Une tribune pour les luttes

Article XI

Galia Ackerman : « Le monde n’a rien appris de Tchernobyl »

"Fukushima ressemble beaucoup à Tchernobyl ; le pire, c’est que la catastrophe est moins bien gérée. "

Article mis en ligne le lundi 1er août 2011

http://www.article11.info/spip/Galia-Ackerman-Le-monde-n-a-rien

Rien de neuf sous le (pâle) soleil : l’humanité semble condamnée à reproduire (plus ou moins) régulièrement les mêmes erreurs. Déprimant. Et encore pis quand les conséquences de celles-ci sont aussi lourdes qu’à Tchernobyl ou Fukushima. Galia Ackerman, journaliste et auteur de Tchernobyl, retour sur un désastre, revient ici sur les zones d’ombre de la catastrophe ukrainienne, ainsi que sur les similitudes entre Tchernobyl et Fukushima. Entretien.

mardi 26 juillet 2011, par Lémi

Tant de zones d’ombre. De non-dits. La catastrophe a beau remonter à 25 ans, Tchernobyl se dérobe, laisse de nombreuses questions en suspens : qu’en est-il aujourd’hui de la radioactivité à l’intérieur du sarcophage ? Est-on réellement passé à un doigt d’une réaction en chaîne [1] qui aurait – selon l’académicien biélorusse Vassili Nesterenko – rendu « l’Europe entière impropre à l’habitation  » ? Que s’est il passé dans la nuit du 11 au 12 octobre 1991, quand une violente explosion secoua le réacteur n°2 de la centrale, faisant craindre un second Tchernobyl sur les lieux-mêmes du premier [2] ? Quelles conséquences sanitaires pour les populations ukrainiennes et biélorusses soumises à une irradiation continue depuis 25 ans ? Combien de victimes, directes et indirectes ? Quelques dizaines comme le soutient l’OMS ? Ou bien 200 000 comme l’affirme Greenpeace ?

Pour qui veut démêler (en partie) cet écheveau de questions, un livre s’impose : Tchernobyl, retour sur un désastre [3], de la journaliste Galia Ackerman, spécialiste du monde russe et soviétique. Un ouvrage rigoureux et sans concessions, qui détaille point par point le processus ayant mené à l’explosion du réacteur n°4, ainsi que ses conséquences. Rencontrée à Paris il y a quelques jours, Galia Ackerman revient ici sur certains aspects de la catastrophe de 1986, ainsi que sur les correspondances entre Tchernobyl et Fukushima. Avec ce constat en filigrane : nous n’avons rien appris de Tchernobyl.

Les liquidateurs

« Leur nombre varie beaucoup selon les sources, notamment parce qu’il n’y a pas eu de suivi précis. Ces gens venaient des quatre coins de l’Union soviétique, qui ne tarda pas à éclater, et beaucoup ne se sont pas inscrit dans les associations de liquidateurs, tandis que d’autres se sont inscrits frauduleusement. Bref, le décompte est compliqué. Personnellement, j’arrive au chiffre d’un million de personnes sur les cinq ans qu’ont duré les travaux. Avec – évidemment – un pic pour la première année : environ 700 000 personnes affectées à la gestion directe de la catastrophe. Mais les liquidateurs travaillaient en rotation, ne restaient pas longtemps sur place.

Les liquidateurs étaient en partie issus de l’armée, mais ils venaient aussi d’autres horizons. Une trentaine de ministères donnèrent ainsi l’ordre à des entreprises qui dépendaient d’eux d’envoyer des spécialistes de chaque domaine : électriciens, scientifiques, ingénieurs, ouvriers... Certains travaux sont méconnus, par exemple les énormes chantiers aquatiques : les liquidateurs ont construit des jetées de plusieurs kilomètres et près de deux cents digues. Tout a été fait pour que l’eau contaminée reste là où elle était, ne s’écoule pas dans la Pripiat, qui est un affluent du fleuve Dniepr, ce dernier alimentant 35 millions de personnes en eau potable.

Pendant longtemps, les officiels ont gardé en tête l’idée que cette zone pourrait redevenir habitable. Avec cette obsession de surmonter la catastrophe afin que tout revienne à la normale. Ils ont essayé en vain de décontaminer les villages irradiés à proximité de la centrale, ainsi que la ville de Pripiat [4] contaminée au plutonium. Après trois mois d’acharnement, ils ont fini par comprendre qu’il n’y avait rien à faire. La ville de Pripiat ne serait pas habitable… avant vingt-quatre mille ans (la demi-vie d’un isotope du plutonium).

