Une tribune pour les luttes

Bug Brother

Il est interdit d’interdire (le Net)

par Jean Marc Manach

Article mis en ligne le lundi 1er août 2011

A lire de préférence avec les liens et la vidéo
http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2...

13 juillet 2011

Laurent Joffrin, du Nouvel Obs, Sylvie Kauffmann, du Monde, mais également Nicolas Sarkozy, appellent à une "régulation" de l’Internet.

En 1999, l’un de mes tous premiers articles au sujet de l’Internet portait précisément sur cette notion de régulation, et mon tout premier article publié sur le Net, en janvier 2000, évoquait précisément le comité de censure pour réguler le net australien. Plus de 10 ans plus tard, l’Australie peine toujours à filtrer le Net, & la France vient de la rejoindre dans la liste infamante des pays "placés sous surveillance" par Reporters sans frontières (RSF)...

Dans le même temps, la "révolution Facebook", incarnée par le printemps arabe, la "révolution Twitter", vue en Iran notamment, puis avec l’affaire #DSK, sans oublier ce qui se passe du côté des blogs depuis 10 ans, ont démontré que nous assistons bel et bien à une "révolution" : les pouvoirs constitués ne sont plus les seuls à avoir le droit non seulement de s’exprimer... mais aussi et surtout d’être entendus.

Qui se souvient qu’en l’an 2000, alors que les médias ne parlaient que de la "nouvelle économie" des start-ups, puis de la "bulle internet" des mêmes, la France comptait 3 millions d’internautes actifs, et... 1,5 millions de sites & "pages persos" ?

La "révolution" dont il est question a débuté il y a bien longtemps maintenant. Et je me plais à penser, porté par l’optimisme d’Eben Moglen, pionnier de la défense des libertés sur le Net, que les internautes ont d’ores et déjà gagné : les pouvoirs constitués ne pourront plus nous faire taire... & le Net aura probablement un impact similaire à la libération sexuelle & aux révolutions post-68... autant s’y faire.

Dans les années 40, sous l’Occupation, Les Français parl(ai)ent aux Français, mais depuis Londres. Aujourd’hui, les gens parlent aux gens, sans filtres, ni censure, tout simplement.

A la différence de la Révolution française, ou de la conquête du Far West, nul besoin de tuer quelqu’aristrocate ou Indien que ce soit : ceux qui s’expriment ne colonisent ni ne tuent rien ni personne... ils se contentent de (re)prendre leurs places, celles de citoyens qui revendiquent leur droit à s’exprimer.

Jusqu’à l’arrivée de l’Internet, la liberté d’expression restait l’apanage d’une certaine oligarchie de "personnalités publiques" (politiques, médiatiques, culturelles, intellectuelles, "people"...). Avec le Net, et sur le web, tout un chacun peut désormais en faire usage : paradoxalement, c’est sur cet espace "virtuel" que la liberté d’expression est devenue quelque chose de bien "réel" : l’oligarchie qui pensait (et pense encore) qu’elle est seule à avoir le droit de s’exprimer, et que le peuple n’a que le droit de se taire, d’acquiescer, et d’accepter, va devoir s’adapter.

Internet permet d’établir un rapport social horizontal, où les citoyens se retrouvent entre eux à traiter d’égal à égal. Tout le contraire de la démocratie représentative, verticale par excellence, où l’accès à la parole publique est conditionné par notre élévation dans l’échelle médiatique, politique voire universitaire, comme je l’expliquais aux auteurs du webdoc Geek Politics : « La défense des libertés sur Internet aura un impact similaire à la libération sexuelle »


Interview Jean-Marc Manach
from Dancing Dog Productions on Vimeo.
Article11, "un des droits les plus précieux de l’Homme" :
http://vimeo.com/23376960


Article11, "un des droits les plus précieux de l’Homme"

Le site Article XI http://www.article11.info/spip/index.php (qui, dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 édicte que "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi") est régulièrement repris en "une" de l’excellent Portail des copains (http://rezo.net/). L’an passé, ses animateurs ont franchi le Rubicon en décidant d’en créer un journal, papier, dont la maquette, toute en longueur, et illustrée (photos, dessins, typos) comme nulle part ailleurs, est magnifique, tout simplement.

