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HONTE !

L’histoire de Véronique, expulsée en ce moment et qui risque la mort à son arrivée.


Article mis en ligne le jeudi 29 septembre 2011

Cette jeune Camerounaise bamiléké est expulsée en ce moment jeudi. Elle risque la mort dès son arrivée, puisqu’elle a fui un mariage forcé, et que c’est le seul moyen de laver la honte de sa famille.

Vol AF946 : CDG Douala à 13h50 arrivée 19h20


Témoignage

L’histoire de Véronique, expulsée en ce moment

Véronique D est camerounaise.
On n’aurait jamais découvert son existence discrète si elle n’avait essayé d’aider Magdalena, la maman roumaine en rétention loin de son bébé non sevré, elle parle un français parfait et lui faisait comprendre nos propos.

40 jours de rétention au camp de rétention Cité, ballotée sans comprendre, sans savoir, toujours à craindre.

Arrestation le 17 août. OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) + Interdiction de retour (IRTF 92).
Une avocate payée 1800 euros, un emprunt fou, qui dit qu’elle ne travaille jamais le dimanche et disparaît sans se présenter au tribunal.

Le 5 septembre, on affiche un vol pour le 7 septembre.
Véro sait qu’elle sera assassinée si elle retourne. De quoi redouter ce départ.
Au dernier moment, avion décommandé - le laissez-passer consulaire n’était pas arrivé à temps.

Le LPC (llaissez-passer) arrive. Nouveau vol le 9 septembre. 4 policiers, 3 hommes et une femme, la cherchent dans sa chambre à 6h. Son histoire convainc le policier de la cahute au bord du tarmac.
Elle est reconduite au Camp de rétention (CRA).

JLD le 11 septembre. Perdu.

Nouveau vol le 12 septembre. 4 policiers, 3 hommes et une femme, la cherchent dans sa chambre à 6h. Son histoire convainc le commandant de bord qui ne l’embarque pas.
Elle est reconduite au CRA.

Nouveau vol le 14 septembre. Elle n’a pas l’occasion de raconter son histoire.
Devant l’avion, les escortes lui disent de ne pas s’inquiéter, qu’elle ne montera pas. Lèvent le doigt vers le poste de pilotage, elle lève la tête, une preste balayette la déséquilibre, on la tient à l’envers - vous avez déjà lu cela il n’y a pas longtemps ?
On la ligote serrée, des menottes en fer aux poignets et aux mollets dont on voit encore les traces nettes sur sa peau sombre. On ne la bâillonne pas, mais son cou est enserré dans un collier strangulateur, impossible de bouger ou de crier.
12 escortes transportent le paquet tête en bas. Véro a honte : ça ne se fait pas de se faire remarquer ainsi à l’entrée d’un avion. Les autres passagers ont heureusement honte eux aussi : "ça ne se fait pas de voyager comme ça une femme inconnue !", ils se révoltent, 6 d’entre eux - 3 africains, 1 américain, 2 français - sont amenés au poste avec elle.
2 d’entre eux ne reprendront l’avion que le lendemain. Air France finit par avoir l’habitude, et échange souvent les billets de ceux qui n’ont pas supporté les paquets vivants.
Elle est reconduite au CRA.

Elle ne voit pas le médecin du CRA pour un constat. L’infirmière lui donne du paracetamol chaque jour.
Un moment de répit, son Laisser-passer n’est plus valable. On en refera un nouveau.

21 septembre. nous faisons connaissance au tel par hasard.

22 septembre 20h. Un nouveau vol est programmé pour lundi 26.

23 septembre 6h. Véronique est presque parvenue à se pendre avec son drap. Elle reprend conscience à l’UMJ de l’Hôtel Dieu.
On l’évalue psychiquement (mais comment ?) à l’I3P, on lui dit qu’elle n’est "pas assez folle", compatible avec la rétention quoi. (quand on me dit que je ne peux pas la voir parce qu’elle est à l’hôpital, je n’imagine même pas, je me réjouis : on va enfin examiner les marques de ses entraves. Ça n’a même pas été fait).
Elle est reconduite au CRA à 23h.

24 septembre 16h, l’annonce de son vol est effacé. Personne ne peut lui expliquer pourquoi. 20h, à la fin de notre visite, on consulte "plus haut" : son vol est déprogrammé !!!! Elle n’ose pas y croire.

25 septembre 8h nouveau vol programmé le jeudi 29 ! nous aurons tout de même le temps de lui faire faire un recours CEDH. Nous en recueillons encore quelques éléments et la quittons à 20h. 21h son vol est à nouveau programmé le lendemain lundi 25, 4 policiers viendront la chercher dans sa chambre à 6h. La voix de Véro est trop calme, et résolue comme elle ne l’a jamais été. J’ai peur de ce qu’elle pourrait faire.
Là, c’est trop d’émotion pour l’équipe, on se distribue les rôles dans ce temps compté, dimanche soir tout est fermé ...
22h, Véro appelle, elle pleure si fort que je n’y comprends rien : vol déprogrammé lundi reprogrammé jeudi.
Je lui ordonne de s’allonger, et elle tourne en effet de l’œil au téléphone. _ Les camarades de l’équipe reprennent, discutent avec elle qui est devenue hébétée, on revient au plan B, on aura le temps de s’organiser.