En parallèle, il y avait également le chantier gigantesque de la centrale, des travaux de nettoyage, de forage, de largage par hélicoptère, de séparation du réacteur n°3 du n°4 qui avait explosé, de construction du sarcophage... En plus, il y a eu des opérations de relogement de la population et d’enterrement de villages entiers. Bref, rien d’étonnant à ce qu’il y ait eu près d’un million de personnes employées sur cinq ans. Dans l’ensemble, cela a été perçu comme une mobilisation guerrière (ce que montre bien le livre de Svetlana Alexievitch, La Supplication), d’autant qu’on utilisait beaucoup d’engins militaires, parce qu’ils étaient blindés et offraient un peu plus de protection. »

Envoyés à une mort certaine ?

« Hormis les premiers pompiers qui se sont rendus à la centrale quand un incendie s’est déclaré – ce n’était d’ailleurs peut-être pas un incendie, mais une luminescence due à l’énorme radioactivité – et qui ne savaient pas que le réacteur était endommagé, ainsi que quelques membres du personnel se trouvant à proximité de l’accident, il n’y a pas eu de mort foudroyante. Seulement 31 personnes sont mortes dans le mois qui a suivi l’explosion.

Les liquidateurs n’étaient pas réellement envoyés à la mort ; on leur assignait une mission très dangereuse. Comme à la guerre : il y a une probabilité de mourir, mais il reste toujours une chance de survie. La rhétorique qui entourait cette mission était d’ailleurs celle de la guerre : « Vous êtes des héros de la patrie, vous vous battez pour la sauver ».

Les liquidateurs civils envoyés à Tchernobyl n’étaient pas jeunes : on ne prenait pas des gens de 20 ans, plutôt des personnes de 30 ou 40 ans qui avaient des enfants. D’abord parce que les autorités étaient conscientes qu’ils ne pourraient peut-être plus en avoir. Et aussi parce que les liquidateurs pensaient protéger également leurs enfants, étaient sensibles à cette propagande. Une grande partie d’entre eux étaient des Ukrainiens, ils avaient conscience que Kiev était situé à seulement 100 kilomètres du lieu de la catastrophe. »


Absence d’études sur les «  faibles » irradiations

« Beaucoup de liquidateurs souffrent aujourd’hui de toutes sortes de maux ; mais on ne peut pas prouver que c’est directement lié à leur travail à Tchernobyl. Un accord a été passé entre l’AIEA (Agence de internationale de l’énergie atomique) et l’OMS, pour définir les conséquences de l’exposition à l’irradiation. Sauf que plusieurs facteurs ne sont pas pris en compte dans cette définition : les chocs dus à l’exposition, par exemple, qui provoquent l’affaiblissement des défenses immunitaires et des perturbations du génome ; ou bien l’exposition à de faibles doses, auxquelles sont confrontées des régions toujours contaminées, notamment par le Césium 137. Des associations dénoncent cet accord et militent pour que l’on prenne en compte d’autres paramètres, mais elles se trouvent confrontées à un mur.

Quand vous tentez de prendre en compte toutes les victimes, il y a beaucoup de complications. D’abord, il n’y a pas de statistiques fiables : si chaque liquidateur avait un carnet où on inscrivait les doses reçues, avec une dose maximale autorisée, de nombreux témoignages prouvent qu’étaient souvent délibérément notées des doses plus faibles que celles effectivement reçues. Dans ces conditions, effectuer le suivi est complexe. Vous avez une population d’environ un million de liquidateurs – ce à quoi il faut ajouter 8 à 9 millions de personnes vivant dans les territoires contaminés. Il y a beaucoup de gens malades, de cancers, tout ça sans statistiques fiables. Comme l’a dit Jean-Pierre Dupuis : «  Les cadavres de Tchernobyl sont cachés dans le tas d’autres cadavres. » Voilà pourquoi, dans mon livre, je me suis contenté de donner une estimation plausible d’un chercheur biélorusse pour les liquidateurs, soit 20 000 morts qu’on pouvait attribuer aux conséquences de l’accident il y a cinq ans (au moment de la publication), alors que d’autres chercheurs parlent aujourd’hui de 100 000 morts. Pour les populations civiles, par contre, c’est totalement impossible à évaluer. Faire des extrapolations sur ces populations, voire sur la planète entière (suite au passage du nuage), condamne à rester dans le vague. Mais il est clair que Tchernobyl a détruit la santé et la vie de centaines de milliers de personnes et qu’on minimise les questions sanitaires sur le long terme. Une récente étude a montré que des souris exposées à de faibles doses sont génétiquement affaiblies : au bout de six générations, elles ne se reproduisent plus. Mais ce genre de conséquences sera – pour les humains – tellement dilué dans le temps et dans l’espace qu’on n’aura jamais la preuve du lien de causalité directe. »


