Une tribune pour les luttes

BASTA !

« L’allégeance aux armes de la France », ou comment enrichir les industriels de l’armement

Par Jean-Christophe Mourrat

Article mis en ligne le mercredi 5 octobre 2011

Avec les liens :
http://www.bastamag.net/article1782.html

4 octobre 2011

Que cache le serment d’« allégeance aux armes de la France », proposé par l’UMP le 20 septembre ? Pas seulement une chasse à l’électorat FN, mais également une tentative de rendre illégitime toute critique de la politique de défense, et des choix économiques qu’elle induit. Analyse.

L’UMP a rendu publiques ses propositions en matière de défense nationale. Parmi celles-ci figure la proposition de «  faire mention » de « l’allégeance aux armes de la France » lors d’un serment fait à l’occasion de la journée d’appel de préparation à la défense ou au moment de l’acquisition de la nationalité française.


Allégeance aux armes, et en cas de guerre ?

La conséquence la plus immédiatement visible de cette mesure est de rendre illégitime la mise en question des grandes décisions militaires, pourvu qu’elles soient assorties d’une rhétorique appropriée. Prenons l’exemple de la guerre en Irak. Le gouvernement des États-Unis n’a pas hésité à présenter l’Irak comme une menace imminente pour la sécurité du pays, et à trouver ainsi la justification pour une intervention armée [1]. Les raisons invoquées ont évolué par la suite, face à l’absence constatée d’armes de destruction massive une fois le pays envahi. Le gouvernement français a quant à lui choisi de ne pas s’engager dans cette guerre. Mais il aurait tout aussi bien pu en décider autrement, et nous expliquer lui aussi pourquoi la sécurité de la France était gravement menacée.

Nous, les gouvernés priés de prêter serment d’allégeance, savons donc à quoi nous en tenir. Si les gouvernants ne veulent pas la guerre, nous sommes libres de nous en réjouir. Dans le cas contraire, non seulement nous n’avons aucun moyen institutionnel pour nous y opposer (pas plus que le Parlement d’ailleurs), mais nous devrions en plus céder par avance notre consentement sans discuter, suivant le principe selon lequel le pouvoir a toujours raison («  might is right » comme disent les anglophones).

Concernant le serment d’allégeance, l’exemple des États-Unis a souvent été mis en avant. Le serment n’y est pourtant pas obligatoire. Les juges de la Cour suprême ont en effet estimé [2] qu’une telle «  unification obligatoire de l’opinion » serait en contradiction avec le premier amendement de la Constitution des États-Unis sur la liberté d’expression. « Nous ne pouvons bénéficier de l’individualisme intellectuel et des riches diversités culturelles que nous devons à des esprits exceptionnels qu’au prix d’excentricités et d’attitudes anormales occasionnelles. Quand elles sont aussi insignifiantes pour les autres ou pour l’État que celles auxquelles nous avons affaire ici, le prix à payer n’est pas très élevé. Mais la liberté d’être différent n’est pas limitée aux choses peu importantes. Cela ne serait qu’une ombre de la liberté. Le test de sa substance est le droit à la différence concernant des choses qui touchent le cœur de l’ordre existant. S’il y a une étoile fixe dans notre constellation constitutionnelle, c’est bien qu’aucun officiel, aussi important qu’il soit, ne peut dicter ce qui doit être orthodoxe en matière de politique, nationalisme, religion, ou toute autre question d’opinion. » Quel dommage que cet aspect de la tradition politique états-unienne ne soit pas mieux connu de l’UMP !

Défendre les industries de l’armement

Un second objectif, moins évident a priori mais clairement revendiqué par les parlementaires, est de faire passer l’idée que les activités de défense sont vitales à la « cohésion de notre nation » [3], et surtout sa conséquence : rogner sur le budget alloué à la défense est inacceptable.

Jean-François Copé : « Le projet du PS nous inquiète énormément [...]. On peut craindre que, comme sous Jospin, le budget de la Défense soit un budget qui fasse l’objet d’un sacrifice, dans l’esprit des socialistes. C’est un sujet extrêmement grave, extrêmement important » [4].

