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Syrie : le recours systématique et généralisé à la torture

Article mis en ligne le mercredi 14 mars 2012

http://www.amnesty.fr/AI-en-action/...

Les personnes visées par la vague d’arrestations ayant fait suite au soulèvement syrien se sont retrouvées projetées dans le cauchemar éveillé de la torture systématique. L’ampleur du recours à la torture et à d’autres formes de mauvais traitements en Syrie a atteint un niveau qui n’avait pas été vu depuis des années, et qui rappelle la sombre période des années 70 et 80.

14/03/2012

Diffusé la veille de la date anniversaire des premières manifestations de masse en Syrie, le nouveau rapport d’Amnesty International intitulé : "I wanted to die’ : Syria’s torture survivors speak out" , recense 31 méthodes de torture et d’autres formes de mauvais traitements attribuées aux forces de sécurité, à l’armée et aux bandes armées progouvernementales connues sous le nom de shabiha, telles que les ont décrites des témoins ou des victimes à des délégués d’Amnesty International en Jordanie, en février 2012.

Ce qu’ont traversé les nombreuses personnes visées par la vague d’arrestations qui a marqué l’année écoulée est très similaire à ce que les détenus enduraient sous l’ancien président Hafez el Assad – le cauchemar éveillé de la torture systématique.
Ann Harrison, directrice adjointe par intérim du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

Les témoignages que nous avons recueillis nous ont donné un aperçu choquant d’un système de détention et d’interrogatoire qui, un an après le début des manifestations, semble avoir pour but premier de dégrader, d’humilier et de terrifier ses victimes afin de les contraindre au silence.

Méthodes employées

La torture et les autres formes de mauvais traitements infligées aux détenus suivent généralement un modèle établi.

De nombreuses victimes ont dit que les violences physiques avaient commencé dès leur arrestation, puis qu’elles avaient été sauvagement frappées – à coups de bâton, de crosse de fusil, de fouet, de poing, de câble tressé – à leur arrivée dans les centres de détention, une pratique parfois nommée haflet al istiqbal (accueil).

Les nouveaux détenus doivent généralement retirer tous leurs habits sauf leurs sous-vêtements et sont parfois laissés dehors pendant des périodes pouvant aller jusqu’à 24 heures.

Interrogatoires

Selon les témoignages recueillis par Amnesty International, c’est lors des interrogatoires que le danger est le plus grand.

Plusieurs personnes ayant connu la torture ont fait part de leur expérience du dulab (pneu) : la victime est forcée à grimper à l’intérieur d’un pneu – souvent suspendu – et frappée, parfois à l’aide de câbles ou de bâtons.

Les informations faisant état du recours au shabeh augmentent : la victime est suspendue en hauteur, à un crochet, une poignée ou un encadrement de porte, ou par des menottes aux poignets, de sorte que ses pieds se trouvent juste au-dessus du sol ou que ses orteils touchent à peine terre. Elle est alors souvent rouée de coups.

"Karim", 18 ans, étudiant originaire d’al Taybeh (gouvernorat de Deraa), a dit à Amnesty International que les personnes chargées de son interrogatoire ont utilisé des tenailles pour arracher des lambeaux de peau de ses jambes alors qu’il était détenu dans des locaux des services de renseignement de l’armée de l’air, à Deraa en décembre 2011.

La torture à l’électricité semble être fréquemment utilisée lors des interrogatoires. D’anciens détenus ont décrit trois méthodes : asperger d’eau la victime ou le sol, puis infliger des décharges à la victime en utilisant l’eau comme conducteur ; la "chaise électrique", où des électrodes sont apposées sur le corps ; et l’utilisation d’aiguillons électriques.

La torture liée au genre ainsi que d’autres crimes de violence sexuelle sont semble-t-il devenus plus fréquents au cours de l’année écoulée. "Tareq" a raconté à Amnesty International que lors de son interrogatoire à l’antenne du Renseignement militaire de Kafr Sousseh (Damas) en juillet 2011, on l’a forcé à regarder "Khalid", un autre détenu, se faire violer : "Ils ont baissé son pantalon. Il avait une blessure en haut de la jambe gauche. Puis le fonctionnaire l’a violé contre le mur. Khalid pleurait, se cognant la tête contre le mur."

Crimes contre l’humanité

Ces témoignages de victimes de la torture ne font que confirmer que des crimes contre l’humanité sont bel et bien commis en Syrie.

