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Internationalistes 13

Jean Tabet, infatigable militant anticolonialiste, nous a quittés.


Article mis en ligne le dimanche 6 novembre 2011

Jean Tabet, infatigable militant anticolonialiste, nous a quitté

Jean Tabet était un combattant de toutes les luttes anticolonialistes, un antifasciste efficace, grand initiateur des Salons du livre antifasciste de Gardanne et de Port de Bouc, un ardent défenseur du mouvement de la lecture publique ayant marqué la trajectoire de nombreux bibliothécaires ou travailleurs du livre.

Il fut aussi pour nombre d’entre nous un ami, une référence chaleureuse, attentive mais exigeant et sans concession.

Alain Castan

Le journal algérien le Matin lui a rendu un bel hommage que nous publions ci-dessous :

Du FLN à Curiel en passant par Ben Barka, il fut de tous les combats de l’anticolonialisme. Récemment encore, il a décliné une invitation à la commémoration du cinquantième anniversaire du 1er Novembre ne voulant pas cautionner un "pouvoir qui avait emprisonné Benchicou et Hafnaoui Ghoul"...Jean laisse un vide impossible à combler. Son portrait par M. Kaouah.

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L’anticolonialisme a ses Justes. Certes moins connus et honorés que leurs homologues, femmes et hommes qui sauvèrent d’une mort certaine des juifs durant la déferlante nazie sur le monde. Les Justes de l’anticolonialisme ont pris fait et cause pour "les damnés de la terre", les colonisés qui aspiraient à vivre dans la dignité et la liberté.

Les Maghrébins, les Algériens, plus particulièrement, ont trouvé à leurs côtés, cette avant-garde, certes réduite mais exemplaire. Ces militants européens, français singulièrement, ont dû lutter à contre-courant de leur propre société, vivre parfois douloureusement des ruptures avec leur propre famille, prendre leurs distances avec leur parti, leur église, leur communauté et vivre dans le danger, subir l’excommunication et la prison. Et parfois, au bout du chemin, se retrouver seuls, leur héroïsme ignoré quant à l’hostilité et l’incompréhension des leurs pouvaient s’ajouter le manque de reconnaissance, sinon l’ingratitude. Ils ont accompagné activement les pays colonisés dans leur mouvement de libération, soutenu généralement leurs options progressistes ou considéré qu’ils n’étaient pas dans leur vocation de peser sur leurs choix post-indépendances. Mais ils ne sont jamais restés indifférents au sort des peuples anciennement colonisés. Ils sont restés solidaires de manière ou d’une autre, quitte à susciter l’agacement, voire l’ire des gouvernants de ces peuples, à travers les avatars des indépendances.

En ce mois de mars, 45e anniversaire du cessez-le-feu de la guerre d’Algérie aux termes des Accords d’Evian, Jour de la Victoire, Youm Annasr pour les Algériens, il est hautement pertinent de retracer le parcours emblématique de l’un de ces Justes de l’anticolonialisme : Jean Tabet. Pour ce dernier les images les plus prégnantes s’ancrent à partir de juillet 62. "J’ai un souvenir extraordinaire de cette période. J’ai l’impression, je me trompe peut-être mais quand je vois les images et les joies de la Libération de la France, j’ai l’impression de joie de ce type. C’est-à-dire un peuple cherchant à se faire lui-même pour la première fois. Par exemple, j’ai assisté à la journée de l’arbre, c’était extraordinaire, beaucoup d’élan populaire. Il y avait beaucoup de gens qui apprenaient à lire, qui apprenaient à d’autres à lire. J’ai été dans une école de La Casbah où j’ai enseigné à mi-temps, j’ai pu voir la soif d’apprendre, de s’instruire. On dit que la révolution mange ses enfants. Avant qu’elle ne le fasse, il y a de sacrés bons moments quand même ! Un peu à l’assaut du ciel pour reprendre la vieille expression".

