Une tribune pour les luttes

"Les nouveaux chiens de garde" de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat

Projections suivies de débats avec le réalisateur
- le mardi 31 janvier à 20 h au cinéma Mazarin d’Aix-en-Provence
- le mercredi 1er février à 20h30 au cinéma Renoir à Martigues .
- le jeudi 2 février à 20h au cinéma Saint-Exupéry à Marignane

Article mis en ligne le dimanche 29 janvier 2012

Chers amis, camarades et soutiens,

Sorti en salles le 11 janvier, "Les Nouveaux chiens de garde" casse la baraque : 50 000 entrées en deux semaines, un résultat exceptionnel pour un documentaire de cinéma. Le film n’en est encore qu’au début de son parcours, mais déjà l’accueil chaleureux qu’il reçoit partout où il passe nous permet de tirer quelques enseignements réjouissants.

Le premier, c’est que le prêt-à-penser médiatique est aujourd’hui identifié par beaucoup comme un élément à part entière de l’ordre politique et économique dominant. Si notre film donne envie d’être vu, c’est parce qu’il entre en résonance avec l’exaspération croissante à laquelle se heurte l’autorité des patrons de presse, des faux experts et des éditorialistes de marché. La question des médias, bien qu’occultée par les protagonistes de la campagne électorale en cours, ne peut plus être ignorée. D’où l’inquiétude que l’on sent poindre dans les réactions offusquées d’un certain nombre des "nouveaux chiens de garde" épinglés dans le film (voir l’échantillon ci-dessous)...

Le second enseignement, c’est qu’un film n’a pas nécessairement besoin de se mettre en ordre de promo sur les plateaux de télévision pour trouver son public. Et que nous avons eu raison de miser sur nos propres réseaux – associatifs, syndicaux, politiques – pour amorcer le bouche à oreilles. Les avant-premières organisées dans plusieurs villes en novembre et en décembre ont porté leurs fruits : c’est grâce à votre soutien, grâce aux efforts que nombre d’entre vous ont fournis pour préparer la sortie du film, que celui-ci peut aujourd’hui remplir son rôle. Œuvre collective, "Les Nouveaux chiens de garde" l’est aussi par votre implication.

Mais ce n’est pas une raison pour baisser la garde ! Au contraire, c’est le moment ou jamais de se remobiliser. Le film a bien démarré, mais son avenir reste incertain. Ces jours-ci, ces prochaines semaines et ces prochains mois, l’équipe du film se lance dans une grande tournée à travers le pays pour intervenir dans les salles, débattre avec le public, étendre le réseau, propager l’offensive sardonique contre les nouveaux chiens de garde. Là encore, et plus que jamais, le succès de l’opération dépend de vous. Ci-joint, vous trouverez un "flyer" qui dresse la liste des salles où le film est projeté et débattu. Faites-le circuler autour de vous, relayez l’information, rameutez vos proches, vos cousins, vos camarades ! "Les Nouveaux chiens de garde" commence à inquiéter ses cibles : qu’il les atteigne pour de bon !

Pour l’équipe du film,
Olivier Cyran

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Projections par région

Les nouveaux chiens de garde ont adoré « Les Nouveaux chiens de garde » !

« Affirmer que j’aurais pu être complaisant à l’égard de tel ou tel est tout simplement une ineptie. […] Ont-ils mis une fois le pied dans une rédaction, les auteurs de ce brûlot, qui font le procès de celles et ceux qui travaillent chaque jour à la fabrication de l’information ? »
Laurent Joffrin interviewé par L’Express, 16.01.12

« Pourquoi faut-il que les auteurs, au discours entaché de relents marxistes, sombrent dans le politiquement correct qu’ils entendent dénoncer en décrétant qu’insécurité et immigration sont des sujets artificiellement gonflés par les médias pour détourner l’attention de la question sociale ? À chien de garde, chien de garde et demi. »
Valeurs Actuelles,12.01.12

«  Montage d’archives, témoignages à charge et discours-maître en voix off constituent une structure peu favorable à l’expression du pluralisme des opinions et de la complexité du réel. […] L’on sait trop quelle valeur de généralisation peut avoir un exemple de mauvaise conduite professionnelle, dès lors qu’on tait par ailleurs les exemples de vertu qui pourraient le relativiser. »
Le Monde, 11.01.12

« “Les Nouveaux Chiens de garde” épingle ménages et collusion des journalistes, mais oublie Sarkozy. »
Libération, 11.01.12

« Les principaux accusés, Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur), Nicolas Demorand (Libération), Michel Field (Europe 1, LCI) et Denis Olivennes (Lagardère), ne sont pas invités à se défendre. […] Ce ball-trap sur grand écran vise juste parfois. Mais sa charge se révèle beaucoup trop manichéenne pour convaincre. »

