Une tribune pour les luttes

CIP-IDF

Quand Pôle emploi menace les chômeurs de poursuites judiciaires

"Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement"

Article mis en ligne le dimanche 6 novembre 2011

Avec les liens et document
http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5880

Publié le dimanche 6 novembre 2011

Policemploi partout, donc justice aussi.
Après une campagne d’affiches [1] menaçant de poursuites judiciaires les usagers récalcitrants, Pôle emploi adresse désormais individuellement aux chômeurs ces mêmes menaces.
Voici l’histoire d’un demandeur d’emploi qui a eu le tort de dire ce qu’il pensait de l’utilité de Pôle emploi lors d’une convocation (obligatoire sous peine de radiation [2]).

Bonjour,

Je viens vers vous pour vous exposer le problème que je rencontre face à Pôle Emploi.

J’ai reçu ce matin une lettre de menace de la Direction Bretagne de Pôle Emploi. Ceux-ci me menacent, en recommandé accusé de réception, de m’interdire l’accès à l’agence de Carhaix dont je dépend et de poursuites judiciaires.

Mon seul tort est d’avoir remis en cause, calmement, poliment, l’utilité de leur service à mon encontre. Je n’y ai fait ni esclandre ni violence, j’ai simplement répondu à une convocation, et ai dit à l’agent me recevant que je n’attendais rien de Pôle Emploi, que je ne venais que par obligation légale étant obligé d’être inscrit à cet organisme car bénéficiaire du RSA, ce qui a été acté dans le compte rendu d’entretien que j’ai signé.

Je suis travailleur social, spécialisé dans l’accompagnement professionnel et ai travaillé plusieurs années en sous traitance pour Pôle Emploi dans leurs agences avec les mêmes habilitations informatiques que ses agents. C’est la raison pour laquelle je sais comment chercher du travail et connais les ficelles du métier. Je travaille régulièrement, soit dans ma branche, soit quand je n’y trouve pas d’emploi à toute autre tâche. Par exemple j’ai été ouvrier agricole dans un élevage industriel de dindes pendant un an mais aussi plongeur ou cuisinier dans des restaurants, j’ai travaillé en usine ou encore dans les frigos d’une plate forme d’approvisionnement de la grande distribution.

Je suis donc un « bon pauvre », un « bon chômeur » qui remplit ses obligations auprès du Conseil Général pour le RSA et de Pôle Emploi pour accéder à mon droit à la solidarité nationale.

Mais Pôle Emploi, qui menace en permanence de radiation sous des prétextes à la fois fallacieux et illégaux ne supporte pas qu’on puisse penser, avoir un avis et surtout qu’on remette en cause ses pratiques iniques qui n’ont d’autre but que de faire baisser artificiellement les chiffres du chômages, de faire peur aux chômeurs et d’éluder ses incompétences.

J’ai été précédemment radié au prétexte que je n’aurai pas répondu à une convocation que je n’ai jamais eu. Il a fallu que j’este en référé auprès du tribunal administratif pour être réintégré et voir la menace de la suppression du RSA suspendue par le Conseil Général. J’ai ensuite été menacé de radiation car je n’ai pas répondu à un «  entretien téléphonique » alors que Pôle Emploi s’est fait taper sur les doigts par le médiateur de cet organisme il y a plusieurs années car cela ne peux pas justifier une radiation. Chaque fois, j’argumente mes défenses avec un courrier poli et fait de même lorsque je suis reçu en face à face. Chaque fois les menaces vont crescendo, jusqu’à aujourd’hui me menacer de poursuites judiciaires pour avoir simplement rappelé que j’étais là par obligation légale.

Je sais que ces menaces sont lancées en l’air qu’ils n’en feront rien car je respecte mes engagement et pas eux. Mais je suis en colère, non pour moi, mais pour tous les chômeurs qui n’ont pas la capacité de se défendre et essaient de répondre aux injonctions paradoxales des Conseils Généraux et de Pôle Emploi qui ne veulent pas admettre qu’ils sont les bras armés du patronat et du gouvernement dans la guerre envers les pauvres, qui ne veulent pas reconnaître qu’ils ne peuvent rien pour nous, qu’il y a des années lumières entre leur discours et leurs actes et qu’ils n’ont pas les moyens de leurs ambitions, que c’est la crise et qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

Plus encore, ce qui me choque, c’est que certains salariés de Pôle Emploi adhèrent à cette guerre envers les pauvre, d’autant plus que des postes y sont supprimés, de peur de rejoindre la cohorte de ceux qu’ils sont censés aider.