Mais comment lui est-elle venue cette conscience des damnés de la terre, lui qui appartenait à un milieu relativement aisé ? Pour Jean Tabet, cette sensibilité au drame des laissés-pour-compte remonte à sa prime jeunesse. : "Dès mon jeune âge, j’ai été fasciné par les plus grandes aventures humaines du XXe siècle, des Brigades Internationales de la guerre d’Espagne, de la Résistance. Deux références utiles et justes. J’ai très mal vécu la guerre d’Algérie, je l’ai vécue comme une agression contre un peuple qui voulait être libre. Pour moi, j’avais le sentiment qu’on jouait le rôle de nos ennemis la Gestapo, la dureté du fascisme. Donc, j’ai glissé comme ça de l’antifascisme à l’anti-colonialisme. Ce qui est au fond assez logique.

De Ben Barka au FLN

La façon dont se comportait l’armée française en Algérie était totalement inadmissible. Je sais que ce n’était pas le cas de tout le monde. Il fallait trouver les moyens d’aider les gens qui luttaient pour leur liberté, qui luttaient pour leur indépendance. Et cette vieille phrase m’a toujours frappé : un peuple qui asservit un autre peuple est lui-même asservi. C’est vrai, c’est évident. En plus je savais que moi-même j’allais être appelé au service militaire. Il n’en était pas question. Je n’allais pas accepter d’aller servir en Algérie pour massacrer les gens en lutte pour leur liberté". Né au Maroc, Jean Tabet était par ailleurs déjà engagé aux côtés du Mouvement de libération nationale marocain dont il fit connaissance de sa figure phare, Mehdi Ben Barka. Jean Tabet parle de ce dernier comme avec l’émotion de la première rencontre : Je le rencontrais souvent. La première fois c’était dans un café que nous nous sommes parlé sérieusement, "Une vieille phrase m’a toujours frappé : un peuple qui asservit un autre peuple est lui-même asservi." Il m’a dit : “Si tu veux je te fais découvrir un Maroc autre que celui que tu connais. Or, j’avais quitté enfant le Maroc et j’avais une vision, une impression du Maroc. Il m’a envoyé à plusieurs reprises en mission au Maroc parmi les gens de son parti. La misère, je l’avais vue mais grâce aux militants de son parti, j’ai vu l’analyse, si on peut dire, de la misère. La guerre d’Algérie était en cours. Et je lui ai dit que je voulais être mis en contact avec le FLN pour aider ce dernier". Avant de poursuivre, nous lui demandons de revenir de nous évoquer son initiative d’interviewer Ben Barka.

Jean Tabet aime être précis : "C’est un peu plus compliqué que cela. D’abord, j’ai apporté mon aide au FLN. Vu que Ben Barka ne m’avait pas encore donné de contact avec le FLN, j’ai été au procès Jeanson. Il y avait une femme enceinte de l’un des condamnés algériens du procès Jeanson. Il y avait des parachutistes qui voulaient tabasser tout le monde, et en particulier cette femme enceinte. On l’a protégée. Elle aurait pu croire que j’étais un flic quand même mais je lui ai dit que je voulais avoir un contact avec le FLN. Et deux jours après, quelqu’un est venu me recruter dans les réseaux de soutien au FLN, réseau Curiel. Donc vers la fin 1961, début 62, j’ai interviewé Ben Barka dans une publication clandestine, Vérité anticolonialiste. Et Ben Barka m’a dit : il faut maintenant que tous ceux qui ont aidé le FLN réfléchissent à aider d’autres mouvements de libération nationale." Nécessairement en Afrique ?

