Une tribune pour les luttes

Mouvement des chômeurs : De nouvelles formes de lutte plus radicales

par Evelyne Perrin (AC !, Stop précarité)

Article mis en ligne le samedi 10 décembre 2011

http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article4496

Les associations de défense des chômeurs et précaires se retrouvent actuellement dans une impasse. La restructuration des conventions d’indemnisation et de Pôle emploi rend caduc les anciennes formes de luttes. Mais de nouvelles formes de résistances, des collectifs de précaires au mouvement des indigné-e-s, continuent d’émerger, de s’organiser, et ne cessent de se radicaliser.

A partir de l’explosion du chômage de masse dans les années 1980 et l’installation de l’emploi précaire comme nouvelle norme pour les entrants sur le marché du travail, l’organisation collective des chômeurs et des précaires connait des années de force puis de faiblesse [1]. Les occupations en masse des antennes Assedic et des agences ANPE en décembre 1997 et janvier 1998 suite à la suppression des fonds sociaux des Assedic marquent l’apogée de ce mouvement. Le gouvernement Jospin avait répondu à l’époque par une maigre loi contre l’exclusion aux effets rapidement gommés par la poursuite des restructurations capitalistes et des logiques néolibérales, avec comme conséquence une aggravation continue du chômage et de la précarité. De conventions Unedic de plus en plus défavorables en termes d’indemnisation du chômage à la remise en cause du droit du travail sous les coups de boutoir du patronat, les années suivantes voient la destruction des garanties attachées au statut de salarié et aux droits des chômeurs. Avec la suppression en 2002 de l’accès à des formations longues et la fusion forcée en 2008 entre Assedic (indemnisation) et ANPE (accompagnement des chômeurs), l’accompagnement des chômeurs se mue en chasse, et Pôle-emploi se transforme malgré les résistances de ses employé-e-s en « police-emploi ».

Le mouvement des chômeurs en crise

En parallèle de cette fusion qui évince définitivement les chômeurs des locaux de Pôle-emploi, la tâche des trois associations de défense des chômeurs et précaires – Agir ensemble contre le chômage (AC !), L’Association pour l’emploi, l’information et la solidarité des chômeurs et des précaires (Apeis) et le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), auxquelles s’ajoute la CGT-Chômeurs – est devenue de plus en plus difficile.

On ne trouve plus les chômeurs à Pôle-emploi, ils sont rejetés dans leur isolement et leur accompagnement repose sur leur culpabilisation individuelle. Une coordination entre les différents éléments du mouvement est tentée au sein du collectif Droits nouveaux à partir de 2005 qui rassemble jusqu’à une douzaine d’organisations [2], élaborant en 2006 une plate-forme pour une garantie de revenu décent pour tous, avec ou sans emploi, largement reprise. En mai 2009, des Etats généraux du chômage et de la précarité rassemblent 200 personnes et 30 organisations. Mais ces tentatives se sont finalement heurtées à une tendance au repli de chaque association de chômeurs sur elle-même et à un refus de s’ouvrir au reste du mouvement social. Il semble que la forme traditionnelle d’une organisation de chômeurs en tant que telle, fermée sur elle-même, soit épuisée. En effet, les frontières entre chômeurs, précaires et même salariés dits « stables » s’estompent progressivement avec l’intensification de la crise du capitalisme.

Depuis plusieurs années déjà, les jeunes salarié-e-s confrontés à la précarité de l’emploi s’organisent sur des bases autonomes, notamment les plus formés d’entre eux, ces «  intellos précaires » décrits par Anne et Marine Rambach [3]. Des collectifs de précaires se créent sans cesse, partout sur le territoire.

L’émergence des collectifs de précaires

Après le Forum social européen de Londres en 2004 s’était constitué le réseau Euromayday, initiant tous les 1er mai des manifestations festives autonomes par rapport aux défilés syndicaux traditionnels. Certains de ces collectifs de précaires, en lien avec le collectif Droits nouveaux, lancent au printemps 2010 la «  grève des chômeurs ». Certes, les chômeurs ne peuvent que difficilement bloquer la production – encore que les blocages décidés en interpro pendant le mouvement des retraites aient montré cette possibilité – mais ils peuvent bloquer la machine répressive de Pôle-emploi, en occupant les locaux jusqu’à obtenir satisfaction sur certains dossiers de radiation ou de trop perçu.

Toutefois, le dynamisme de ces collectifs de précaires varie dans le temps, et bien qu’ils se soient associés pleinement au mouvement des retraites dans ses formes les plus radicales, ils alternent des phases de grande activité (réquisition de la Maison de la grève à Rennes, squats à Montreuil et ailleurs..) et des phases de repli. Par ailleurs, certains réseaux de précaires constitués au fil des ans, comme Stop précarité créé en 2001 par les grévistes de la restauration rapide et du commerce, n’ont rien perdu de leur vitalité.

L’apparition du mouvement des Indigné-e-s

Dans la foulée du Printemps arabe, un nouveau mouvement se crée en mai 2011 qui, malgré des débuts difficiles en France, connaît une force exceptionnelle en Espagne avec l’occupation des places publiques et des marches à travers le pays pendant tout l’été 2011. Il se répand maintenant sur toute la planète : le mouvement des Indigné-e-s, lancé pour protester contre la domination de la finance et contre les potions amères appliquées par les gouvernements dits socialistes pour faire payer la dette par les classes populaires, se caractérise par sa volonté d’une démocratie réelle, son indépendance farouche vis-à-vis des partis politiques, et sa façon totalement inédite de donner la parole à chacun, quitte à en prendre le temps.

Dans ce mouvement se retrouvent ces générations perdues que sont les jeunes générations, notamment en Espagne, en Grèce ou au Portugal, sans avenir, sans emploi, sans toit. Les jeunes Indigné-e-s espagnols sont très souvent diplômés, ont dormi sur les places madrilène et barcelonaise pendant des semaines en mai et juin et ont traversé l’Europe à pied dès juillet pour converger à Bruxelles du 8 au 15 octobre et y manifester à près de 10 000. Ces jeunes sont radicalisés bien que non violents et font écho à l’explosion de colère du peuple grec frappé par des mesures de destruction sociale massive.

Tous les précaires se reconnaissent en eux car ils expriment aussi bien le refus de l’impasse mortifère d’un système prêt à sacrifier les peuples à la finance, que le fait qu’on ne doit rien attendre des pouvoirs constitués. Il s’agit bien de reprendre le pouvoir sur nos vies.

Evelyne Perrin (AC !, Stop précarité)

[1] Evelyne Perrin, Chômeurs et précaires au cœur de la question sociale, Paris, La Dispute, 2004

[2] AC !, APEIS, Actuchômage, CIP-IDF, CNDF, CNT, DAL, Fondation Copernic, MQJS, MNCP, SNU-Pôle emploi, Solidaires, Stop Précarité…

[3] Anne et Marine Rambach, Les intellos précaires, Fayard, 2001

Publié le 5 décembre 2011

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