouveaux libres au travail . Alors on contrôle leurs allers et venues par le livret et on punit leur « vagabondage » - on essaye de prendre des mesures coercitives qui ressemblent à un retour en arrière – mais rien n’y fait ; la main d’œuvre manque et dès 1852 on organise l’immigration de travailleurs engagés indiens, africains, asiatiques .

Les usines centrales remplacent rapidement les sucreries ; le capital se concentre entre les mains de quelques familles békés .
La classe capitaliste accroît sa puissance économique et politique.
L’exploitation prend une forme différente. Les salaires sont très bas. Aucune protection sociale. La misère est le lot du plus grand nombre.
La classe ouvrière se forme et prend de plus en plus conscience que sa lutte contre ses nouveaux exploiteurs constitue la trame même de la société martiniquaise .
Dans les années qui suivent les syndicats se créent, les grève se multiplient et ce malgré la répression….
De mai 1848 à février 2009, le peuple martiniquais a pris conscience de lui-même . I l se reconnaît comme peuple créateur de sa propre histoire . Il ne se réduit pas à une simple population comme voudrait le faire croire l’Etat français qui ne reconnaît sur ses territoires que le peuple français. Il sait qu’il est une puissance capable de lutter contre ceux qui l’exploitent et de changer ainsi le cours de l’histoire de la Martinique.

Le 27 avril 1848, le Gouvernement provisoire avait adopté douze décrets. Le premier abolit l’esclavage. Les autres règlementent la nouvelle vie sociale qui naîtra de cette abolition dans les colonies.

Tout d’abord quels sont les termes du décret d’abolition lui-même ?

Article 1 :
« L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles » ; auparavant un décret du 04 mars avait affirmé « que nulle terre de France ne peut plus porter d’esclaves ».

« A partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront absolument interdits. » Le commerce des êtres humains et les sévices physiques sont explicitement interdits : pour les rédacteurs elles manifestent à elles seules la domination des maîtres et la non-liberté des esclaves .
L’esclavage est « entièrement aboli ». L’émancipation est générale et s’impose à tous les Français « même en pays étranger ».

Mais l’émancipation n’est pas immédiate ; un délai de deux mois est nécessaire «  pour préparer toutes les mesures d’exécution » de l’abolition.

Cette fois-ci, l’abolition sera définitive. Elle ne sera jamais remise en question comme le fut la première abolition, celle de la Convention en février 1794, par Napoléon Bonaparte en 1802.

Après avoir affirmé le principe de la liberté, le Gouvernement Provisoire en règlemente les limites. Dans les articles suivants et les 11 autres décrets, il définit les mesures qui lui paraissent favorables la mise en place d’un affranchissement généralisé.
Voici quelques unes de ces mesures qui semblent les plus significatives.


L’indemnisation des anciens maîtres, des colons
est le premier problème. Oui, posséder un être humain est illégitime mais pendant plus de deux siècles la propriété humaine a été légale, instituée par l’Etat français qu’il soit monarchique ou républicain, autorisée par des lois en bonne et due forme, reconnue par l’Eglise catholique. Les maîtres, dit-on, n’ont fait qu’appliquer la législation en vigueur, ils ne sont pas légalement responsables, ils doivent donc être dédommagés. «  L’Assemblée Nationale règlera la quotité de l’indemnité accordée aux colons » dit l’article 5 du décret. Au nom du droit de propriété, Le principe de l’indemnisation fait l’unanimité ; quelques voix discordantes ne seront pas entendues. Indemnisés, les colons le seront amplement - ce qui permettra de maintenir, même de renforcer leur pouvoir économique dans la nouvelle société coloniale.
Le principe même de cette indemnisation est un scandale. Les maîtres seraient-ils des victimes ?
Les vraies victimes ne sont-elles pas les esclaves eux-mêmes ? Quels dédommagements pourraient réparer la déportation, les violences physiques et morales, les contraintes, le travail forcé, les conditions épouvantables de vie et de travail imposés à des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants pendant plus de deux siècles par ces mêmes colons ?
La liberté réduite aux termes d’un marchandage….