Conséquences de l’irradiation

« J’ai passé beaucoup de temps sur ces territoires, notamment dans les régions très contaminées de Biélorussie – 70 % des retombées proches ont concerné ce pays –, évacuées sur le tard, voire pas du tout. En 1991, au moment de l’éclatement de l’URSS, certains villages attendaient encore qu’on les évacue, ce qui n’a finalement jamais été fait. Les habitants qui avaient les moyens sont partis, les plus pauvres sont restés. Il y a quelques années, j’ai accompagné dans cette zone une association biélorusse chargée du monitoring des enfants : elle mesurait les doses de radioactivité interne accumulées dans leurs corps, afin de mettre à jour la corrélation entre cette accumulation et leur état de santé. Nous avons visité plusieurs écoles, rencontré les enfants et discuté avec leurs professeurs. Ces derniers étaient unanimes : ce sont des enfants moins mobiles, plus calmes, très fatigués et pâles, avec énormément de difficultés de mémorisation. Ils ne sont pas réellement retardés dans le sens clinique du terme, mais ralentis. Quand on posait à un enfant de 10 ans des questions très simples, type « en quelle années es-tu né ? », cela lui demandait beaucoup d’effort.

Ces enfants ne sont pourtant pas les plus irradiés, au contraire de ceux qui, par exemple, ont développé des cancers de la thyroïde, un cancer très spécifique, provoqué par l’absorption de l’iode radioactif. Cet élément ayant une durée de vie très courte, les conséquences se font sentir seulement sur les lieux de l’accident ou sur le passage du nuage, à court terme. Rien qu’en Biélorussie et en Ukraine, il y a eu des milliers et des milliers de cas. Et les pastilles d’iode - qui empêchent l’absorption de l’iode radioactif car elles saturent la thyroïde - n’ont pas été distribuées à temps pour ne pas semer la panique !

Pour ceux qui n’ont pas développé de cancers, les conséquences sont différentes : il y a beaucoup d’enfants avec des pathologies cardiaques ou des pathologies oculaires, des maladies de «  vieux » comme la cataracte ou le glaucome. C’est totalement anormal. D’où la thèse de Youri Bandajevsky, un scientifique biélorusse qui a tenté d’établir la corrélation entre pathologies et doses accumulées : le césium 137 étant chimiquement très proche du potassium, un élément apprécié par les corps vivants parce que très utile pour les muscles, l’organisme se méprend, le stocke en le considérant comme du potassium, ce qui a pour conséquence une accumulation de césium radioactif dans les muscles, surtout dans le muscle cardiaque et dans les yeux [5]. Ces organes sont alors attaqués de l’intérieur, ce qui provoque toutes sortes de pathologies. »

Intérêts en jeu

« Ces théories ne sont pas reconnues par l’OMS, ni par la communauté scientifique internationale, sous prétexte que les expériences menées par Bandajevsky n’auraient pas respecté un protocole international. Mais, si cette piste n’a pas été étayée avec toute la précision protocolaire voulue, qu’est ce qui empêche d’autres scientifiques de répéter cette expérience ? Pourquoi personne ne s’y attelle ? Aujourd’hui, les laboratoires sont tributaires des financements extérieurs. Et personne n’a voulu financer ces études à cause du puissant lobby nucléaire qui freine des quatre fers pour que les preuves de la nocivité à long terme d’un accident nucléaire restent dans l’ombre.

