Une tribune pour les luttes

35 ans après la loi Veil

La situation est préoccupante en matière d’avortement...

par Selina Kyle

Article mis en ligne le lundi 5 décembre 2011

A lire avec les liens et les photos.
http://dechainees.blogspot.com/2011/11/35-ans-apres-la-loi-veil.html

Des centres IVG ferment, les médecins sont de moins en moins nombreux à accepter d’en pratiquer (les anciens "militants" partent à la retraite), leur corporation s’oppose par ailleurs à ce que les sages-femmes puissent assumer ce rôle (et parmi elles, certaines évoquent aussi une opposition de principe à exécuter cet acte). Obtenir un rendez-vous pour une interruption volontaire de grossesse est pour bon nombre de femmes un véritable parcours du combattant. Et quand on n’est plus dans les délais légaux (12 semaines de grossesse), que faire ? On constate une augmentation du nombre de femmes qui vont avorter à l’étranger, là où les délais légaux sont plus longs (souvent aux Pays-Bas, en Espagne ou en Angleterre). Entre 5000 et 6000 femmes seraient concernées chaque année.

Et pour les autres ? Celles qui n’ont pas les moyens de se payer le déplacement ? Celles qui ont peur que ça se sache (notamment les mineures) ? Toutes celles qui sont désespérées de ne pas trouver de solution près de chez elles ?

Verra-t-on bientôt ressurgir les bonnes vieilles méthodes du passé et leur lot de cadavres pour n’avoir pas souhaité poursuivre une grossesse ? Les aiguilles à tricoter ? Les tringles à rideaux ? Les injections vaginales de vinaigre ? De savon ? Les tisanes de "sorcière" (un petit cocktail d’absinthe et d’arsenic, qui sait, ça pourrait marcher...) ? Les coups dans le ventre ? Bref, refaire comme mémé ?

(Photo prise à la manif des Lilas, au mois de septembre dernier)

Car non seulement il s’avère parfois difficile d’obtenir un rendez-vous dans les délais légaux, mais de plus, il convient aussi de s’armer d’une bonne dose de courage pour affronter le tabou qui persiste encore autour de cette question, quand on n’est pas confrontée à un mépris affiché pour son choix...

Et qui dit difficulté à obtenir un rendez-vous dit aussi limitation du choix quant à la méthode (médicamenteuse ou chirurgicale). Car après 7 semaines de grossesse (9 semaines d’aménorrhée), l’IVG médicamenteuse présente des risques plus importants... Risques que certains médecins n’hésitent cependant pas à faire courir à leurs patientes lorsqu’ils ne souhaitent pas pratiquer d’aspiration (non seulement ça implique davantage, ça prend du temps, mais en plus, c’est mal payé : 300 euros pour une IVG, contre 900 pour le même acte lors d’une fausse couche...).

L’internet vient aujourd’hui à la rescousse de la femme moderne... Si vous tapez "avortement info" sur Google, le premier site qui apparaît, c’est IVG.net. Il se présente comme un Centre de documentation médicale sur l’avortement. Il est en réalité tenu par des personnes qui y sont opposées... Le numéro d’appel gratuit vous mettra en relation avec une personne désireuse de vous faire changer d’avis... Vous trouverez là bon nombre d’articles voire quelques vidéos dont la finalité est soit de vous faire peur (sans le moindre scrupule à user d’arguments mensongers), soit de vous amener à culpabiliser...

Ce n’est pas que j’estime que les anti-avortement n’aient pas le droit d’exprimer leurs opinions sur la Toile. C’est juste que je trouve malhonnête qu’ils le fassent de manière aussi sournoise, allant jusqu’à utiliser sur leur bannière la dénomination d’un véritable site d’information, SOS IVG...

Mais nous vivons une époque formidable ! Aux moyens barbares utilisés par nos grands-mères, le Web vous propose une alternative : acheter un kit d’avortement. Une méthode associant la Mifépristone et le Misoprostol en comprimés, et qui elle aussi présente des risques non négligeables (hémorragie, infection, poursuite de la grossesse avec de possibles malformations fœtales...), surtout quand on a dépassé 7 semaines de grossesse... Risques que des femmes prendront parce qu’elles n’ont plus le choix ou pour éviter les propos infantilisants des soignants (quand ça t’arrive une fois, ça refroidit...), en se disant qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée...

Trente-cinq ans après la loi Veil... On nous parle de dérembourser l’avortement (en Suisse, mais aussi en France !). Et à en juger par les réactions de certains internautes (y compris de nombreuses femmes !), si cela était compensé par la gratuité des méthodes contraceptives, ce serait acceptable.

Un retour en arrière considérable, en réalité. Non seulement parce qu’on peut tomber enceinte en usant d’une méthode contraceptive mais aussi parce qu’il existe mille et unes raisons qui expliquent qu’on se soit livrée à un acte de chair sans être protégée... sans qu’on n’ait pour autant comme projet de mener une grossesse à terme et d’élever un enfant.

Car c’est bien là qu’est le nœud du problème. Doit-on considérer la maternité comme une résultante logique de tout rapport hétérosexuel non protégé ? Nous sommes pourtant parvenus à dissocier la sexualité de la reproduction grâce à la contraception et à l’IVG. On évoquait dans les années 70 la notion de liberté sexuelle, de libre disposition de son corps... En clair, on disait que s’envoyer en l’air, c’était une chose ; mais qu’avoir un projet de maternité, c’en était une autre. Doit-on revenir là-dessus en considérant que la responsabilité d’une femme vis à vis d’un enfant à venir dépend uniquement de son degré de fertilité, d’un échec de contraception ou d’un oubli ? Faut-il ancrer plus profondément la peur de la grossesse non désirée au ventre des femmes, suffisamment pour entraver leur sexualité ou pour les rendre prêtes à faire n’importe quoi pour avorter ?

Il y aurait sur ce dernier point beaucoup à dire de l’inégalité des hommes à cet égard (la paternité peut légalement leur être imposée, même s’il ne l’ont jamais souhaitée). Peut-être dans un autre billet.

Oui, il est souhaitable de mieux informer les jeunes au sujet de la sexualité et de la contraception. Oui, il est important de permettre aux femmes de trouver le moyen de contraception qui leur convient. Oui, il faut que la contraception soit accessible à toutes. Mais malgré cela, des grossesses non désirées, il y en aura toujours. Faire de l’avortement un luxe que pourront (et encore, vue la tendance, ce sera difficilement) se payer les femmes aux revenus confortables, ce n’est ni plus ni moins que de nous réduire toutes (mais encore plus les pauvres) à des utérus sur pattes et ramener notre sexualité à sa seule dimension procréatrice.

Merde, non, on ne peut pas cautionner ça !

Car peut-être qu’un jour, sur un coup de cœur, un coup de sang, un coup de folie, vous-mêmes - internautes de sexe féminin - qui vous sentez raisonnables et sûres de vous, vous retrouverez avec un polichinelle dans le tiroir, dont vous ne voudrez pas. Penser aux autres, c’est aussi penser à soi. Alors, continuons à défendre le droit à l’avortement et insistons sur la qualité de son accompagnement !

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