Dans son n°4, L’agent orange en force, Jean-Baptiste Bernard (JBB), son directeur de la publication, instigateur d’Article11.info, m’a fait l’honneur de la double page intérieure, avec une interview où il a réussi à me faire dire des choses que je n’avais encore jamais réussi à formuler. Article11, le journal, est en vente jusqu’au 20 juillet, en kiosque. Vous pouvez aussi vous abonner, et je ne saurais que trop vous y inviter : dans la foulée du Tigre, de la revue Z, de CQFD, entre autres nouveaux journaux, décalés, mordants, Article11 réinvente la presse écrite, et je lui dis merci.

Verbatim de cette interview, telle que je l’ai retournée, revue & corrigée, à JBB :

« Internet ne tue pas les indiens : il en crée ! »

Internet est partout. Il y a pourtant, en dehors des cercles numérique, un impensé théorique sur ce bouleversement...

En juillet 2000, un membre du Minirézo [1], Arno, avait publié un billet pour regretter que les médias ne s’intéressent, en matière d’Internet, qu’à la bulle du même nom et à la dite « nouvelle économie ». Plus précisément, il écrivait, évoquant le débat français sur le net en 1996 et l’origine de la création du Minirézo : « Les discours autour de l’Internet se limitaient donc à des échanges entre vieux ringards tentant de protéger leurs maigres restes de pouvoir, des cyber-gourous sidérants et des vendeurs de soupes. Mais ce que nous vivions chaque jour sur le réseau était systématiquement occulté (...) ; la possibilité pour chaque citoyen de s’exprimer, simplement, directement, de publier et d’échanger, voilà ce que nous voulions faire entendre. » Avant de remarquer : « Force est de constater qu’aujourd’hui la situation fixée n’a pas changé. » Il y avait – alors – trois millions d’internautes en France et la moitié d’entre eux avaient créé une page personnelle : en clair, la moitié des internautes s’exprimaient. Elle était et elle est toujours là, la révolution. Dans le fait que les gens prennent la parole et s’expriment si facilement. Jamais le peuple n’a eu une telle liberté.

La façon dont s’exprime cette parole n’est pas réellement importante. Nous sommes passés des pages personnelles aux blogs, des blogs à Twitter et Facebook. Et ça évoluera encore d’ici peu. Ce perpétuel renouvellement importe peu : seul compte le fait que la machine soit lancée ; il n’est désormais plus possible de l’arrêter. Les gens vont continuer à s’exprimer en masse. Sur le net se trouvent les ressorts de la création de nouveaux espaces qui vont – je l’espère – permettre de corriger ce que notre société a de si déprimant. Juste une illustration : il n’y a pas de frontières sur Internet. Ça n’existe simplement pas. Je ne sais pas dans quelle mesure cette ouverture des frontières sera emblématique du nouveau monde, mais je pense qu’on peut travailler à ça. Qu’on peut faire évoluer les choses – en espérant que, par capillarité, cette absence de frontières s’étende à l’espace physique.

Le net est un espace où il y a tout à faire, à construire. Avec cet immense avantage : contrairement à la conquête du Nouveau Monde au XIXe siècle par les Américains, il n’y a pas besoin de tuer des Indiens. Mieux : tu ne tues pas les Indiens, tu en crées ! C’est un univers en expansion, sans limites physiques. Et quand le nombre d’adresses IP [2] disponibles arrive à saturation, pas de problème : il suffit d’en créer de nouvelles...

Certains taxeront cet enthousiasme numérique de naïveté, de positivisme technologique. Comment te situes-tu par rapport à cette critique, notamment portée par les gens de Pièce et Main d’Oeuvre (PMO) http://www.piecesetmaindoeuvre.com/ ?

Les textes de PMO sur le passage d’une société de surveillance à une société de contrainte sont très intéressants. Et je trouve, en règle générale, leur analyse passionnante. Mais je vais forcément éprouver quelques divergences avec leur position globale – que je qualifierais, pour simplifier, de néo-luddite. Pour une raison essentielle : au fond de moi, je me sens d’abord hacker.