Le Figaro, 11.01.12

« À vouloir considérer que tous les patrons de presse sont à mettre dans le même panier, au nom du poste qu’ils occupent et du titre qu’ils dirigent, c’est un peu court. Pour parler de ce que je connais, en l’occurrence de Christophe Barbier, les auteurs de ce film savent-ils qu’il a été jusqu’à une période récente persona non grata à l’Elysée, car blacklisté par Nicolas Sarkozy ? […] Il y a là des raccourcis étranges, une méconnaissance grave des journalistes visés, des amalgames dérangeants et, pour tout dire de ce film, des procès en sorcellerie et un climat de chasse au journaliste détestables. »
Renaud Revel, L’Express, 11.01.12


http://www.lesnouveauxchiensdegarde.com/spip.php?article11

Les Nouveaux chiens de garde,
un film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat

Serge Halimi a publié Les Nouveaux chiens de garde en 1997, au sortir des grèves de décembre 1995. Le poids des « prescripteurs d’opinions » a-t-il évolué depuis ?

Yannick Kergoat : Pas suffisamment pour qu’on renonce à se battre sur ces questions. Ce qui a changé depuis 1995, c’est la crise de la presse, qui se traduit notamment par des réductions d’effectifs dans de nombreux journaux. Ce qui n’enlève rien à la nécessité de la critique, au contraire. Régulièrement, il faut réarmer le fusil et tirer un nouveau coup de semonce. Entre la première publication des Nouveaux chiens de garde, l’édition complétée de 2005 et le film qui sort aujourd’hui, un vaste travail critique a été mené par des associations comme Acrimed ou des journaux comme Le Plan B. Cette filiation du combat politique sur la question des médias ne s’est jamais interrompue. D’autant que le phénomène médiatique est profondément lié à la politique en général et aux modèles de société dans lesquels on baigne. On ne changera les médias qu’en changeant la société, mais, pour changer la société, il faut aussi se libérer de l’emprise des médias.

Gilles Balbastre : Parmi les journalistes que nous avons ciblés il y a quinze ans, certains ont disparu, remplacés aussitôt par leurs équivalents plus jeunes, mais la plupart sévissent toujours. Les Giesbert, Durand, Ockrent, Attali ou Joffrin sont toujours là. Surtout, l’espace qu’ils occupent s’est élargi avec l’apparition des nouvelles chaînes de la TNT. Les crises – celle de 2008 et celle qui enfle aujourd’hui – n’ont pas abrégé leur mandat à vie. Les éditorialistes et les experts qui prônaient la dérégulation et martelaient la nécessité de la «  réforme » ont contribué à entraîner le système dans le mur. Or, non seulement ils n’ont pas été éliminés pour faute grave, mais ils sont encore plus présents. Ils ont eu davantage encore de temps d’antenne pour commenter les crises d’un système dont ils ont tant fait la promotion.

La construction du film suit d’assez près le livre de Serge Halimi, mais avec son rythme propre. Comment êtes-vous passé du texte à l’image sans vous noyer dans la masse des archives ?

Y. G. : Un film est très différent d’un livre. D’abord, on a fait le choix d’un film de combat, qui ne prétend pas chercher la nuance en toute chose. On ne ment pas au public, on ne lui dit pas qu’en 1 heure 40 le film va brosser tous les aspects de la question des médias. On a fait un film pour réveiller les consciences, pour fournir au spectateur une arme dont il pourra se saisir pour aller lui-même au combat, dans toutes les luttes qui l’occupent, car, à notre sens, la question des médias intéresse toutes les composantes des luttes sociales. La fabrication de ce film nous a pris beaucoup de temps, il a fallu deux ans et demi de travail entre l’écriture de la première version du scénario et le résultat final. Le montage à lui seul a nécessité neuf mois de travail.

G. B. : Le film est aussi le résultat d’un travail collectif, celui d’une mouvance née du conflit social de 1995 et irriguée par les travaux de Pierre Bourdieu et de Serge Halimi. En quinze ans, ce groupe informel – que l’on retrouve dans PLPL, Le Plan B, Acrimed, Le Monde Diplomatique, Fakir… – a réuni une banque de données extraordinairement vaste. Sans ce méticuleux travail d’archivage, notre film n’aurait pas été possible. Le montage des « débats » télévisés sur LCI entre Luc Ferry et Jacques Julliard, par exemple, nous a été fourni par deux professeurs de français et d’histoire-géo, qui ont scrupuleusement enregistré et démonté chaque séance de bavardages des deux « intellectuels ».

Comment trier dans une masse d’archives aussi imposante ?