En souhaitant que le vol de Douala ce jeudi matin 29 septembre ne prenne pas Véro à son bord.

Véronique est au 42e jour de rétention, et résiste difficilement à cet écrasement.
Avec l’ancienne loi, elle serait déjà sortie et ne vivrait pas cette nuit de terreur.

Pour l’équipe RESF, en rage et on devient fous.
Sylvie

— -

Le passé

En 2003, Véro D, qui est Bamiléké au Cameroun (ethnie qui a subi un génocide, quelques centaines de milliers de morts dans les années 50-60), a quitté son pays pour rapporter un peu d’argent à ses parents, son père est un menuisier des faubourgs de Douala criblé de dettes.
Insouciante et curieuse, elle pense que c’est une bonne chose d’échapper à "l’autorité suprême du papa", papa qui vient de détruire sa vie amoureuse : le fiancé qu’elle avait elle même choisi ne donnait pas de dot suffisante.
Après tout son ethnie pratique encore le confiage, et elle se sent privilégiée de ne pas être esclave domestique.
Lorsqu’en France où elle s’était bien installée elle reçoit une IQTF, invitation à quitter le territoire, c’est ce qu’elle fait, la mort dans l’âme elle abandonne tous les liens tissés ici, son métier de coiffeuse à Château d’Eau, et retourne chez papa maman.

Elle n’a pas vent de ce qui se trame avant qu’on lui présente le projet bien avancé :
son papa a reçu la dot :
12 chèvres, 1 boeuf, des objets, et "plein d’espèces".
Le promis est un notable. Véronique sera la 5e épouse. "Il a des garçons qui sont plus grands qu’[elle]", bien normal, c’est le plus vieux de la contrée à 75 ans.
Aucun refus n’est possible : non seulement on ne refuse rien à un notable, mais toute sa famille serait couverte de honte et maudite, morte socialement. De plus, son père a déjà largement dépensé les espèces et ne peut plus rembourser.

Un mariage, ce n’est pas l’union de deux êtres, c’est celle de deux familles, de deux sociétés, cela a une signification d’équilibre planétaire, c’est la base qui permet les Songes.
Sa mère cependant est déjà passée par là, et sa culture chrétienne moderne la pousse à cacher sa fille. Depuis qu’elle s’est sauvée, Véro n’a plus aucune nouvelle de sa mère.

De retour en France en 2007, Véro est isolée et ne sait pas qu’elle doit demander l’asile dans le mois qui suit son arrivée.
Tous délais sont dépassés, mais elle ne le sait pas.
Elle rencontre Alex, "ivoirien français".
Il veut l’épouser, mais elle ne va pas accepter pour des papiers "on doit se prouver son amour avant le mariage".

Si Véronique retourne à Douala, une jeune fille seule sera toujours repérée, et dénoncée, on retrouvera vite sa famille, et surtout la famille de son débiteur, elles pourraient ainsi panser la blessure qu’elle a causé à sa société par "un sacrifice" - les ancêtres intercèderont.
Surtout que les funérailles bamiléké, c’est l’occasion ou jamais de faire circuler beaucoup d’argent, et de donner enfin de la reconnaissance à Véronique en la faisant définitivement entrer dans la grande famille. Et puis, un mort n’est jamais mort.


Cameroun 1955-1962 le génocide bamiléké, la guerre cachée de la France en Afrique

Le génocide bamiléké est le nom donné aux agressions commises par la France au Cameroun notamment à l’Ouest du pays, sur le peuple bamiléké. Ces agressions se sont déroulées entre 1955 et 1971et ont causé la mort de plus de 400 000 personnes constituées essentiellement de la population civile.

Au regard du nombre des victimes, le génocide bamiléké est l’un des plus meurtriers que l’histoire de l’humanité ait jamais connu ; il est aussi l’un des moins connus dans le monde .

La révolte "a été châtiée en 1958 et la région a été dépeuplée à 50%" Jean Lamberton, officier français, "PV de la réunion tenue le 3 janvier de 15 heures à 17h30 à l’état-major du GCS concernant la situation dans le pays Mungo et Bamiléké", Brazzaville, 5.01.1959.

Cette vraie boucherie s’inscrit dans la lignée des pires conflits coloniaux, Algérie et Indochine. Aujourd’hui encore, peu de Français savent que leur armée fut engagée sept ans au Cameroun, de 1955 à 1962, pour éradiquer l’UPC, un mouvement «  rebelle ». Sept années de guerre totale, une guerre totale, pour reprendre l’expression des théoriciens de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR), radicale et sans merci avec la torture érigée en arme de terreur massive.

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