Une tribune pour les luttes

Les poupées en pantalon

Tous égaux face au cerveau

Article mis en ligne le samedi 27 août 2011

25 août 2011

A lire de préférence avec les illustrations :
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« L’être humain est génétiquement programmé mais programmé pour apprendre. »
François Jacob, biochimiste

Cerveau, sexe et pouvoir, de Catherine Vidal, neurobiologiste, et Dorothée Benoit-Browaeys, journaliste scientifique, c’est un peu – beaucoup ! – l’anti Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, tristement célèbre (on me l’a offert, je sais de quoi je parle. C’est gentil de vouloir m’instruire...) Car pour celles et ceux qui ne le savaient pas, bonne nouvelle : nous avons tous le même cerveau ! Pour lutter contre les idées reçues sur de présumées différences entre hommes et femmes, idées reçues trop largement relayées par les médias, voici un échantillon de nos nouvelles connaissances en la matière, en attendant que vous lisiez le livre. Nous avons tant en commun ! Opposons une résistance éclairée aux idées reçues, on s’en portera tous beaucoup mieux !

L’étude du cerveau : une recherche sous influence

Toute l’histoire médicale des deux derniers siècles témoigne, non d’une recherche sur les genres, mais d’une quête d’un support biologique pour justifier les statuts sociaux supérieurs des uns sur les autres.

Bien que de multiples théories sur le cerveau se soient succédées au fil du temps, c’est au 19e siècle que son étude a réellement commencé. Si la phrénologie (du grec phrên : intelligence), qui consistait en « l’étude des facultés dominantes d’un individu d’après la forme de son crâne »1 et qui était censée indiquer le caractère et la morale des individus par la simple observation des bosses de leur crâne, a fait fureur, l’étude de la taille et du poids du cerveau également. Constatant que le cerveau masculin était en moyenne plus lourd de 181 gr., les chercheurs – des hommes, bien sûr – ont conclu de ces quelques grammes de différence que les femmes étaient par nature moins intelligentes que les hommes. _ On n’a évidemment pas mis en relation le poids du cerveau avec la taille du corps, ni pris en considération les âges auxquels mouraient les cobayes alors que le cerveau diminue de 10% en vieillissant. Quelques chiffres éclairant suffiront bien sûr à détruire les fantaisies des cerveaux mal orientés qui nous ont induits en erreur : le cerveau d’Anatole France pesait 1 petit kg, celui de Tourgueniev, 2 kg, celui d’Einstein (incontournable), 1,215 kg, et le poids moyen du cerveau des hommes et des femmes réunis est d’1,350 kg. Ajoutons que lorsqu’on observe un cerveau, rien ne nous permet de dire s’il est celui d’un homme ou celui d’une femme. Voilà déjà quelques caquets rabattus.
Bien des expériences ont montré qu’un cerveau a un fonctionnement de cerveau, comme un bras, qu’il soit d’homme ou de femme, a un fonctionnement de bras, comprenant les mêmes muscles et s’articulant sur les mêmes ossatures. Ce bras peut se muscler avec de l’exercice, ou rester mou si on n’en fait rien, comme le prouvent les body-buildeuses et leurs homologues masculins. Obsédés par les différences physiques qu’on trouve entre les deux genres, en réalité réduites au domaine sexué, beaucoup de chercheurs ont encore les yeux fermés sur une évidence : presque toute l’anatomie humaine fonctionne à l’identique d’un genre à l’autre. Alors pourquoi le cerveau ferait-il exception ? Il faut vraiment vouloir que les femmes aient un statut inférieur à celui des hommes pour prétendre, encore aujourd’hui, à de telles différences. Alors affutons nos armes : confrontée à la culture, la mauvaise foi est toujours en berne.

A ce jour, que savons-nous réellement du cerveau ?

La question du poids et de la taille étant loin derrière nous (mais non l’idéologie qui l’accompagne), nous savons aujourd’hui que le cerveau est asexué et que ce sont les connexions neuronales – appelées synapses – qui font l’intelligence. Qu’on soit homme ou femme, nous naissons avec 100 milliards de neurones, et 10% de connexions entre eux. Les 90 % restant se mettent en place jusqu’à 18-20 ans, d’après nos expériences – rien d’inné, donc, dans tout cela. Adultes, nous avons un million de milliards de synapses qui relient 100 milliards de neurones, et chaque neurone est en contact avec 10 000 neurones, sachant que la construction des circuits synaptiques est dépendante de l’environnement et que les premières années de la vie représentent une période incontournable dans le développement du cerveau. Par exemple, si le nouveau-né possède déjà toutes les structures oculaires nécessaires pour voir, la vision nécessite un apprentissage, à l’égal du langage. Pour se développer, la vision a donc besoin de stimulations (jouets, mobiles), de lumière, de diversité d’angles, etc.
Nous voilà déjà un peu savants, ce qui est excellent pour rabattre le caquet des « on dit sans savoir » ainsi que des Mars, préférables en barres chocolatées, et des Vénus, tellement plus agréables quand elles sont de Milo. Mais poursuivons : plus on en sait, mieux on se porte !

