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Rebellyon

30 janvier 1971, Occupation du PC atomique du Mont Verdun


Article mis en ligne le mercredi 1er février 2012

Militants du GARM à l’intérieur de la salle de commande du P C atomique du Mont Verdun occupé en 1972

http://rebellyon.info/30-janvier-1971-Occupation-du-PC.html

Dans les monts d’Or, à une douzaine de kilomètres du centre de Lyon, se dresse le mont Verdun, à 625 mètres, grosse colline au nom prédestiné pour usage militaire. L’implantation d’un PC (poste de commandement) de la force de frappe française y avait été décidée secrètement par le gouvernement peu de temps auparavant...

Premier assaut du Mont Verdun : 30 janvier 1971

A défaut d’en empê­cher la réa­li­sa­tion, le groupe infor­mel lyon­nais GARM (Groupe d’Action et de Résistance à la Militarisation) déci­dait de faire savoir aux Lyonnais qu’un haut-lieu de l’arme­ment ato­mi­que était en cons­truc­tion à deux pas de chez eux. Yvon Montignié, qui fai­sait partie de ce groupe, avec Jean-Pierre Lanvin et d’autres, raconte : « Nous refu­sions ce que nous appe­lions à l’époque « l’esca­lade de la ter­reur ». Nos armes, au GARM, n’étaient pas exac­te­ment celles de l’armée : ima­gi­na­tion, audace, non-vio­lence, com­mu­ni­ca­tion. Les «  coups » étaient tou­jours assu­més par leurs auteurs à visage décou­vert, à une époque où com­men­çaient à surgir des grou­pes basés sur le secret, la vio­lence et où régnait une cer­taine para­noïa.

Donc, dans la nuit du 30 au 31 jan­vier 1971, nous sommes douze à péné­trer en douce à l’inté­rieur du PC ato­mi­que du Mont Verdun, situé sur la com­mune de Poleymieu-au-Mont-d’Or. Juchés sur de gran­des échelles, nous écrivons sur les parois en gros carac­tè­res : « Non à la bombe » ou « Lyon, ni Pentagone, ni Hiroshima ». Nous avons par­couru des kilo­mè­tres de gale­ries sou­ter­rai­nes en cours d’amé­na­ge­ment, qui cou­rent à quel­ques cent mètres de pro­fon­deur sous le Mont Verdun, et atteint l’immense salle des géné­ra­teurs électriques, la salle des écrans radars, l"électronique et la salle de com­man­de­ment, qui com­men­cent à rece­voir leurs pre­miers équipements.

Dans l’après-midi, d’autres mili­tants dif­fu­sent des tracts dans le centre-ville, et même au Parc de la Tête d’Or, pour faire connaî­tre à la popu­la­tion lyon­naise l’exis­tence de la cons­truc­tion de ce PC ato­mi­que tout près de Lyon et l’occu­pa­tion de ce lieu qui venait de se passer. Le sur­len­de­main, France-soir publiait en « une » une photo que nous avions prise de notre enva­his­se­ment par l’échelle des gale­ries du PC ato­mi­que. Nous serons condam­nés quel­ques mois plus tard à payer des amen­des, au terme d’un procès qui nous ser­vira de «  tri­bune » pour dénon­cer une nou­velle fois la force de frappe.

Suite des actions au Mont Verdun dans l’année 1971

Le défilé der­rière la ban­de­role

L’armée, ne pou­vant plus se cacher, décide, quinze jours après notre «  visite », de repren­dre l’ini­tia­tive et elle orga­nise à Limonest une céré­mo­nie expia­toire, avec le sens de l’ima­gi­na­tion qu’on lui connaît : défilé mili­taire, remise de déco­ra­tions, dépôt de gerbe, bro­chet­tes de géné­raux, appel à la popu­la­tion. Comme le Garm fait partie de la popu­la­tion il décide de s’invi­ter avec une équipe d’une cin­quan­taine de per­son­nes.