Il y a eu des procès dans l’armée américaine concernant les expositions aux faibles doses durant la première guerre du Golfe et la guerre en ex-Yougoslavie. Les blindages des chars utilisaient de l’uranium appauvri, ce qui les rend plus résistants à l’attaque. Problème : à chaque impact direct, de la poussière radioactive se dissémine. Certains soldats ont fini par gagner leur procès, mais sans reconnaissance internationale. Imaginez les intérêts en jeux, les conséquences catastrophiques pour les assureurs et les États. Si on reconnaissait les incidences des faibles irradiations, les dommages à la santé de millions de personnes, ce serait financièrement catastrophique pour nombre d’acteurs économiques. »

Financements

« La fameuse arche [6], censée remédier aux déficiences du premier sarcophage, rafistolé de partout, est un trou noir qui engloutit l’argent depuis des années, car les fonctionnaires ukrainiens sont notoirement corrompus. Il y a cinq-six ans, quand j’ai visité la zone, il y avait déjà des rails et la construction était censée être imminente, mais rien n’a bougé depuis. Au fil du temps, les coûts augmentent alors que les financements se tarissent. Les derniers fonds récoltés l’ont été grâce à Fukushima, mais je crains que la communauté internationale, lourdement endettée, ne puisse continuer à payer la construction. Je ne sais même pas s’ils finiront par construire cette arche. D’autant que, comme pour tout ce qui concerne Tchernobyl, il y a beaucoup d’avis contradictoires sur son utilité : la direction de la centrale maintient qu’à l’intérieur du sarcophage le niveau de radioactivité est extrêmement élevé, alors que des détracteurs allemands affirment que le cœur du réacteur a fondu depuis longtemps et qu’il ne reste plus grand chose justifiant un nouvel investissement. Difficile de se faire une idée.

De toute manière, l’Ukraine a besoin d’argent. Les autorités continuent à payer de petites allocations aux populations concernées et aux liquidateurs. Ensuite, il y a la maintenance de la zone interdite, dans laquelle travaillent environ 10 000 personnes. Tout cela engendre des dépenses colossales, peut-être 10 % du PIB de l’Ukraine. N’oublions pas que l’URSS a en partie explosé à cause de Tchernobyl : la facture a été énorme, 18 000 milliards de roubles, quelque chose comme 30 milliards de dollars, alors que le prix du pétrole (un des points forts de l’URSS) était ridiculement bas. En pleine course aux armements, et alors que la guerre d’Afghanistan s’éternisait, Tchernobyl a enfoncé le clou. »
Incurie soviétique ?

« Suite à Fukushima, je pense désormais qu’il ne faut pas plus accabler l’État soviétique sur cette question que les puissances occidentales. Simplement : le nucléaire est dangereux. Vous ne pouvez jamais deviner la conjonction de différents facteurs. Comme ce tremblement de terre doublé d’un tsunami. Cette technologie est par définition dangereuse parce qu’on manipule des éléments qui n’existent pas dans la nature. L’uranium enrichi et tous les éléments transuraniens sont le fruit du travail humain : on a crée des forces qui dépassent totalement nos capacités. La durée de vie des éléments transuraniens, par exemple, n’a rien à voir avec notre dimension humaine. Comme j’ai dit, la ville de Pripiat va être inhabitable pour au minimum les 24 000 prochaines années – la période nécessaire pour que l’isotope du plutonium à la demi-vie la plus courte devienne 50 % moins dangereux qu’aujourd’hui –, c’est inimaginable.

À l’époque de Tchernobyl, le discours anti-soviétique était unanime en Occident : «  Ils mettent une chape de plomb sur la catastrophe, c’est honteux, on ne sait rien ». Et voilà qu’il se passe exactement la même chose au Japon, gouvernement d’un pays occidental, aux valeurs démocratiques, membre du club des grandes puissances. La chape est totale. Qu’est-ce qu’on sait sur Fukushima ? Quasiment rien, alors que les cœurs de trois réacteurs ont fondu. Trois !
On ne sait pas quel est le niveau de contamination ni ce qui se passe dans la zone sinistrée. On ne sait pas combien de gens travaillent à Fukushima ni ce qui est tenté pour remettre le système en état. On ne connait pas non plus les quantités d’eau radioactive relâchées dans la mer, ni où en sont les populations environnantes. Ils ont relevé de façon importante le niveau de radiation « autorisé », y compris pour les bébés, et cela dans le silence le plus total. Tout ça pour des raisons économiques : le Japon est un des piliers de l’économie mondiale. Dire la vérité, chiffrer combien il va en coûter pour venir à bout des conséquences de la catastrophe, conduirait à la dégringolade boursière. Pour l’instant, ils sont comme des autruches : la vie continue comme avant, la bourse n’est pas tombée, etc. »