Les expériences par IRM

Si dans les années 80 l’IRM (imagerie par résonance magnétique) a été un outil révolutionnaire dans l’étude du cerveau parce qu’il permet de l’observer en fonctionnement, des scientifiques, pris dans la course à la réussite sociale, sont malheureusement allés un peu vite en besogne : leur ambition de donner leur nom à une zone du cerveau comme on plante un drapeau sur un sommet ou comme on crée une loi pour laisser la trace de son passage, leur a fait oublier le sens de leur mission.
Largement relayées par les médias, car elles sont facilement acceptables par tous en même temps que vendeuses, les idées fausses ne manquent pas sur la question. Contrairement à ce qu’on croit, le cerveau n’a rien d’un espace divisé en plusieurs aires qui contrôleraient chacune une fonction. En réalité, chaque fonction – lire, courir, résoudre un problème de mathématique – est prise en charge par plusieurs zones de notre cerveau dans les deux hémisphères. Ce qui importe, c’est le réseau créé entre les zones du cerveau qui travaillent ensemble. Plus précisément, ce sont les synapses, à savoir les connexions entre les neurones, qui font l’activité du réseau. Par ailleurs, chaque zone prend en charge plusieurs fonctions, en réseaux avec d’autres zones du cerveau. Il n’existe donc pas de zone de langage chez les filles ni de zone d’orientation chez les garçons. Vous pouvez définitivement jeter Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus si ce n’était pas déjà fait.
Plus fascinant encore, et rassurant pour tous ceux que les théories déterministes irritent : en matière de cerveau comme en bien d’autres, nous sommes tous uniques, y compris les vrais jumeaux. A savoir qu’il n’y a pas deux dessins des circonvolutions du cortex cérébral identiques et que chacun de nous met en place une stratégie qui lui est propre pour répondre à une fonction. Les zones qui se mettent en réseau dans la tête de l’un pour jouer du violon ne sont pas forcément les mêmes que celles d’un autre violoniste, et ce parce que nous avons tous un vécu différent construit par une expérience familiale, sociale, culturelle, économique et que la construction des circuits synaptiques est dépendante de notre environnement. C’est pourquoi, si l’observation du cerveau nous apprend comment il fonctionne de façon universelle, cela ne nous dit pas ce qu’est la pensée d’une personne, ni pourquoi il met certaines zones en réseaux plutôt que d’autres, ni rien de l’origine de ces différences.

La plasticité du cerveau et l’apprentissage : encore de l’universel !

Voici quelques exemples de ce que le cerveau humain, qui n’est pas misogyne, lui, est capable de faire. C’est fascinant... (Oh mais je suis une fille ! Je ne devrais peut-être pas m’extasier intellectuellement ! C’est un scandale !) Partons d’une pratique. Il arrive qu’on enlève un hémisphère cérébral entier aux enfants épileptiques qu’aucun médicament ne soulage. Etonnant, n’est-ce pas ? Plus étonnant encore, après une période de réadaptation, non seulement ils reviennent de leur paralysie mais en plus ils peuvent suivre les apprentissages tout à fait normalement. Leur cerveau a trouvé une autre stratégie pour fonctionner : cela s’appelle la plasticité. Celle-ci est multiple et constante tout au long de la vie. Quelque soit l’âge, le genre ou la couleur, lorsqu’on est en période d’apprentissage, de vastes territoires du cerveau sont mobilisés. Puis, la mobilisation diminue. Quand l’apprentissage est réalisé, les acquis deviennent des automatismes qui demandent peu de place dans le cerveau : les activations sont alors réduites à des zones très limitées et une grande place est à nouveau disponible pour d’autres apprentissages, qu’on soit de Mars, de Vénus ou de Saturne.
La prime enfance est le moment où la malléabilité du cerveau est la plus grande. Par exemple, chez les violonistes, la zone du cortex cérébral qui commande la main gauche – celle qui manie les cordes – est très étendue. Or cette zone est d’autant plus étendue que l’apprentissage a commencé entre 5 et 10 ans, ce qui n’empêche pas des personnes plus âgées de se mettre au violon : seulement, ceux-là mettront en place d’autres types de stratégies cérébrales pour y parvenir. Par ailleurs, si l’entraînement cesse, les régions mobilisées régressent.
Dans le même ordre d’idée, on a remarqué que le QI des enfants adoptés par des familles de milieu favorisé sont d’autant élevés qu’ils sont adoptés tôt. Encore une fois, l’intelligence n’est ni une question de genre, ni une question de gènes : c’est une question d’environnement dans lequel on se construit.