G. B. : C’était l’une des difficultés majeures du film : soit on en conservait très peu, et l’on nous accusait de manipuler un fond restreint d’images, soit on en mettait beaucoup, au risque d’ennuyer le spectateur.

Y. G. : C’est la question du « registre de la preuve ». Dans l’écrit, on peut multiplier à l’infini les exemples, les citations, les notes de bas de pages, les annexes. Dans un film, en revanche, la démonstration doit s’accommoder d’une certaine économie pour ne pas alourdir le récit. Il faut trouver une forme qui permette à la fois de convaincre et d’amuser. Pour reprendre l’exemple de Julliard-Ferry, on disposait au départ de douze « débats » différents. De cette masse indigeste ne reste finalement qu’une séquence de 80 secondes, qui fonctionne autant comme un gag que comme une pièce à conviction.

« Les journalistes, les politiques, les industriels font partie de la même famille » , affirme le journaliste Michel Naudy dans le film. De votre côte, vous faites jouer à plein vos propres réseaux. Pour lutter contre un bloc, vous en constituez un autre…

G. B. : La grande différence, c’est que nous sommes une famille intellectuelle alors qu’ils sont une famille de classes, d’intérêts de classes, de protection d’un groupe social au détriment d’une majorité d’autres. Et les moyens qu’ils possèdent sont sans commune mesure avec les nôtres : c’est le pot de terre contre un missile atomique...

Y. G. : La critique des médias s’inscrit dans un courant de pensée qui n’est pas non plus homogène, on ne pense pas tous de la même manière, on ne fait pas tous les mêmes propositions ni les mêmes diagnostics. C’est quelque chose de vivant, d’animé. Les spectateurs sensibilisés à la question des médias forment le public naturel de notre film, il fallait donc éviter de leur répéter toutes les choses qu’ils savaient déjà ou ne savaient que trop. Mais, parallèlement, il fallait aussi reprendre et élargir un certain nombre de questions clé. Cet équilibre-là est toujours difficile à trouver.

Votre film va sans doute provoquer quelques irritations parmi les confrères. Quels sont les reproches que vos contempteurs fourbissent le plus fréquemment ?

Y. G. : La réaction qui revient le plus souvent, de la part des membres de la profession, c’est l’accusation de simplisme : « D’accord, mais c’est plus compliqué que ça. » C’est la réponse classique dès lors qu’un problème est saisi par d’autres mains que celles qui en revendiquent le monopole. Effectivement, nous affirmons des choses simples, parce que le constat est simple à poser. Pour prendre un exemple tiré du film : le rôle de Christine Ockrent. On va nous dire : «  C’est plus compliqué que ça, ce n’est pas parce qu’elle a été nommée directrice générale de France 24 au moment où son mari était ministre des Affaires étrangères qu’elle va nécessairement relayer la propagande du pouvoir. Et puis vous ne tenez aucun compte de l’indépendance des journalistes qui travaillent pour elle… » Or, pour nous, la question est simple : est-ce que, dans une démocratie telle qu’on la souhaite, on admet que l’épouse d’un ministre en exercice soit nommée par le Président de la république à la tête de l’audiovisuel extérieur français ? Oui ou non ? Est-ce une bonne chose que les journalistes censés éclairer le jugement des citoyens fassent des ménages pour des entreprises privées ? Est-il normal qu’un petit cercle d’experts cooptés entre eux et qui partagent les mêmes points de vue accaparent l’espace médiatique ? Faut-il s’accommoder du pouvoir des annonceurs ? Ce sont là des questions simples, auxquelles on doit répondre par oui ou par non.

On vous reprochera certainement d’avoir fait un film partisan…

Y. G. : Bien sûr. On n’avance pas masqué… Mais nous pensons que la critique des médias concerne tout le monde, qu’elle devrait intéresser toutes les composantes de la vie politique pour peu qu’elle soit démocratique.

Pas de nuances, mais des faits et donc des noms. L’attaque ad hominem est-elle un mal nécessaire ? Comment la justifiez-vous ?

Y. G. : On ne peut pas comprendre le système médiatique sans identifier nommément les individus qui l’incarnent. Et, dans la mesure où il y a une certaine catégorie d’individus dont la position de pouvoir se confond avec leur personne, on les attaque pour ce qu’ils sont, et en leur nom propre. Dans le film, on ne tape pas sur les journalistes de base, les soutiers de l’information, même s’ils portent leur part de responsabilités. On s’intéresse à ceux qui occupent des positions de pouvoir et qui ne se gênent pas, eux, pour attaquer les catégories sociales exclues de l’espace médiatique.