Je comprends tout à fait que des gens veuillent détruire les machines quand celles-ci les asservissent. Et je comprends tout autant qu’un certain nombre de gens soient persuadés – ils ont peut-être raison – qu’on va droit dans le mur façon « Minority Report »[3]. Mais ce qui m’intéresse est de trouver le moyen de détourner ces mêmes machines, pour qu’elles nous rendent service plutôt que de nous rendre esclaves. Le truc est là. De mes premiers rapports avec le net, j’ai retenu ceci : on peut se protéger si on le désire. Je sais, par exemple, que mes mails peuvent être interceptés ; partant, je connais des moyens de me protéger de cette écoute. J’ai d’ailleurs produit plusieurs textes sur le sujet, pour dire et redire combien les solutions à mettre en place pour protéger son ordinateur et pour se protéger sur le net n’ont rien de très difficiles ou techniques.

En clair, je n’ai pas besoin de détruire les satellites de la NSA parce que je sais comment passer à travers les mailles du filet quand j’en ai envie. Les luddites n’avaient pas le choix ; moi, je l’ai. Et si je l’ai, c’est en grande partie grâce à ces hackers qui ne cessent de développer des moyens d’échapper à la société de surveillance. Je pourrais te citer le cas de ce type ayant conçu des casquettes munies de leds ultra-violettes, pour aveugler les caméras et rendre la vidéosurveillance inopérante. Ou te mentionner cette possibilité de fabriquer de fausses empreintes digitales, à l’aide d’une variante de gélatine. Récemment, deux Coréennes ont été arrêtées alors qu’elles essayaient d’entrer au Japon avec de telles fausses empreintes ; qu’elles aient été attrapées signifie que – vraisemblablement - d’autres ont réussi à passer avec le même procédé.

Tu crois qu’il est possible de mettre un frein au développement de la société de surveillance ?

Mettre un frein, je ne sais pas. Mais je constate que certains font machine arrière. C’est le cas en Grande-Bretagne où, en mai 2010, le nouveau Vice-Premier ministre, Nick Clegg, libéral-démocrate, a promis de « mettre un terme à la société de surveillance ». Et a annoncé l’abandon du projet de carte d’identité, l’interdiction du fichage ADN des suspects, l’abolition d’un certain nombre de lois antiterroristes et l’encadrement de la vidéosurveillance. Il y a un peu plus d’un mois, son gouvernement a ainsi fait détruire les 500 disques durs qui contenaient les prototypes des nouvelles cartes d’identité britanniques. Mieux : c’est le ministère de l’Immigration qui a fait procéder à la chose... Imagine...

Ces lois ne sont pas seulement dangereuses pour nos libertés, elles sont aussi – d’un point de vue pragmatique - contre-productives. Cela commence à se savoir. Prenons le cas d’Hadopi : la loi a sans doute largement contribué à populariser le téléchargement illégal. Il y a deux ans, selon un sondage auprès des internautes, 24 % d’entre eux téléchargeaient ; en janvier dernier, cette proportion est montée à 49 %. Théoriquement pensée pour enrayer le phénomène, Hadopi contribue à le doubler. Pourquoi ? Parce qu’il y a tant de modes d’emploi ayant circulé sur la manière de passer outre cette loi que les modes de téléchargement les plus rapides et efficaces sont désormais plébiscités.

De façon générale, d’ailleurs, Hadopi a beaucoup fait pour populariser le recours aux logiciels de cryptographie et aux techniques d’anonymisation [4] : les gens se sentant directement concernés par la surveillance, ils s’informent sur les moyens d’y échapper et ils mettent ces infos en pratique. À tel point que les services de renseignements des États-Unis ont tiré la sonnette d’alarme, disant craindre que cette forme de répression massive ne développe chez les utilisateurs un engouement tout aussi massif pour des techniques jusqu’alors réservées à quelques hackers.