Le défilé com­mence à défi­ler. Catastrophe, une bande d’énergumènes grim­pent sur les chars et les auto­mi­trailleu­ses, dis­tri­buant aux trou­fions de la docu­men­ta­tion sur l’armée «  nucléaire ». Les gen­dar­mes esca­la­dent les blin­dés pour arrê­ter la dés­in­for­ma­tion. Pendant ce temps-là, deux effron­tés se glis­sent entre les por­teurs de dra­peaux et la fan­fare mili­taire, en tête du défilé, bar­rant la route avec leur ban­de­role «  PC ato­mi­que du Mont Verdun - Y’a pas de quoi pavoi­ser. » Ce qu’il y a de ras­su­rant avec l’armée, c’est que chacun y a un rôle, pas de place pour l’imprévu. Et la ban­de­role suit son bon­homme de chemin jusque devant l’estrade des offi­ciels. Les trou­fions musi­ciens n’arri­vent plus à jouer tel­le­ment ils sont pliés de rire à défi­ler der­rière une ban­de­role anti-mili­ta­riste. Comme rien n’est plus dévas­ta­teur que le rire, nous nous en sor­ti­rons sans suite.

La fête de la paix

Cette fois, nous déci­dons de mani­fes­ter, en nombre, notre oppo­si­tion à l’abo­mi­na­tion ato­mi­que. Le samedi 19 juin 1971, c’est donc «  la fête de la paix » ou « la fête du Mont Verdun ». Le pro­prié­taire d’un immense champ nous reçoit dans son châ­teau et accepte de mettre gra­tui­te­ment le ter­rain à notre dis­po­si­tion. Jean-Pierre Lanvin contacte Théodore Monod qui conduira la marche du centre ville jusqu’au site de la fête : envi­ron 5000 per­son­nes font les quel­que douze kilo­mè­tres à pied jusqu’au sommet. (Ce même jour, un convoi d’envi­ron quatre cent voi­tu­res fait tout le tour de Lyon, à l’allure de l’escar­got, en dis­tri­buant des tracts, pour s’oppo­ser à la cons­truc­tion d’un hyper­mar­ché à St Genis-Laval, à la réduc­tion des espa­ces publics à St Rambert et ensuite, les per­son­nes de cette manif rou­lante rejoi­gnent à pied les mar­cheurs pour s’oppo­ser au PC ato­mi­que du Mont Verdun.)

La fête fut gran­diose, et anti­mi­li­ta­riste. Cette fête énorme, musi­cale, théâ­trale, joyeuse et paci­fi­que permet la ren­contre, la nais­sance de pro­jets sur Lyon et dure jusqu’au petit matin. L’ambiance est un peu Woodstock. Jean Dasté et ses mas­ques, Henri Gougaud et com­bien d’autres artis­tes, et mêmes des grou­pes de musi­que non prévus au pro­gramme se bous­cu­lent sur la scène. Les mili­tai­res sont à cent et quel­ques mètres sous nos pieds, atteints peut-être par les paci­fi­ques déci­bels, prêts à toute éventualité. Mais que dire ? Le ter­rain est privé et le pro­prié­taire a auto­risé cette fête.


Le cheval de frise

Malgré nos efforts, le chan­tier avance. Bientôt les équipements sont en place et en cours de récep­tion. Portes blin­dées, postes de garde mili­tai­res, che­vaux de frise sur les voies d’accès inter­di­sent main­te­nant l’appro­che. Une nuit, quel­ques mili­tants du Garm vont déro­ber un cheval de frise et des pan­neaux d’inter­dic­tion de pho­to­gra­phier ou d’entrer. Tout cela sera res­sorti le 29 octo­bre 1971, pour barrer la route du minis­tre de la défense, Michel Debré, lors d’une visite offi­cielle à Lyon, en plein centre-ville, un beau samedi bien popu­leux. Consciente du ridi­cule de la situa­tion, l’armée refu­sera de reconnaî­tre la pro­priété du maté­riel !

Le style humo­ris­ti­que ou festif des actions pro­vo­que la sym­pa­thie. C’est ainsi qu’un tra­vailleur du chan­tier sou­ter­rain du Mont Verdun nous fait par­ve­nir son lais­ser-passer au site, esti­mant sans doute que ce docu­ment pour­rait nous être utile.

Dans un pre­mier temps, un mili­tant se pro­pose d’aller tester le sésame. Muni d’un appa­reil photo, il passe un matin les bar­riè­res, croise des gradés. En toute dis­cré­tion et impu­nité, il fait des repé­ra­ges d’iti­né­raire, se retrouve au coeur du PC. Et prend sur place, deux rou­leaux de pel­li­cu­les d’un des lieux les plus secrets de l’armée. A son retour, il remet sa mois­son au bureau de l’Agence France-Presse.