Dans quelle mesure pourrais-je poursuivre Pôle Emploi auprès du Tribunal Administratif afin que ce type d’intimidation grave et inacceptable ne se reproduise plus ?

Malgré mes recherches sur le net, je ne trouve aucune référence à ce type de menace judiciaire, en auriez-vous ?

Ps : Je comprend bien qu’en cas de «  pétage de plomb » de la part d’un chômeur, ou de menaces, Pôle Emploi puisse se défendre et menacer le chômeur de la sorte. Par contre, je n’accepte pas que l’on me menace pour avoir simplement donné mon avis et répondu franchement à une question.

Radiations, stigmatisation, pressions, judiciarisation

Ce chômeur a écrit en R.A.R à la direction régionale du Pôle et a envoyé copie de son courrier à la DDTEFP (direction départementale du travail de l’emploi et de la formation professionnelle), ainsi qu’au Syndicat CGT de Pôle Emploi et à la CGT Chômeurs Rebelles [3]. Il envisage de lancer une procédure contre Pôle emploi suite à ces menaces. Divers messages du forum du site recours radiation dédié à un Observatoire de Pôle emploi où ce témoignage a été publié initialement, concluent que ce n’est pas au Tribunal administratif qu’une réponse juridique pourrait être tentée puisqu’il s’agit de rien de moins que d’une affaire pénale.

Se laisser menacer ainsi reviendrait à encourager des poursuites à venir.
Nous demandons aux chômeurs et précaires de nous écrirepermanenceprecarite chez cip-idf.org) lorsqu’ils sont l’objet de telles menaces de poursuites et/ou de plaintes. On nous veut isolés, pour nous défendre, partageons les informations sur la situation qui nous est faite !

Nous sommes placés là face à une situation d’apparence paradoxale : zone de non droit, Pôle emploi emploie la loi à son service, menace d’utiliser la justice à l’encontre de ses clients-candidats.

Ici cela commence par une radiation annulée au T.A. Rien d’anecdotique : si les radiations sont illégitimes, elles sont aussi le plus souvent illégales. Le fonctionnement du Pôle repose sur des abus de droit, c’est l’ordinaire de cette institution [4]. On sait que les recours disponibles (Instance paritaire régionale, médiateur) sont internes, c’est-à-dire que Pôle est à la fois juge et partie. Ce qui bien évidemment dessert les chômeurs et précaires.

De plus, en matière de droits sociaux, contrairement à ce qui se produit en droit du travail, les recours, les procédures durant lesquelles des instances tierces (T.A, T.G.I) sont saisies sont extrêmement rares par rapport à la quantité de litiges. Des théoriciens du droit social parle à ce propos de "droit diffus", manière de décrire le caractère insaisissable et évanescent du droit social lorsqu’il ne ressort par de la relation de subordination salariale classique (employeur/salarié). La relative faiblesse des montants en jeu, la complexité et la longueur des procédures font qu’il y a très peu d’actions juridiques intentées par les premiers concernés. Ce qui entraine une faiblesse dramatique de la production de jurisprudence formelle (des décisions de justice sur lesquelles s’appuyer en cas de litige). Y compris parmi les collectifs, on préférera le plus souvent régler un litige par une action qui débloque des droits [5], parce que l’urgence est de disposer d’un revenu, plutôt que de laisser durer un tort afin de faire sanctionner par voie de justice l’institution qui est en responsable.

Tactique. En face, les institutions agissent elles aussi en ce sens en faisant ce qu’il faut pour éviter qu’interviennent des décisions de justice qui les condamnent, quitte à ouvrir des droits, mais au dernier moment. Ainsi on voit fréquemment la CPAM refuser un congé maternité le plus longtemps possible, puis y ouvrir droit peu avant un procès qu’elle sait devoir perdre [6], afin de supprimer le motif de la procédure, d’éteindre l’action juridique avant son résultat.