Dans un registre différent, tu connais l’histoire du « terroriste au slip » ? Il se nomme Umar Farouk Abdulmutallab et a tenté de faire exploser de la penthrite cachée dans son slip à la fin décembre 2009, sur un vol entre Amsterdam et Detroit, avant d’être maîtrisé par les autres passagers. Ce qui est fou, c’est que ce mec n’a pas réussi à faire péter l’avion, mais qu’il est parvenu – par contre – à terroriser les dirigeants des pays occidentaux : ils se sont tous mis à installer des body-scanners dans les aéroports. Comme le body-scanner ne décèle pas tout, son usage se double d’une fouille classique, très fouillée et aléatoire – disons qu’elle concerne un passager sur 50. Et quand cela tombe sur un enfant, ils le fouillent semblablement. Résultat : tu trouveras sur le net un certain nombre de vidéos montrant un gamin de trois ans en pleine crise d’hystérie parce qu’il ne comprend pas pourquoi un adulte est en train de le tripoter de partout.... On en est même arrivé à un stade où ils percent la poche urinaire d’un patient pour vérifier qu’il n’y a pas d’explosif à l’intérieur. Et quand c’est une femme portant une prothèse mammaire, ils exigent qu’elle sorte sa prothèse...

On rentre ainsi, de plus en plus, dans des logiques kafkaïennes : n’importe qui peut se retrouver suspecté de trucs incroyables. Ce qui a changé, c’est que c’est devenu très visible, flagrant – à l’image de ces vidéos incroyables et effrayantes. Et les gens sont de plus en plus nombreux à comprendre la dangerosité de ces logiques. À en avoir ras-le-pompon des lois sécuritaires. Bref, je gage qu’ils vont devoir revenir en arrière, lâcher du lest, sous la pression des opinions publiques.

Ce ne sera pas le grand soir, évidemment. Il y aura toujours des fichiers, de la surveillance et de la traçabilité, mais je ne crois pas que cela deviendra totalitaire. Et en la matière, j’ai vraiment l’impression que le net est du côté de la solution, plutôt que des problèmes. Parce que c’est un espace de débat, de revendications politique, de construction de moyens de détourner et contourner la loi – quand elle est inique – ou les technologies – quand elles sont d’asservissement. Internet crée beaucoup plus d’espaces de libertés qu’il n’en réduit.

Est-ce que tu ne généralises pas à tous des procédés et techniques connus d’une petite minorité ? Tu parlais de tes modes d’emploi sur le contre-espionnage : je ne suis pas sûr qu’ils sont lus par le plus grand nombre...

Je vais te répondre de façon détournée. Il y a eu – en ce qui concerne ma petite personne - un tournant avec Edvige [5], en 2009 : j’étais alors journaliste au Monde.fr, et le rédacteur en chef est venu me voir en me disant : « Puisque tu t’intéresses aux questions de surveillance, ce serait bien que tu alimentes un blog sur le sujet. » A partir de ce moment-là, j’ai commencé à être interviewé – en moyenne, de deux à quatre fois par semaine. Ça a d’ailleurs été très bizarre pour moi : répondre aux questions n’est pas mon métier, j’ai plutôt pour habitude de les poser... Hors ce point de détail, je crois que ça montre quelque chose : si on me pose si souvent des questions, c’est bien que ce sujet ne concerne pas qu’un petit milieu. C’est devenu un vrai sujet de société.

On pourrait aussi faire un parallèle avec la révolution sexuelle. Longtemps, ça n’a pas choqué grand monde que les homosexuels puissent se faire casser la gueule en raison de leur orientation sexuelle. Il a fallu les combats des années 60 et 70 pour qu’advienne un changement de mentalité et que le grand public ressente combien ça n’avait rien de normal. La similitude est là : les combats de cette minorité de gens défendant les libertés sur Internet (au sens large des libertés : droits de l’homme, open source, libre accès l’information, etc) devraient profiter, d’ici un certain laps de temps, à l’ensemble de la société. Ça ne signifie pas – pour autant – que tous les problèmes vont être réglés. De loin. Il en va de même des combats contre le racisme, pour les droits des homosexuels ou des luttes féministes : s’ils n’ont rien résolu, si tout est loin d’être rose encore, l’ensemble de la société en a bénéficié.

Il y a aussi eu récupération marchande de ces questions, non ? Et le net n’échappe pas à la règle...