Amnesty International a demandé plusieurs fois que le dossier syrien soit confié au procureur de la Cour pénale internationale (CPI) mais des considérations politiques ont jusqu’à présent empêché que cela ne se fasse, la Russie et la Chine ayant à deux reprises bloqué au Conseil de sécurité des Nations unies des projets de résolution édulcorés ne faisant pas référence à la CPI.

Faute d’une saisine de la CPI, Amnesty International souhaite voir le Conseil des droits de l’homme de l’ONU prolonger le mandat de la Commission d’enquête sur la Syrie et renforcer sa capacité à effectuer un suivi, recueillir des informations et les faire remonter, dans le but d’ouvrir, à terme, des poursuites contre les responsables présumés de crimes de droit international et d’autres violations flagrantes des droits humains.

Amnesty International voudrait voir la communauté internationale assumer ses responsabilités, en enquêtant sur les crimes contre l’humanité et en ouvrant des poursuites dans le cadre de leur système de justice – selon des procédures équitables et sans requérir la peine de mort –, et demandé la création d’équipes internationales d’enquêteurs et de procureurs afin d’augmenter les chances d’arrestation.

Nous continuons à penser que la CPI est le meilleur moyen de véritablement amener les responsables à rendre des comptes pour les graves violations commises contre le peuple syrien.

Ann Harrison

Si certains facteurs politiques rendent cette éventualité peu probable dans un futur proche, les Syriens responsables de la torture – y compris ceux qui occupent des fonctions élevées – ne doivent pas se bercer d’illusions ; ils auront à répondre des crimes commis sous leur responsabilité. Il est donc crucial que la Commission d’enquête soit renforcée et autorisée à poursuivre son travail.

Amnesty International a recueilli les propos de dizaines de Syriens ayant gagné la Jordanie pour fuir la violence, dont 25 personnes ayant déclaré avoir été torturées ou soumises à d’autres formes de mauvais traitements en détention avant de franchir la frontière.
Le rapport inclut les témoignages de 19 d’entre elles. Plus de la moitié des cas décrits se sont produits dans le gouvernorat de Deraa, où ont eu lieu les premiers homicides de manifestants, en mars 2011.
Les autres affaires se sont déroulées dans les gouvernorats de Damas, de Rif Dimashq, de Hama, d’Homs, de Lattaquié, d’al Suwayda et de Tartus.

Les résultats récents de recherches effectuées sur la torture sont présentés sur le site Eyes on Syria d’Amnesty International (www.eyesonsyria.org), une plateforme interactive de cartographie qui recense les violations des droits humains dans le contexte du soulèvement populaire.

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4 Messages

  • Le 14 mars 2012 à 17:38, par m-a patrizio

    « Vous voulez arrêter le terrorisme ? Commencez par en finir avec vos mensonges à propos de la Syrie ».

    C’est commode, l’anonymat des sources... Un classique d’Amnesty International. A vomir.
    Ce communiqué est une honte. Je poste en commentaire le message reçu aujourd’hui de Bahar Kimyongür, auteur de Syriana, la conquête continue, Ed. Investig’action et Couleur Livres, Bruxelles, 2011