À Pôle emploi il est fréquent que lorsqu’une série de démarches individuelles n’a rien donné, le fait de venir accompagné permette de débloquer une situation. Il arrive également souvent qu’adresser un courrier de mise en demeure argumenté, assorti de l’avertissement qu’un avocat va être saisi et/ou qu’une procédure va être lancée à telle date, pour que Pôle emploi lâche dans le délai qui lui est imparti par la mise en demeure.

La stigmatisation du chômeur (incapable, responsable de sa situation, indigne) est le versant moral du rapport individualisant par lequel l’institution le construit. Le "demandeur d’emploi" (et de revenu) est seul face à une instance qui représente l’intérêt de la société. [7] La défense du Pôle, de ses prérogatives, de son arbitraire, ce n’est rien de moins que la défense de la société [8]. Qu’un "candidat" (c’est ainsi que le Pôle désigne désormais les chômeurs) joue mal le rôle qui lui est assigné, ne respecte pas les faux semblants que ce jeu imposé implique et il pourra se voir menacé de procès pour "propos désobligeants".

La directrice du Pôle qui envoie ce courrier dit vrai, si on veut bien l’entendre : toute parole qui ne respecte pas la convention est en un sens "désobligeante" du fait même qu’elle nous libère pour partie de l’obligation de "jouer le jeu" dont Pôle emploi est le pauvre théâtre. Là où cette directrice se trompe (sans doute est-ce un manque provisoire d’expérience dans l’usage du droit pénal), c’est que tenir des propos désobligeants ne caractérise pas un délit.

De la menace aux poursuites : entraver et dissuader la défense des chômeurs et précaires

D’autres responsables de Pôle (sans doute mieux conseillés par leur direction) ont une solution pour traduire en termes juridiques une situation gênante, pour qualifier juridiquement un problème. S’inspirant des pratiques policières qui ont fait du délit d’outrage un moyen pratique de faire condamner sur la base de leur seules déclarations les quidams qui leur tombent sous la main en récoltant des dommages et intérêts [9], la directrice de Pôle emploi Vic d’Azir a porté plainte pour "outrage à Pôle emploi" contre l’un de nous, suite à une action d’accompagnement dans les locaux de Pôle en octobre 2009 de plusieurs intermittents en butte à des contrôles mandataires et autres refus d’indemnisation .

Lors de toute démarche administrative, chacun a légalement la possibilité d’être accompagné par la personne de son choix pour faire valoir ses droits, ne pas être seul face aux représentants d’une institution dont sa survie peut dépendre. Et il est bien souvent nécessaire de désindividualiser ainsi le rapport, ne serait-ce que pour faire appliquer la réglementation [10].

Mais ni la CAF, ni Pôle emploi ne l’entendent ainsi. Et il est fréquent que leurs responsables essaient de restreindre cette possibilité, puisqu’elle remet en cause l’individualisation qu’elles produisent et sur laquelle elles s’appuient. Le droit admet cette faculté de ne pas comparaître seul face à l’institution, mais l’organisation de la rareté et l’arbitraire qui la caractérise s’y oppose. Gouverner les individus implique en effet de refuser tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à leur libre association, de dissuader toute forme de coalition qui viendrait modifier ou rompre une relation asymétrique, un rapport du faible au fort, où chacun doit isolément rendre des compte à l’institution [11].
C’est donc suite à l’une de ces actions d’accompagnement collectif, une directrice du Pôle emploi Vicq d’azir a ainsi porté plainte à un moment où il nous arrivait fréquemment d’ouvrir des droits par de telles actions. L’un de nous doit comparaître mardi 22 novembre à 9h à la 10e chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance, Palais de justice de Paris.
Vous êtes invités à être présents pour manifester votre solidarité.

Nous reviendrons sous peu plus en détail sur cette affaire.

Pour préparer cette audience nous sommes à la recherche de témoignages écrits quant à la façon dont les droits ne sont pas respectés et de "récits de cas" où de multiples démarches individuelles n’ont pas donné de résultats avant que la personne concernée se soit fait accompagner par une ou des personnes de son choix, collectif, association, etc. Pour ce faire, vous pouvez soit passer aux permanences du lundi soit écrire aux adresses qui suivent en bas de page.