Bien sûr que des gens ont fait de l’argent sur le net, et que d’autres en feront – puisqu’Internet a ce paradoxe d’être à la fois un bien public et un bien privatisé, lancé et exploité par les entreprises. Bien sûr qu’ils vont monétiser ce service, notamment par le biais de la publicité. Et alors ? Je m’en fiche, parce que le ratio entre ce que le net m’apporte comme liberté et ce que je consens à leur lâcher est – me semble t-il – à mon avantage. Et je ne pense pas que ce ratio puisse s ’inverser.

Avec Internet, nous sommes vraiment en train de bâtir un nouveau monde, à coups de logiciels, de services et de libertés. Certains en profitent pour réaliser des profits ? C’est vrai. Mais c’est tout aussi vrai que le modèle du logiciel Open source [6] change énormément de choses. À tel point qu’on entend souvent dire qu’une économie de la gratuité serait en train de naître d’Internet. C’est faux : il s’agit d’une économie du don. La gratuité correspond en fait à un échantillon refilé en espérant que les gens payent ensuite, tandis qu’un logiciel Open Source n’est pas un échantillon gratuit : ce n’est rien d’autre que du don. Une économie du don... C’est fantastique, non ?

Cela me fait penser à un homme : Eben Moglen. Un type qui, à 14 ans, dans les années 1970, faisait le mur du collège ; pas pour en sortir, mais pour y rentrer et avoir accès à l’ordinateur de l’établissement. Il a ainsi commencé à coder et est devenu informaticien à 18 ans. Et puis en 1978 ou 79, on lui montre le prototype de l’interface homme-machine Macintosch, le cliquodrôme, qui nécessitait de savoir coder [7] pour l’utiliser. Lui s’énerve, dit que ce n’est pas ça l’informatique, démissionne, se lance dans des études de droit et devient avocat. Un jour, il entre en contact avec Philip Zimmermann, pionnier de la défense des libertés sur le net et créateur de PGB (Pretty Good Privacy), logiciel permettant de chiffrer les communications [8]. Quand le FBI vient toquer à la porte de Zimmermann, en reprochant à son logiciel d’attenter à la sécurité nationale, Eben Moglen devient l’un de ses avocats. La bataille juridique a duré trois ans, avant d’être gagnée par PGB, victoire consacrant le droit pour les internautes américains à utiliser un logiciel de cryptage. Eben Moglen ne s’en est pas tenu là : on lui a ensuite proposé de rédiger la licence logiciel libre, la GPL (ou GNU). Et paf, il s’y est recollé !

Dans l’histoire d’Internet, donc, Eben Moglen est fondamental. Et cet homme est venu à Paris, il y a deux-trois ans, pour une conférence, expliquant au public – essentiellement de jeunes développeurs - que l’industrie du disque et les biens culturels n’étaient rien d’autre que des dinosaures en train de mourir. Comme ils se meurent, a-t-il poursuivi à l’intention des présents, ils essayent de vous faire disparaître avec eux. Et il les a invités à pratiquer l’esquive, à attendre sereinement une fin annoncée. Avant de conclure : le plus important est de coder pour bâtir ce nouveau monde qui verra le jour quand ils seront vraiment morts.

Cette idée de « nouveau monde » laisse de côté toute une vision critique, très politique, du monde. Il n’est plus question de lutte des classes, par exemple...

Normal, la grille d’analyse politique traditionnelle ne fonctionne plus avec le net. Je vais reprendre un exemple personnel, pour me faire comprendre. J’étais convié, il y a quelque temps, à un débat organisé par le Parti de Gauche – nous étions quatre à y prendre la parole, tous très portés sur la question des libertés numériques. Et à la fin, les organisateurs du débat ont remarqué : « C’était très bien, mais la prochaine fois, on essaye de vous trouver un opposant, parce que là vous étiez tous d’accord. » Ce qu’ils n’avaient pas compris, c’est que sur les quatre personnes derrière la table, il y en avait deux de droite et deux de gauche. Nous n’avions pas les mêmes convictions politiques, mais nous nous retrouvions sur la défense des libertés. Un terrain d’entente. Pour bâtir un espace de démocratie directe, c’est essentiel.