    m-a

    Assassinat d’un imam à Anderlecht : cette terreur-là, on la connaît bien

    Quand on est belgo-turc, d’origine syrienne, de parents alaouites, antifasciste et témoin "privilégié" du terrorisme, devant la mort tragique de l’imam Abdellah Dahdouh dans un attentat à caractère confessionnel visant la mosquée chiite Rida à Anderlecht, on ne peut s’empêcher de penser à l’affaire Madimak qui, le même jour, a été classée par la justice turque.
    Le 2 juillet 1993, à Sivas (centre de la Turquie), un hôtel accueillant des intellectuels de gauche venus célébrés un poète alevi du XVIe siècle dénommé Pir Sultan Abdal, fut incendié par une foule hystérique hurlant "Tremblez mécréants, l’armée de Mohammed arrive" et "Nous voulons la charia".
    Il y eut 37 morts (dont trois des terroristes morts accidentellement) et une soixantaine de blessés. L’armée et la police laissa faire les lyncheurs qui, pendant plus de huit heures, se sont livrés à une orgie de violence digne des célébrations du Ku Klux Klan. Le conseiller communal de la ville Cafer Erçakmak excita la foule, appelant à "tuer tous les impies". Les pompiers "dépêchés" sur les lieux avec plus de six heures de retard tabassèrent certains survivants de l’incendie.
    Cinq militants salafistes ont fait l’objet de poursuites mais ils ne seront jamais retrouvés. Désormais, ils ne risquent plus d’être inquiétés car hier, soit 18 ans après les faits, il y a eu prescription.
    Dans la foulée, les forces progressistes et les organisations alévies de Turquie ont battu le pavé pour protester contre l’impunité flagrante dont bénéficient les tueurs, une impunité saluée, vous avez bien lu, saluée par le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan par la formule "hayirli olsun".
    Hier, à Ankara, les policiers ont tiré en l’air pour disperser la foule des démocrates turcs en colère en raison du classement de l’affaire de Madimak. A Sivas, les victimes emprisonnées dans la fumée et les flammes de leur hôtel, n’ont pas eu droit aux coups de semonce de la police...
    Revenons à présent à l’attentat commis à la mosquée Rida de Bruxelles.
    Puisque l’auteur de l’incendie criminel déclare avoir agi pour se venger du sang sunnite versé par les chiites en Syrie, il est peut-être temps de se pencher sur la responsabilité des chaînes qataries et saoudiennes de désinformation, respectivement Al Jazeera et Al Arabiya. On y trouve tous les clichés de la propagande djihadiste concernant les événements en Syrie. Quant aux médias internationaux tels que France 24, BBC ou CNN, leurs analyses de la situation syrienne à l’emporte-pièce et leur lecture confessionnelle des événements n’est certainement pas innocente. Les atrocités commises par les groupes terroristes comme le Jounoud Al Cham (Les Soldats du Levant) à Homs, Tal Kalakh et Rastan qui, depuis le départ des troupes syriennes du Liban en 2005, se sont installés et renforcés à Tripoli, sont soigneusement dissimulées par "nos" médias. Ces attentats odieux commis au sabre et au couteau sont systématiquement mis sur le compte de l’armée syrienne et des milices du régime, les "chabbihas" et ce, sans la moindre vérification. Violemment anti-chiite et changeant régulièrement de nom, ce groupe qui noyaute le mouvement syrien de contestation mène le djihad non pas pour instaurer la démocratie et la liberté d’expression mais un califat sunnite.
    Par ailleurs, avec une propagande qui assimile à tort le régime laïc de Bachar El-Assad à un "pouvoir alaouite" et les alaouites aux chiites, qu’espère-t-on obtenir comme résultat sinon l’exacerbation des clivages confessionnels ? Combien de fois faudra-t-il encore répéter qu’il y a plus de différences entre alaouites et chiites qu’entre chiites et sunnites ?
    Vous voulez arrêter le terrorisme ? Commencez par en finir avec vos mensonges à propos de la Syrie.

    Bahar Kimyongür, auteur de Syriana, la conquête continue, Ed. Investig’action et Couleur Livres, 00149, 2011
    14 mars 2012

  • Le 16 mars 2012 à 08:27, par m-a patrizio

    Voir aussi le texte de Nadia Khost (11 mars 2012) : cette fois aussi, synthèse très documentée et rigoureuse de ce qui se passe ces jours-ci en Syrie ; et de ce que les Syriens, bien mieux informés que nous, savent, eux, du mensonge de nos media à la botte du gouvernement (et vice versa), accompagnés unanimement par les partis qui se prétendent dans l’opposition (voir les programmes des candidats).
    m-a

    Qui est responsable des crimes en Syrie ?

    Nadia Khost
    (Damas)

    (Extraits :)

    Maintenant, nous savons que la mort peut venir des bonbonnes de gaz, ou des galons d’huile ! Nous savons que chacun d’entre nous peut mourir dans une explosion ou lors d’une attaque des bandes armées si son nom figure sur leur liste des gens à abattre ! Malgré cela, le Conseil des Droits de l’Homme à Genève refuse de reconnaître que ce qui se passe ici est l’assassinat de notre sécurité, l’abolition de notre rythme de vie. Et va chercher les accusés parmi les victimes ! Or, nous qui vivons en Syrie, et non dans un pays occidental, nous connaissons la vérité que l’Occident et ses institutions « humanitaires » ne veulent pas connaître. […]