Etre citoyens français « libres et égaux en droit ». Le suffrage – à moitié universel (les femmes en sont exclues) a été adopté. Les nouveaux libres peuvent exercer leur droit de vote au niveau de leurs communes, de leur cantons. «  Les colonies purifiées de la servitude (…) seront représentées à l’Assemblée Nationale. » qui sera élue plus tard. Ceux qui n’avaient même pas le droit d’être maîtres d’eux-mêmes auront désormais celui de décider pour leur pays et pour la France. C’est un droit tout à fait formel. On peut s’interroger jusqu’à présent sur la réalité du pouvoir ainsi octroyé : quelle prise donne-t-il sur l’existence même des individus qui en « bénéficient » ?


La liberté du travail
. La suppression de l’esclavage, par ailleurs, bouleverse toute l’organisation sociale. Les anciens maîtres restent des propriétaires fonciers, des capitalistes, propriétaires des moyens de production. Ils deviennent les patrons de travailleurs libres noirs : ouvriers agricoles sur les habitations, ouvriers industriels dans les usines à sucre naissantes et les distilleries.
Désormais le travail est libre : pas d’association forcée malgré les vœux de certains békés qui craignent de voir leur main d’œuvre disparaître. «  Le nègre se livrera au travail s’il y trouve profit convenable ». Juridiquement, le consentement mutuel devient la loi : c’est le contrat de travail.
Certes en principe le travail est libre mais dans les faits, il est obligatoire.
Ceux qui ne peuvent justifier d’un emploi sur une habitation ou d’un métier ou de l’exploitation régulière d’un lopin de terre justifiés dans un livret – sorte de passeport intérieur qu’on doit avoir toujours sur soi, sont considérés comme des mendiants et des vagabonds . Arrêtés par les forces de l’ordre, ils sont condamnés à travailler dans les ateliers de discipline au bénéfice de l’Etat.
Les révolutionnaires français de 1848 vouent au travail un véritable culte au travail et à son pouvoir rédempteur ; une fête du travail est instituée : les travailleurs les plus méritants, ceux qui se sont distingués par leur « bonne conduite » y sont récompensés par de l’argent ou même par des lopins «  de bonnes terres arables ».

Les conflits entre patrons et travailleurs ne sont plus réglés selon la volonté des seuls maîtres . Des tribunaux sont formés . Ils sont présidés par des juges de paix et constitués de « jurys cantonaux » . Les membres de ces jurys sont tirés au sort « sur les listes électorales des communes du canton » .Il y a un nombre égal d’employeurs et de travailleurs ; cela ressemble à nos conseils de prud’hommes . On est sensé rechercher la conciliation .
Mais ces tribunaux jugent aussi les troubles à l’ordre public et sur les lieux du travail : il est interdit aux travailleurs et de se réunir pour discuter des conditions de travail, évidemment de faire grève et encore plus de créer des syndicats . Toute tentative de se rassembler, toute demande collective d’augmentation de salaire, tout arrêt de travail collectif sont des délits . Ils sont sanctionnés par des amendes et des peines de prison. La solidarité de classe est un crime ; juridiquement et pratiquement, le travailleur se trouve seul face à la toute puissance de son patron .

Sur les habitations des problèmes bien particuliers se posent.
« celui la jouissance coutumière de la case et du jardin » dont bénéficiaient les esclaves sur les habitations est l’un des plus importants. Le décret affirme que les cases, les jardins, les arbres de l’habitation sont la propriété privée des propriétaires fonciers. En conséquence, les travailleurs ne peuvent en bénéficier que dans le cadre des contrats d’association ; c’est une contrepartie à l’accomplissement d’un travail sur l’habitation.
En dehors de ces accords, l’occupant sans titre peut-être expulsé par le police. Les travailleurs de l’habitation dépendent du bon vouloir du propriétaire sans garantie légale.
On a vu l’année dernière que la question se posait toujours en Martinique : un nouveau propriétaire a refusé de continuer à loger une famille installée de façon coutumière depuis des décennies sur l’habitation…