Expériences douteuses et idées reçues

Maintenant que nous voilà savants sur la question de l’universalité du fonctionnement cérébral, nous pouvons tranquillement affirmer que non, les hommes et les femmes ne sont pas différents biologiquement, malgré les histoires de roses et de choux quand ce n’est pas une histoire de planètes. Les femmes ne sont pas intellectuellement inférieures aux hommes, non plus que les Noirs le sont aux Blancs, ou les ouvriers aux patrons. La sottise et l’intelligence ne sont pas congénitales, comme les tenants de l’ordre social aiment à nous le faire croire.
Sachant cela, nous pouvons affirmer que les femmes ne sont pas naturellement sociables, émotives et douées pour le langage, et les hommes ne sont pas naturellement disposés à la compétition, à la domination et à l’orientation. On dit communément que l’hémisphère gauche est celui du langage et que le droit régit l’espace, or nous savons que c’est faux puisque, comme le reste, le langage utilise plus d’une dizaine de zones à droite et à gauche. On cite communément les différences entre hommes et femmes sur les questions de langage et d’espace comme si c’était le biologique qui avait des conséquences sur le comportement. Pourtant, si nous partons du principe que c’est notre expérience qui modifie notre biologie et que nous observons nos éducations que j’appellerais plutôt conditionnements, nous ne pouvons que constater que si, dans nos sociétés occidentales, les petits garçons sont encouragés à jouer à des jeux collectifs d’extérieur comme le football, excellent exercice pour apprendre à se repérer et à se déplacer dans l’espace, les petites filles sont incitées à rester à la maison où elles jouent à la poupée, à la dînette, à la coiffeuse, etc., tous jeux de sociabilité qui, même joués avec un interlocuteur imaginaire, sont producteurs d’expression verbale. Ces expériences différentes ne peuvent que mener à des stratégies cérébrales différentes.
Penchons-nous encore sur une expérience passionnante, histoire de renvoyer définitivement Mars et Vénus sur leur planète. Dans le test du labyrinthe, destiné à évaluer les gens sur leur capacité à se repérer dans l’espace, certain(e)s utilisent une stratégie globale de l’espace, d’autres une stratégie par indices de parcours. Avec la répétition des tests, ceux et celles qui utilisaient la stratégie globale optent finalement pour celle des indices de parcours, plus efficace. A la fin des tests, on observe que l’écart entre hommes et femmes est faible, qu’il disparaît en une semaine de tests, et qu’après ce délai, hommes et femmes progressent au même rythme. Cela ne peut que nous conduire, encore une fois, à considérer que c’est l’expérience qui a un impact sur le biologique, et non l’inverse, et que notre construction cérébrale, basée sur des expériences, peut être un cercle vertueux si les expériences sont variées, ou un cercle vicieux si les apprentissages sont limités à des domaines qui se ressemblent.

Tant que certains chercheurs se focaliseront sur les différences présumées entre les genres, ils ne pourront voir que les différences entre un homme et une femme sont beaucoup moins importantes qu’entre un violoniste et un matheux, ou entre une athlète et une championne d’échec. Et pourtant, la variabilité entre les individus d’un même sexe l’emporte sur la variabilité entre hommes et femmes, malgré les fortes disparités qui perdurent dans l’éducation. Ce n’est pas l’incapacité qui empêche l’expérience, c’est d’empêcher l’expérience qui rend incapable. On a longtemps cru que les femmes étaient incapables de conduire, et pourtant elles conduisent, comme on a prétendu que les hommes ne pouvaient se montrer « maternels » avec leurs enfants. Comme s’ils étaient incapables de tendresse ! En somme, il suffit d’enlever les cadres et les limites, factices, pour que les gens s’en libèrent et que tout devienne possible. Et alors, adieu Mars et Vénus !

Virginie

1 Nouveau Petit Robert, 1994.

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