Jean Tabet poursuit : "Quand je suis parti au Maroc parce que j’étais grillé dans le cadre du réseau parce que les Algériens avec lesquels j’étais en rapport avaient été arrêtés tous et que j’étais appelé au service militaire, au lieu de partir comme la plupart en Suisse ou en Belgique pour me réfugier, je suis parti au Maroc et Ben Barka m’a ouvert les contacts avec tous les autres mouvements nationaux de libération, ceux des colonies africaines, l’Union des populations du Cameroun, les mouvements des colonies portugaises, le CNOCP,(Comité de coordination des organisations nationalistes des colonies portugaises présidé par Aquino de Braganca, Amilcar Cabral qui passait régulièrement)…. Rabat était un pays pourri mais qui était obligé quand même de donner le change et d’accueillir quelques mouvements de libération. Ce qui préfigure ce qui se fera plus tard en Algérie indépendante à une échelle plus large. Il y avait aussi l’ANC d’Afrique du Sud, le Sawaba du Niger …". Revenant à son destin personnel, il cite ces lignes tirées du livre Un homme à part de Gilles Perrault consacré à Henri Curiel : "Je voulais être un révolutionnaire professionnel selon la définition de Lénine".


Rencontre d’Henri Curiel

Aujourd’hui, une telle définition définit un bureaucrate de la politique. Que faut-il entendre par cela ? Jean Tabet met en perspective sa profession de foi : "Dans les partis français, on appelle cela permanent. Je distingue cette notion l’une de l’autre. Dans un projet révolutionnaire cela ne veut pas dire permanent ou carriériste d’un parti. Le fait de penser d’avoir sauvé quelques vies du FLN qui étaient pourchassées, d’avoir fait évader de prison d’autres m’a démontré directement qu’en militantisme, il est toujours difficile de se rendre compte dans l’immédiat de son utilité. Or, là je me rends compte très vite d’avoir été utile.

Quand je rencontre ces peuples d’Afrique qui luttent pour leur indépendance, qu’ils sont isolés du point de vue des forces démocratiques européennes, je me dit qu’il faut établir le lien avec eux. C’est un chantier extraordinaire. Henri Curiel, qui était en prison à la même époque, était en train de penser comment les réseaux d’aide au FLN devaient se transformer en réseaux d’aide à l’ensemble des Mouvements de libération en lutte. Cela convergeait parfaitement avec l’idée de Ben Barka. Je rencontre enfin Henri (Curiel) qui sort de prison.C’est le choc, je comprends que ce qui chez moi était spontané, un peu fou, est chez lui argumenté, ossaturé, théorisé. Il me touche énormément avec sa façon de mettre en valeur ses interlocuteurs, sa simplicité, son immense rayonnement humain. J’avais l’impression de ne rien pouvoir lui refuser. C’est ainsi que je me retrouve à Alger avec Didar dirigeant un groupe de l’organisation Solidarité en Algérie. Les liens vont s’étendre avec Saint- Domingue, le Venezuela, Cuba."

Henri Curiel, Ben Barka, deux destins révolutionnaires tragiques. En ce qui concerne le premier, on connaît davantage son combat mais on sait peu sur les tenants et aboutissants de son assassinat ? Comment Jean Tabet voit-il la postérité de Curiel ? "Je crois que lui a été vraiment un révolutionnaire au sens qu’il a épousé un certain nombre de causes importantes dans le monde, qu’elles soient anti-colonialistes ou anti-fascistes"… Nous lui faisons remarquer qu’il venait d’Egypte. Jean Tabet nous reprend : "Oui. Mais on ne peut pas dire en ce sens qu’il était un tiers-mondiste. Mais il vient, comme nous Français, du Tiers-monde. C’est un grand bourgeois qui a pris conscience très jeune de la misère qui régnait en Egypte, qui a d’ailleurs donné sa très belle demeure à l’ambassade d’Algérie en Egypte.C’est le don de toute sa fortune". Il en avait héritée sans doute, car il ne devait pas être très fort en affaires, faisons-nous remarquer.

"Pas du tout. C’est vraiment donner un sens à sa vie que de travailler avec des gens comme ça … Mehdi Ben Barka était quelqu’un d’extraordinaire. Une énergie, une vitalité comme je n’en ai vu chez personne d’autre. Il n’arrêtait jamais de travailler. Une vraie mitrailleuse. Il recevait dix personnes à la fois, menait quatre conversations en même temps. Pour aller plus vite, il organisait des rendez-vous dans sa voiture ! Un phénomène ! Après, quand j’ai connu Henri (Curiel) je n’ai eu de cesse de les faire se rencontrer, ce qui se fera plus tard…. Vous aidez pour des faux-papiers, des passages de frontières ou des stages de formation. Tout ce qui peut être utile à des Mouvements en lutte pour leur émancipation.