La tribune parue dans le Figaro du 20 septembre dernier est également explicite : «  Jusqu’où iront-ils ? De la suppression des cérémonies du 14 juillet, au désengagement militaire de la France sur la scène internationale en passant par la création fièrement annoncée de centaines de milliers de postes de fonctionnaires et d’emplois aidés, le PS et les Verts feraient du budget de la Défense une variable d’ajustement budgétaire, promis à une réduction inexorable. [...] A l’opposé de cette vision et dans le cadre de son projet pour 2012, l’UMP s’engage à soutenir avec force le maintien de la Défense comme priorité budgétaire. »

Conflit d’intérêt

Au sein de l’armée, l’emploi n’est pas la priorité de l’UMP, puisque la loi de programmation militaire de 2009 prévoit la suppression de 54 000 emplois (sur 320 000). De 2008 à 2009, le budget de la Défense a pourtant augmenté de 10 % (soit 1,1 milliard d’euros), tandis que le financement des équipements, c’est-à-dire les commandes destinées à l’industrie de l’armement, ont progressé de 20 % (102 milliards d’euros de commandes sont prévus pour la période 2009-2014).

La tribune du Figaro citée plus haut est signée notamment par Jean-François Copé et Hervé Mariton, mais également par... Serge Dassault, propriétaire du titre, qui tire sa fortune estimée à 9,3 milliards de dollars (soit 1,7 milliard de plus qu’en 2010) de l’industrie de l’armement. Le conflit d’intérêt ne prend même plus la peine d’être discret. Une autre proposition majeure du groupe UMP est la création d’un fonds d’investissement pour les industries dites « de souveraineté » (soit, pour eux, les secteurs de la défense, de l’aéronautique, du nucléaire, du spatial, et de la sécurité).

Les dépenses militaires de la France s’élèvent pourtant déjà à plus de 60 milliards de dollars en 2010. Seuls les États-Unis et la Chine dépensent davantage. En proportion du PIB, les dépenses militaires de la France sont plus élevées que celles de l’Allemagne de plus de 60 % [5]. La France est également le troisième exportateur d’armes au monde. Sur la période 2005-2009, les deux pays achetant le plus d’armes à la France ont été les Émirats arabes unis (pour 2 713 millions d’euros), et l’Arabie Saoudite (1881 M€). Le Pakistan (543 M€) ou l’Égypte de Moubarak (234 M€) ont également été de très bon clients [6].

Le message de la tribune publiée par le Figaro a le mérite de la clarté : loin des beaux discours sur la concurrence et le marché libre, l’État français doit s’engager encore davantage pour assister les industries militaires dans leurs nobles activités, au lieu de gaspiller son argent dans des actions aussi inutiles que la lutte contre le chômage ou l’embauche de personnel dans la santé ou l’éducation.

Que faire de l’opinion ?

De quelle manière les Français aborderaient-ils la gestion du budget de l’État ? Il n’est pas facile de répondre à cette question, mais une étude a été réalisée auprès des citoyens états-uniens, visant à déterminer leurs décisions concernant la réduction du déficit public. Le résultat de l’étude est que les sondés «  proposent des changements très différents de ceux mis en avant par le gouvernement Obama ou la Chambre des représentants à majorité républicaine. La plus grande différence est que le public est favorable à des coupes majeures dans le budget de la Défense, alors que le gouvernement et la Chambre des représentants proposent une augmentation modérée. Cependant, le public souhaite également davantage de dépenses dans la formation, l’éducation et le contrôle de la pollution, que le gouvernement ou la Chambre des représentants. »

Les signataires de la tribune au Figaro concluent par cette phrase : «  La Défense ne doit pas être sacrifiée sur l’autel de la démagogie. » Il ne leur échappe donc pas que leurs propositions ne sont certainement pas très populaires. Mais faire ce que souhaite la majorité, quelle démagogie ce serait...

Notes

[1] Voir les nombreuses citations recueillies dans l’article "In Their Own Words : Iraq’s ’Imminent’ Threat", Center for American progress, 29 janvier 2004.

[2] Décision "West Virginia State Board of Education v. Barnette", 319 U.S. 624 (1943).

[3] Voir le document de l’UMP.

[4] Voir la vidéo

[5] Chiffres du Stockholm International Peace Research Institute. Les chiffres donnés par le "World factbook" de la CIA sont quasiment identiques.

[6] Les exportations d’armement de la France en 2009, Annexe 6. Rapport au Parlement, août 2010.

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