G. B. : L’éditorial du Plan B n°6 répond à votre question : « Comment lutter sans identifier l’adversaire ? Pourfendre “les marchés” sans nommer les architectes des marchés dématérialise la lutte sociale. C’est oublier que les mécanismes analysés par les économistes sont aussi actionnés par des individus au profit de groupes sociaux particuliers ; qu’ils sont appliqués par des courroies de transmission politiques, relayés par la presse qui ment. Une critique qui ne cible personne épargne tout le monde. Il faut nommer l’ennemi ! »

On peut, tel Michel Field, passer en quarante ans du trotskisme à l’UMP. Visiblement, vous tolérez très mal ce genre de parcours. Pourquoi ?

G. B. : On peut changer d’idées, mais, quand on est journaliste, on n’est pas non plus obligé de devenir le porteur d’eau de Lagardère, du club du Siècle ou des patrons du CAC 40. Quand Michel Field fait des ménages pour Géant Casino, il n’exprime pas une opinion, mais un conflit d’intérêt. Pour nous, cela relève de la faute professionnelle. Est-ce la place d’un journaliste, en pleine campagne référendaire sur le Traité constitutionnel européen, d’animer un meeting de l’UMP en faveur du «  oui », et de surcroît d’y faire applaudir son employeur, Arnaud Lagardère, patron d’Europe 1 ? Le travail d’un journaliste, c’est d’informer le public, non de dîner avec les maîtres du monde. Ou alors, on fait de la communication, pas du journalisme.

Lors de la sortie du livre de Serge Halimi, le quotidien britannique The Guardian s’étonnait du degré de connivence entre journalistes et responsables politiques français. S’agit-il d’un mal typiquement hexagonal ?

Y. G. : On est compétent pour analyser le contexte français, pas pour établir des comparaisons avec le reste du monde. Cela étant, l’affaire Murdoch est venue rappeler récemment que les pays anglo-saxons, malgré une presse a priori plus solide que la nôtre, ne sont pas à l’abri des connivences et des conflits d’intérêts. Les « nouveaux chiens de garde » n’ont pas de frontières.

G. B. : Aux États-Unis, les journalistes entretiennent certes des rapports moins connivents avec la sphère politique, mais ça ne les empêche pas d’avoir une grande proximité avec des idées politiques orientées. Dans son livre Les Nouveaux chiens de garde, Serge Halimi rappelle que la majorité des journalistes américains vivaient jusque dans les années 1960 dans les mêmes quartiers que la classe ouvrière. Aujourd’hui, alors que des milliers d’entre eux gagnent plus de 100 000 dollars par an, leur vie quotidienne, écrit-il, « les rend beaucoup plus sensibles aux problèmes des privilégiés qu’au sort des travailleurs payés au salaire minimum ». La même analyse vaut aussi pour la France.

Internet peut-il changer la donne ?

Y. G. : On n’a pas suffisamment de recul pour pouvoir en juger, mais la neutralité du net est loin d’être assurée. Qui peut prédire que le réseau ne passera pas sous la coupe des groupes dominants ? On entend souvent dire : les médias sont corrompus, laissons tomber et replions-nous sur l’Internet. Ce serait notre unique planche de salut. Je pense que c’est une erreur. Quel est le site d’infos le plus consulté sur le web ? Celui de TF1. Mediapart n’arrive qu’en 26 ou 27e position… La hiérarchie des médias traditionnels se retrouve sur Internet. Par ailleurs, la télévision reste encore pour une large majorité de Français la principale source d’informations. Il n’est donc pas question de renoncer à l’exigence d’une télévision pluraliste et indépendante. Oui, il faut créer des médias alternatifs, c’est évident, mais pas au prix d’une désertion du terrain des médias dominants.

G. B. : La presse écrite aussi continue de jouer un rôle important. Le Parisien, par exemple, est excessivement lu par les journalistes qui fabriquent l’info radio-télé. Internet a certes élargi l’offre, mais sans profiter réellement aux classes sociales défavorisées, pour lesquelles la télévision et la presse quotidienne régionale (PQR) restent les principaux moyens d’information.

N’y a-t-il pas un paradoxe à constituer un dossier de presse pour un film tel que le vôtre ? Les journalistes auxquels il s’adresse sont, pour certains, salariés des organes que vous attaquez…

Y. G. : Il n’y a aucune raison de ne pas fournir des éléments de réflexion aux journalistes qui font correctement leur boulot. Heureusement, il y en a encore. Les nouveaux chiens de garde n’est pas un film contre la profession de journaliste, mais contre une certaine forme d’organisation sociale et économique des médias et un certain type de journalisme.

G. B. : Ce dossier de presse n’est d’ailleurs pas destiné qu’aux seuls journalistes. Il a aussi pour fonction de donner quelques munitions supplémentaires à tous ceux qui refusent de se laisser garder par les chiens de garde.

Propos recueillis par Bertrand Loutte

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