Ce qu’on appelle très simplement la solidarité internationale. Il faut savoir qu’en cette période-là, plein de leaders progressistes, je ne vais pas les citer, ont été assassinés par l’impérialisme, soit américain, soit français. Ce sont les leaders de l’union des populations du Cameroun, tel Félix Moumié ; Amilcar Cabral de Guinée-Bissau, de Lumumba au Congo…C’était une politique radicale pour éliminer les leaders importants. Curiel, finalement, qui aidait ces Mouvements finira de la même façon. Eliminé par les mêmes forces". Nous lui faisons remarquer que l’on pouvait penser que ce type de liquidation était terminé à la fin des années soixante dix ? Jean Tabet explique : "Ce n’était pas du tout terminé, à l’époque de Giscard d’Estaing, bien au contraire. D’abord énormément de Palestiniens sont tombés. Mon ami Mohamed Boudia a été assassiné à Paris. Un Algérien qui avait épousé la cause palestinienne. Il avait été tué par le Mossad". Est-ce vraiment confirmé ? Pour l’ami de Boudia : "C’est évident. Il y a eu le représentant de l’OLP qui a été tué. Mais aussi des antifascistes espagnols ont été liquidés.

J’avais un ami imprimeur, son ouvrier espagnol avait été liquidé. Il y a eu en fait des dizaines d’assassinats politiques en plein Paris.Mais les Français ont tendance à l’oublier. Comme l’a dit quelqu’un, Henri Curiel était un mutant en avance sur son temps. Je dirais qu’Henri et Ben Barka étaient des mutants. Nous avons tellement besoin de mutants aujourd’hui". Pour Jean Tabet, la plongée dans l’histoire n’a pour but une quelconque autosatisfaction personnelle, c’est plutôt une exigence dialectique pour affronter les enjeux du présent et du futur. Pour cela, il cite souvent la phrase d’Antonio Gramsci : "Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient".

Durant "la décennie rouge", Jean Tabet fut aux premières lignes de la solidarité avec le peuple algérien martyrisé par le terrorisme intégriste. Intraitable visà-vis de l’impérialisme, il l’est autant à l’égard de ce qu’il qualifie de "néo-fascisme" et dont il décèle et dénonce les funestes connections. Toujours confiant dans les nouvelles "formes de regroupement ou de résistance" qui intègrent "le combat des femmes, l’écologie, l’action contre le travail des enfants, les associations antiracistes et pour la démocratie et antifascistes, les forces qui s’engagent contre la dictature et pour la démocratie, l’action des sans-papiers".

Parmi ses divers engagements, il fait partie du Comité de rédaction de la revue Recherches internationales dirigée par l’économiste Michel Rogalski. Ami de longue date du peuple algérien, dont le combat mérite entière justice et satisfaction de ses aspirations sociales et démocratiques à ses yeux, de Jean Tabet lequel ne fait pas dans la complaisance. En témoigne sa solidarité avec les journalistes algériens, particulièrement "bouleversé par le sort réservé à MM. Benchicou et Hafnaoui Ghoul" qui le fit décliner en 2004 une invitation à la commémoration du cinquantième anniversaire du 1er Novembre. .. Jean Tabet cite rarement, nous semble-t-il, les poètes. Mais quand il le fait, c’est à bon escient, et avec une éclairante concision.

C’est le cas d’Hölderlin dont il cite ce vers : "Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve". Belle devise pour Jean Tabet, ce compagnon de Curiel et de Ben Barka ! En arabe, Tabet, peut signifier : debout, constant. Un mutant, somme toute, dans ce monde où le reniement est fréquent.

Propos recueillis par Abdelmadjid Kaouah

http://www.lematindz.net/news/6064-...

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