Fukushima : un petit tour médiatique et puis s’en va

« Au début, ayant un minimum de foi dans la transparence occidentale, je pensais qu’il y aurait un krach économique immédiat. Mais non. Parce qu’ils ont réussi à imposer le silence. C’est d’autant plus facile que nous vivons dans une époque d’infotainement où un événement en remplace un autre. Depuis l’affaire DSK, on n’entend quasiment plus parler de Fukushima. C’est monstrueux : un fait divers intéresse plus les médias que cette catastrophe mondiale en cours. Sur les chaînes d’info, type BFM ou I-télé, Fukushima n’est plus qu’un bandeau défilant en-dessous de l’info principale, une anecdote. Type : Ils ont remis le système de refroidissement en marche. Ok, mais quel est l’intérêt puisque les cœurs des réacteurs ont déjà fondu ?

Je ne comprends pas qu’il y ait aussi peu de journalistes sur place, aussi peu de gens pour enquêter. Vous avez vu un seul reportage sur Fukushima ? Rien de rien. Au début, il y a eu quelques images des zones dévastées par le tsunami, des gens dans les centres de secours, l’empereur qui faisait son mea culpa, et puis plus rien. Et quand il a été dit que le gouvernement avait décidé de mesurer la radioactivité, ça n’a pas été suivi des chiffres. »

Correspondances Tchernobyl / Fukushima

« Finalement, Fukushima ressemble beaucoup à Tchernobyl : chape de plomb médiatique, augmentations des doses d’irradiation « autorisées », propagande médiatique, très petites zones évacuées... Si j’avais quelques illusions sur l’Occident, elles se sont évaporées. Je sais désormais que ce serait exactement la même chose si une catastrophe de ce type se déroulait en France, ou partout ailleurs.

Le pire, c’est que la catastrophe est moins bien gérée que celle de Tchernobyl. Tepco est une société privée qui a abordé les choses de manière désastreuse. C’est là que l’irresponsabilité absolue des gouvernements et de la communauté internationale est à son comble : on lâche des éléments très dangereux dans la nature sans mécanisme pour les régir en cas d’accident. Et lorsque la catastrophe éclate, le discours est toujours le même : c’est une exception, cela ne pouvait se passer que là, dans ces conditions. On n’a tiré absolument aucune conséquence de Tchernobyl.

Comme la catastrophe est gérée par une société privée, et comme cette société a peur de devoir payer des sommes faramineuses aux liquidateurs japonais pour les dommages à leur santé, Tepco travaillait avec peu de personnels. Des interventions dérisoires. Au début, quand les conséquences les plus dramatiques pouvaient peut-être encore être évitées, ils se sont vraiment débrouillé comme des manches. C’était l’affolement. Ils ont envoyé des lances à eau/incendie, mais la route était impraticable à cause du tsunami, ça a pris du temps. Pourquoi n’ont-ils pas demandé l’aide de l’armée ? Pourquoi se contenter du minimum ? Si une partie des objectifs soviétiques étaient insensés, notamment l’idée de remettre les réacteurs en marche, la gestion de la catastrophe a été beaucoup plus efficace en URSS. »
Représenter la Catastrophe

« J’ai été commissaire de la première exposition consacrée à Tchernobyl, à Barcelone, en 2006. Forcément, je me suis beaucoup interrogée sur la représentation d’un tel événement. Pour moi, il est très important de connaître l’histoire précise des catastrophes. Nous vivons dans une époque où les grands désastres naturels et industriels sont une réalité presque quotidienne. Je pense d’ailleurs qu’il ne faut pas faire tant de différence entre ces deux types de catastrophes : il est probable que nous avons tellement déréglé le climat que nombre de catastrophes naturelles sont imputables à l’homme. Et si l’humanité veut survivre, elle a besoin de théoriciens et d’une science de la catastrophe.