Notes :

[1] On a perdu la photo de ce texte. Il diffère sensiblement de celui placardé dans les CAF qui mentionne des sanctions et jugements à l’encontre des fraudeurs, façon de nous dire que nous sommes tous suspects, coupables potentiels et punissables. L’affiche Pôle vise à dissuader toute contestation, disant grosso modo si vous râlez, faites du bruit, troublez vous serez poursuivis par la direction. Si vous avez son image, merci de l’envoyer à accueil@cip-idf.org

[2] En fait, lorsque l’on est bien informé et soigneux dans ses démarches administratives sur le ouaibe, on peut éviter de se rendre aux convocs, voir Pôle emploi : Convocation pour « entretien téléphonique », pas de sanction possible ; Et quelques conseils pour faire face aux radiations, au suivi...

[3] http://cgtchomeursrebelles56.blogsp...

[4] Voir : Unedic, zone de non-droit : nous portons plainte. Des recalculées

[5] Voir par exemple : CAF Nationale : 8 cars de CRS, 10 policiers en civil (im)mobilisés, 2000 euros de "trop perçu" RMi récupérés

[6] En septembre dernier a eu lieu "l’audition" au TASS (tribunal des affaires de sécurité sociale) d’une Matermittente concernant la non indemnisation de son congé maternité. La Cpam a une fois de plus demandé le renvoi. Quoique la Cpam fasse, comme revenir sur sa décision de refus d’ouverture de droits et indemniser la plaignante avant que le jugement n’ait lieu, cette cause sera défendue. C’est l’occasion de mettre la Cpam face à son déni de droit et de rendre public cet enjeu. Venez donc à l’audience ce mercredi 9 novembre à 13h30 au TASS, 11 rue de Cambrai, Paris 19e, Métro Corentin Cariou.

[7] Cette asymétrie qui pèse sur le salarié disponible est plus décisive encore que celle qui existe entre un salarié en poste et son employeur. On nous présente en effet ce dernier comme une incarnation de l’intérêt général (depuis les années 80 on veut nous faire croire que l’entreprise est la source de toute richesse) mais il reste un capitaliste particulier parmi d’autres. Il n’en est pas de même avec Pôle emploi.

[8] "Que pourraient être les projets révolutionnaires sans ce déchiffrement des dissymétries, des injustices et des violences qui fonctionnent, malgré l’ordre des lois, à travers et grâce à l’ordre des lois ? sans la volonté de remettre au jour une guerre réelle, qui continue à se dérouler, mais que précisément l’ordre silencieux du pouvoir a pour fonction et pour intérêt d’étouffer et de masquer ? sans la volonté de réactiver cette guerre à travers un savoir historique précis, et sans l’utilisation de ce savoir comme élément tactique à l’intérieur de la guerre réelle que l’on mène ?" Il faut défendre la société, Michel Foucault, Cours au Collège de France (1976), Gallimard-Seuil, 1997

[9] Voir 10 raisons de dépénaliser le délit d’outrage

[10] Et cela fonctionne souvent, c’est-à-dire que l’on obtient ce que l’on ne parvenait pas à obtenir seul, voir par exemple Montreuil : à Pôle Emploi comme ailleurs, ne pas se laisser faire

[11] Pour une analyse concrète de ce rapport : Techniques de pouvoir pastoral : le suivi individuel des chômeurs et des allocataires du RSA

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle, lundi de 15h à 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses à cap@cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h à 17h30. Adressez témoignages, analyses, questions à permanenceprecarite@cip-idf.org

À la CIP, 13bd de Strasbourg, M° Strasbourg Saint-Denis
Tel 01 40 34 59 74

La coordination a dû déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de près de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement à faire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Pour contribuer à la suite :

• faites connaître et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde.

• indiquez à accueil@cip-idf.org un n° de téléphone afin de recevoir un SMS pour être prévenus lors d’actions pour le relogement ou d’autres échéances importantes.

Retour en haut de la page

Thèmes liés à l'article

France c'est aussi ...

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 | ... | 565

fRance / Libertés fondamentales c'est aussi ...

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 | ... | 735