    On a vu le président Obama se tenir comme un écolier docile devant Netanyahou, garantissant le « droit d’Israël à assurer sa sécurité », (cette sécurité s’étendant d’Israël à l’Égypte, à la Libye et à l’Iran !) et garantissant son engagement à assurer la suprématie militaire d’Israël. Nous avons ainsi vu, sur le plan symbolique, la concordance entre le projet occidental et le projet sioniste. C’est pourquoi, M. Juppé ne diffère guère de Mme Clinton. Son arrogance n’est pas sans rappeler celle d’un gouverneur pendant la période d’occupation. Ces événements ont permis de mettre une fois de plus en lumière l’influence sioniste au sein du parti communiste et du parti socialiste français. N’est-il pas ironique que Bernard Henri Lévy, le sioniste, se définisse comme socialiste ? Et qu’il cite Marx dans son livre sur ses missions dans l’invasion de la Lybie où il se déclare « fidèle à son judaïsme et son sionisme » ! Le parti communiste français n’a-t-il pas remarqué ce qu’est le système politique de l’Arabie et du Qatar, et ce que sont les bandes takfiristes utilisées dans la guerre contre la Syrie ? Il s’ensuit que l’Occident ne collabore plus qu’avec ceux qui ont des liens avec Israël et qui privilégient la sécurité de cette dernière, sur la sécurité nationale arabe. C’est pourquoi Basma Kodmani [5] a avoué qu’« Israël est une nécessité » ! Certains membres du Conseil d’Istanbul ont assuré qu’ils établiront des liens avec Israël. Dans cette concordance, s’inscrit la collaboration des services secrets israéliens, qataris, et saoudiens, ainsi que les bandes armées munies d’armes israéliennes découvertes dans des cachettes à Douma, dans la banlieue de Damas, et à Baba Amro. Ce Conseil, appuyé par Juppé et Clinton, a commis ce que le peuple Syrien ne pardonne pas : le fait d’avoir facilité l’ingérence étrangère politique et militaire en Syrie, d’avoir des liens avec Israël et le sionisme. Dans ce climat, l’Occident accuse les victimes des crimes qu’il a lui-même commis par le bais de ses bandes armées. Cela ne nous étonne pas qu’il voie AbdelKarim Belhaj, Al Mahdi Harati, Al Zawahiri, l’émir du Qatar, et le roi Saoudien comme autant de « révolutionnaires démocrates », et qu’il efface de sa mémoire Che Guevara et Manolis Glezos !
    Est-il possible de changer la stratégie occidentale pour dissiper le danger d’un embrasement du proche Orient ?
    […]
    Le sang des victimes avec lequel les Libyens d’Al-Qaïda ont écrit sur le mur de la famille assassinée, « de Misrata nous sommes venus pour libérer la Syrie », et les décombres de Baba Amro -là où les services secrets français et britanniques ont dirigé la guerre- dessinent un tableau réunissant Al-Qaïda, les cheikhs despotiques du pétrole (qui interdisent à la femme de conduire), les bandes de mercenaires, les dirigeants occidentaux, les services secrets occidentaux, les régimes coupeurs de têtes saoudiens, et l’opportuniste qatari. Un tableau très significatif, qui ne permet pas à ceux-là de donner aux Syriens des leçons sur les droits de l’Homme ou sur la démocratie ! Mais qui impose de juger les dirigeants de l’Occident et du Golfe qui ont planifié et financé les crimes en Syrie !

    Dr Nadia KHOST
    Damas, 11 mars 2012
    Traduit de l’arabe par Anis El ABED

    URL de cet article :
    http://www.silviacattori.net/article2975.html

    Nadia Khost, écrivain syrienne — auteur de nombreux ouvrages, d’essais, et de nouvelles portant sur l’histoire, l’architecture, la conservation et la protection du patrimoine de la Civilisation Arabe — vit à Damas.

  • Le 19 mars 2012 à 13:35, par chb

    N’y a-t-il rien d’autre, ailleurs ? Si, bien sûr, au Yémen, en Afghanistan, en Libye etc. mais c’est al Assad qu’on vise en ce moment. "Humanitaire" oblige, comme en Libye où le bilan est si catastrophique qu’on le cache.
    Quelles que soient les exactions commises par le régime syrien, il est inconvenant d’en profiter pour nous inciter à remettre en cause la souveraineté du pays. En cela, le timing de ce communiqué (hélas vraisemblable) d’A.I. l’apparente à la propagande dont la nation syrienne est l’objet chez nous.
    Mais quel avenir veut-on pour le peuple syrien ???

    • Le 19 mars 2012 à 14:13, par

      Vive Bachar el-Assad ! Que sa vie soit longue et pavée de pétales de roses !

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