Deuxième assaut le 30 janvier 1972

Comme la date anni­ver­saire de notre « visite » appro­che, nous déci­dons de ris­quer col­lec­ti­ve­ment et ouver­te­ment, une nou­velle opé­ra­tion d’occu­pa­tion. Nous déci­dons d’entrer à nou­veau dans le PC ato­mi­que du Mont Verdun pour dénon­cer le scan­dale des mil­liards englou­tis à deux cents mètres sous terre, alors que man­quent cruel­le­ment par­tout en France les équipements socio-cultu­rels, et que les pays du Tiers-Monde n’ont même pas de quoi nour­rir leur popu­la­tion.

Jean-Pierre Lanvin est volon­taire avec neuf autres mili­tants du GARM. Préparation minu­tieuse. Un labo­rieux diman­che de jan­vier, quel­ques « faus­sai­res » munis de loupe, pin­ceaux, bics, s’appli­quent sur les mau­vai­ses pho­to­co­pies du fameux lais­ser-passer et leur don­nent une nou­velle jeu­nesse. Les photos des mili­tants déci­dés à tenter l’aven­ture sont agra­fées.

Au petit matin du 30 jan­vier 1972, nous fran­chis­sons sans encom­bre le poste de garde, les faus­ses iden­ti­tés soi­gneu­se­ment véri­fiées. Nous sui­vons ou croi­sons civils et mili­tai­res qui par­cou­rent les sou­ter­rains, jusqu’à leur poste de tra­vail. L’un d’entre nous com­mente sur un magnéto la sub­ver­sive pro­gres­sion. Objectif : le poste cen­tral de com­man­de­ment. Environ 700 ou 800 mètres de sou­ter­rains, l’immense salle des géné­ra­teurs, la salle de contrôle radars, l’ordi­na­teur cen­tral - à l’époque assez volu­mi­neux pour occu­per toute une salle - et enfin le poste de com­man­de­ment (salle W). Nous sommes dans une zone « top secret » qua­li­fiée par le Progrès comme «  INVULNÉRABLE ».

Personne. Il n’est pas encore huit heures du matin. Nous nous ins­tal­lons dans les confor­ta­bles fau­teuils, déployons la large ban­de­role «  Non au PC ato­mi­que du Mont Verdun » « Non aux ventes d’armes », pre­nons quel­ques photos sou­ve­nir, cas­sons une petite crôute et atten­dons... Sauf pour l’un d’entre nous qui res­sort, muni des pel­li­cu­les et de la cas­sette, rejoin­dre un jour­na­liste averti de l’opé­ra­tion, qui attend à la sortie.

Peu après, un mili­taire arrive en sif­flo­tant. Le spec­ta­cle de ces sept indi­vi­dus rigo­lards sous la ban­de­role lui coupe le sif­flet. Complètement stu­pé­fait, il ne dit mot, fait demi-tour pour rendre compte de cette situa­tion incongrue : «  J’ai vu des mar­tiens, non le GARM, au coeur du dis­po­si­tif. » On ima­gine. Branle-bas de combat. La gen­dar­me­rie au bout d’un moment nous invite à faire le chemin inverse, ce que nous fai­sons, bien enca­drés, ban­de­role déployée, en chan­tant des chan­sons anti­mi­li­ta­ris­tes, au grand ébahissement des usa­gers qui se pres­sent le long des gale­ries pour saluer cet étrange défilé.

A l’exté­rieur, nous sommes enfer­més dans un bun­ga­low de la gen­dar­me­rie, pen­dant qu’ils ten­tent de recher­cher le moyen par lequel nous avons péné­tré. Tout est aus­culté : grilles, gaines de ven­ti­la­tion etc... Pourtant nous avions aima­ble­ment averti les gen­dar­mes : «  pour savoir pour­quoi et com­ment nous sommes entrés, bran­chez-vous à midi sur Europe n°1 ». Chose pro­mise, chose dûe. Notre com­pa­gnon «  évadé » pas­sait en inter­view à midi sur la radio pour raconter l’incroya­ble his­toire. Finalement nous sommes libé­rés peu après. Cette fois encore, l’armée, connais­sant les habi­tu­des du groupe à rebon­dir sur les procès, ne donne aucune suite. Seul, le colo­nel com­man­dant le site est muté, mais pas promu.

L’armée redou­tait notre manie des anni­ver­sai­res. Les der­niers jours de jan­vier 1973, les sou­ter­rains du Mont Verdun sont bour­rés de CRS dans l’attente d’une nou­velle opé­ra­tion. Mais nous n’étions pas au rendez-vous : nous avions oublié de noter la date ! »

/source : car­nets de route de Jean-Pierre Lanvin A Dieu vat (CDRPC - Lyon 1999) mis en page par Christiane Lasserre

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