Je voulais montrer dans l’exposition la complexité de ce qui s’est passé. En plusieurs strates. Il y avait bien sûr le projet soviétique de la grande puissance – à l’époque où l’URSS construisait ses centrales, elle n’avait même pas besoin de cette énergie, puisqu’elle disposait de pétrole et de charbon. Il y avait aussi le déroulé exact de la catastrophe, puis la gestion, et les conséquences. L’exposition occupait 1 200 m2, et était centrée essentiellement sur des photos que j’ai accumulées pendant trois ans, mais aussi sur des objets : pour faire sentir la réalité, j’ai collecté de vieux dosimètres, des tenues de liquidateurs, des masques, des objets quotidiens. Le travail de divers ethnographes était aussi mis en avant, car la catastrophe s’est produite dans une zone où la population vivait dans des conditions archaïques. Il y avait là des centaines de villages vivant hors du monde, en opposition avec Pripiat, la ville nouvelle construite à proximité de la centrale. Chaque village avait ses traditions, ses dialectes, ses costumes... Il fallait montrer ce que ces vies avaient été, pour expliquer l’horreur du déracinement propre à la catastrophe.

Je souhaitais également montrer la malléabilité du temps : on passe d’une explosion qui dure une fraction de seconde à des conséquences qui s’échelonnent entre le court terme – quelques jours – et le très long terme – des dizaines de milliers d’années. »


Tourisme à Tchernobyl

« J’ai fait cette célèbre visite de la zone interdite [7], il y a deux ou trois ans. Mon sentiment est que les jeunes présents dans le car jouaient un peu avec le danger, notamment avec le dosimètre qui s’affole par moments et qu’ils considéraient comme un fond sonore excitant. Il y avait même des abrutis avec des combinaisons intégrales. La plupart abordaient ça de manière ludique, comme un jeu électronique pour de vrai.

Par contre, il y avait un côté intéressant dans la visite de Pripiat. Suite à la catastrophe, cette ville s’est figée dans le temps, a été muséifiée. Si bien que c’est aujourd’hui une ville fantôme soviétique intacte. Comme il y a une grande nostalgie pour l’Union soviétique chez les jeunes qui n’ont pas vécu sous son joug, le côté social du régime soviétique les intéresse beaucoup. En visitant le club pour le peuple, la grande piscine, la discothèque, les restaurants, la nature magnifique, ils étaient ébahis. Paradoxalement, cette visite les confirmait dans leur nostalgie de l’époque soviétique. Un comble."


Notes

[1] Rencontre explosive entre le magma nucléaire s’écoulant du réacteur et l’eau contenue sous le radier en béton – a priori évitée de peu.

[2] Suite à cet événement, deux réacteurs de la centrale furent immédiatement arrêtés (le dernier fut stoppé en 2000).

[3] Initialement publié en 2006 chez Buchet-Chastel, réédité chez Folio, Gallimard.

[4] Une ville nouvelle située à deux kilomètres de la centrale où habitaient près de 40 000 personnes, essentiellement le personnel de la centrale avec familles.

[5] Le globe oculaire est en partie composé de muscles.

[6] Un deuxième sarcophage, en forme d’arche, doit recouvrir en entier le premier sarcophage construit en 1987. Il faut la construire à distance du sarcophage existant, puis transporter la sur des rails. Aux commandes : Vinci, toujours dans les bons coups.

[7] Certains tour-opérateurs organisent des visites du site de Tchernobyl, façon tourisme du désastre.

[1] Rencontre explosive entre le magma nucléaire s’écoulant du réacteur et l’eau contenue sous le radier en béton – a priori évitée de peu.

[2] Suite à cet événement, deux réacteurs de la centrale furent immédiatement arrêtés (le dernier fut stoppé en 2000).

[3] Initialement publié en 2006 chez Buchet-Chastel, réédité chez Folio, Gallimard.

[4] Une ville nouvelle située à deux kilomètres de la centrale où habitaient près de 40 000 personnes, essentiellement le personnel de la centrale avec familles.

[5] Le globe oculaire est en partie composé de muscles.

[6] Un deuxième sarcophage, en forme d’arche, doit recouvrir en entier le premier sarcophage construit en 1987. Il faut la construire à distance du sarcophage existant, puis transporter la sur des rails. Aux commandes : Vinci, toujours dans les bons coups.

[7] Certains tour-opérateurs organisent des visites du site de Tchernobyl, façon tourisme du désastre.

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