Pour illustrer cela, je vais te citer deux figures essentielles du monde du net. D’un côté Éric Raymond : il est l’un des promoteurs du logiciel libre, auteur notamment d’un texte emblématique, La Cathédrale et le Bazar ; il est aussi – par ailleurs – un admirateur de Franco et un fervent défenseur du port des armes. Et de l’autre côté, Richard Stallman : lui aussi est une figure-clé de ce milieu, mais il se positionne plutôt à l’extrême-gauche. Et bien, ces deux hommes, l’un de droite très dure et l’autre d’extrême-gauche, ont changé la face du logiciel libre.

C’est ce qui est finalement si nouveau avec les problématiques liées à internet : la défense des libertés individuelles peut réunir des gens aux conceptions politiques antagonistes. Politiquement parlant, je ne sais pas ce que ça va donner ; mais je constate qu’il y a un ancien monde, avec un clivage politique traditionnel, et un nouveau monde, où s’impose d’abord l’idée d’un terrain d’entente – sur quelles valeurs numériques nous nous retrouvons avant de nous séparer par ailleurs.


[1] Collectif de webmestres lancé au mitan des années 1990, le Minirézo s’est affirmé, dans la deuxième moitié de la décennie, comme un lieu essentiel de réflexion sur un Internet montant en puissance et comme un espace-clé de défense de la liberté d’expression. Y sont nées – plus ou moins directement - nombre d’initiatives, dont le webzine uZine, le système d’open publishing Spip et un précieux portail d’informations militantes : Rézo.net.

[2] IP pour Internet Protocol : il s’agit du numéro d’identification attribué à chaque branchement d’appareil sur le net.

[3] Ce film de Steven Spielberg, adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick, se déroule une cinquantaine d’années dans le futur, décrivant un monde où des mutants – les précogs – prévoient les crimes à venir. En même temps que la délinquance, cette société a éradiqué la liberté.

[4]Notamment par l’intermédiaire du réseau Tor ou des proxis anonymiseurs.

[5] Edvige (Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale) est un fichier policier créé en juin 2008 et qui devait répertorier des données politiques et syndicales. Largement dénoncé, il a été retiré en novembre 2008 et remplacé par Edvirsp.

[6] Le terme d’open source s’applique aux logiciels librement distribués (qui ne s’achètent pas) et modifiables (leur code source est libre d’accès).
7En informatique, le terme « coder » est synonyme de « programmer ».
8C’est-à-dire de les crypter.

Dans ce n°4 d’ Article XI, L’agent orange en force , on peut aussi lire des propos (passionnants) entendus dans les rues de Tunis, une interview édifiante de Nicolas lambert sur les dessous peu ragoutants de la 5e République ("nucléaire, armement, pétrole"), un reportage à Chauny, petite ville picarde qui a vu fleurer de jeunes fachoss, un autre, "embeddé" dans le programme "narco" des scientos...

J’y ai aussi appris que des "polizons", du nom donné aux migrants qui se cachent dans des cargos pour traverser la Mediterranée, avaient passé trois ans enfermé dans un bateau, jusqu’à ce que celui-ci finisse à la casse : le propriétaire ne voulait pas payer d’amende et refusait de le laisser débarquer, quand ce n’était pas la police qui refusait de le laisser descendre... mais également que les systèmes Hi-Fi stéréo ont été inventés pendant la guerre 39-45 dans le cadre d’un programme de "guerre sonique" développé par l’armée américaine, afin de créer des batailles virtuelles "en son surround" destinées à effrayer les nazis, ou encore l’origine de la chanson "Mort aux vaches", chantée par les bagnards en route pour Cayenne.

Bref : achetez-le, abonnez-vous... : la presse écrite et papier n’a pas dit son dernier mot ; pire : son renouvellement passe aussi par le Net /-)


Voir aussi mon livre, La vie privée, un problème de "vieux cons ? et, sur ce blog :
L’enfer, c’est les « internautres »
Le gouvernement Sarkozy veut censurer internet
Il n’y aurait pas d’Internet sans les hackers
Sarkozy expulse les libertés de son « internet civilisé »

jean.marc.manach (sur Facebook & Google+ aussi) @manhack (sur Twitter)
auteur de "La vie privée, un problème de vieux cons ?"


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