Il y a aussi la question de la subsistance et de l’entretien des personnes âgées, des malades et des orphelins. Avant l’abolition, l’esclave était la « chose » de son maître. Il en est totalement dépendant. Le maître avait le devoir, prévu dans le CODE NOIR, de le prendre en charge quand il était malade ou trop vieux pour travailler. Les orphelins sont aussi sous sa responsabilité. Après l’abolition, les anciens maîtres sont libérés de toute obligation envers leurs anciens esclaves . Le travailleur est un individu libre, complètement responsable de lui-même et de sa famille, responsabilité qu’il assume grâce à son salaire. Pour ceux qui ne peuvent pas travailler, le décret prévoit que l’ensemble des travailleurs valides de l’habitation doit fournir au patron une somme de travail supplémentaire équivalente à leur entretien et subsistance. Le devoir d’assistance passe donc du patron aux travailleurs…
Si les travailleurs refusent, le décret envisage la construction d’hospices aux frais de l’Etat…
Les orphelins, eux, seront placés dans des établissements où ils apprendront divers métiers et recevront une instruction….

«  La société doit l’éducation gratuite à tous ses membres  » . Préambule du décret sur l’organisation de l’enseignement dans les colonies françaises. Et l’article 1 :
« Aux colonies, où l’esclavage est aboli par décret de ce jour, il sera fondé, dans chaque commune, une école élémentaire gratuite pour les filles, et une école élémentaire gratuite pour les garçons. »
Et l’école sera obligatoire de six à dix ans aussi bien pour les filles que pour les garçons. Mais on donnera des livres qui montreront « les avantages et la noblesse des travaux de l’agriculture ». De quoi inciter les enfants noirs nouveaux libres à s’estimer heureux de devenir « ti band » après l’âge de 10 ans, et prendre la succession de leurs parents dans les cannes du béké quand ils en auront la force.
On prévoit aussi des collèges communaux, un lycée en Guadeloupe et une école des arts et métiers dans chaque colonie. Combien d’enfants d’amarreuses et de coupeurs de cannes y auront accès ?
Ecole publique, laïque, obligatoire et gratuite. Ecole prévue depuis des décennies par les autorités coloniales : il fallait transformer les esclaves par l’instruction. Ils devaient mériter la liberté en devenant des citoyens « responsables » et surtout des travailleurs dociles ; l’instruction pouvait permettre leur intégration dans l’ordre colonial et l’acceptation d’une exploitation d’une forme nouvelle. Pour le gouvernement français, l’école est indispensable à la réussite de la société coloniale d’après l’esclavage.
Aucun mot du décret n’évoque ni la couleur, ni l’origine des esclaves des colonies de la France. Il n’y est jamais question des racines profondes du désir de liberté. Le silence est la pire des armes. Le racisme va de soi. « Les nègres n’ont pas de culture » pense-t-on.
Pour le gouvernement provisoire seule la culture française est civilisatrice. La domination culturelle doit garantir la paix sociale, l’école en est le vecteur principal..

Ainsi les révolutionnaires français de 1848 ont voulu concilier LIBERTE et ORDRE dans le contexte colonial où le souci de maintenir à tout prix la paix sociale à l’aide de la loi, de l’éducation et éventuellement de la force ne pouvait mener qu’à de nouvelles formes d’exploitation. Aucune parole du décret n’évoque ni la couleur, ni l’origine des esclaves des colonies de la France . Il n’est jamais question les racines profondes de leur désir de liberté. ils ont été effrayés par la violence de leurs exigences. Ils ont parlé de sécurité, de travail, c’est-à-dire d’ordre. Ils ont choisi leur camp : celui des colons, celui du capital. Ils ont défendu le grand principe de toute colonisation : la prospérité des colonies pour le plus grand profit de leurs métropoles.

Désormais les travailleurs noirs des colonies ne seront plus ni châtiés, ni vendus : le décret du 27 avril 1848 l’interdit. Une définition bien négative de la liberté. Ils ne s’en contenteront pas. Leurs luttes contre toutes les formes d’exploitation témoignent de leur volonté de donner sens et contenu à cette liberté. C’est à eux de proclamer qu’ils sont libres et égaux en droit et d’exiger pour tous une liberté pleine et entière.

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