Une tribune pour les luttes

Soyons réalistes : exigeons tout le possible !

texte raffraichissant de Jacques Testard

Article mis en ligne le vendredi 25 mai 2012

2016, déjà 3 ans de révolution démocratique !


Longtemps, les mandarins de la République, héritiers du système électoral dit de démocratie représentative, avaient négligé le bruit grandissant de la rue, le cul tellement à l’aise dans les fauteuils parlementaires qu’ils n’imaginaient pas que cela pourrait changer. Au début de ce millénaire, percevant des signes de contestation, ils avaient bien essayé des subterfuges pour évacuer la pression, multipliant les débats publics, concertations, tables rondes, mais le bluff ne pouvait que s’user : les gens avaient compris qu’on les menait en bateau, que tout se décidait dans des salons feutrés par des accords au sommet entre représentants de la Nation et représentants de la finance, de l’industrie et du bizness.

L’ère Sarkozy avait fait beaucoup de dégâts en seulement 5 ans et ruiné le capital confiance que les électeurs accordaient encore à leurs élus. Mais le coup révélateur pour beaucoup avait eu lieu dés 2005. Quasiment toute la classe politique (1), étroitement liée aux chiens de garde des médias (2), avait alors poussé les Français dans les isoloirs pour leur faire avaliser le projet de Constitution européenne.Mais, comprenant que ce texte empêcherait toute velléité ultérieure de modifier le système politique, en particulier de quitter le néolibéralisme, les Français suspicieux refusèrent massivement le pacte des notables et des financiers.Un événement considérable pour l’histoire du pays se produisit alors : annulant le choix du peuple ainsi sollicité, le pouvoir fit voter par les seuls parlementaires un nouveau texte de même acabit !Ainsi les élus du peuple bafouaient délibérément la volonté du peuple dans le silence complice des commentateurs autorisés (par qui ?), ceux-là même qui n’avaient eu à la bouche et à la plume que des appels vibrants au choix démocratique…C’est sûrement ce jour-là qu’a commencé la fracture définitive et les artifices ultérieurs du sarkozysme n’ont fait que creuser la faille où furent jetées, à la hussarde et par décision du souverain, les plus belles conquêtes des luttes ouvrières et de la Résistance.

Ensuite, il y eut l’élection présidentielle de 2012 et la victoire de celui qui aurait dû agir pour le bien commun, et d’abord supprimer énergiquement les mesures antipopulaires arrachées sans pudeur par le sarkozysme (3).Pourtant, s’inscrivant délibérément dans la recherche absurde de la croissance, ce servant de la compétitivité et de la modernisation (4) ne pouvait que poursuivre la stratégie suicidaire du néolibéralisme. Trop c’est trop ! L’exacerbation des chômeurs, des étudiants sans avenir, des paysans déracinés gagna la rue. Avec un président « de gauche », un Sénat « de gauche », une Assemblée « de gauche », les gens de gauche, et le reste du peuple, se trouvaient aussi démunis qu’auparavant et la colère devînt de plus en plus ciblée sur les élus, jugés incapables ou complices d’une situation dramatique où ils demeuraient privilégiés.

C’est ainsi que l’idée de se passer d’eux gagna les foules et que remonta l’ancienne proposition de mettre aux commandes des citoyens tirés au sort : ceux-là prendraient en compte les besoins véritables, qui seraient aussi les leurs, et leur mandat non cumulable serait bref afin qu’ils ne s’enkystent pas au chaud de leurs intérêts particuliers ! Pourtant, en 2012-2013, le pouvoir balaya les propositions de remplacer le Sénat par une Chambre tirée au sort, ou de donner des pouvoirs réels à des jurys composés de citoyens. La situation politique et sociale empirait, si bien que l’indignation fit place à une véritable insurrection civique. Surtout, le Front National saisit l’opportunité de la misère grandissante et de l’énorme crise de confiance pour hurler partout « Tous pourris ! » et lancer ses troupes à la conquête des masses en colère. Il y eut des affrontements, des blessés et même un mort. C’est là que, placé devant une urgente responsabilité, le gouvernement socialiste compris qu’il fallait faire des concessions.

Fin 2013, un referendum fut donc organisé pour substituer aux sénateurs des citoyens que le sort mandaterait pour un an, avec conservation de leur salaire, et qui seraient chargés, comme le Sénat dissous, d’approuver, d’amender ou de rejeter les propositions législatives des députés... La réponse fut un OUI à 82% ! Sitôt désignée, cette Chambre des citoyens démontra son activisme autant que sa compétence (niée a priori par la classe politique) pour s’emparer de dossiers difficiles et contester largement les propositions des députés. Là où les élus des urnes géraient les affaires, au nom de la gouvernance, les élus du sort, enthousiastes et dénués de connivences avec des intérêts privés, avançaient les solutions attendues par la majorité de la population. Ceux-là se foutaient de la divinité croissance et de sa complice compétitivité, vénérées par les hollandais au pouvoir autant que par les sarkozystes qu’on venait de chasser, ils refusaient le verdict des agences de notation et le TINA (there is no alternative) en vigueur partout depuis deux décennies.

Ils voulaient des services publics comme avant la crise des financiers et plus jamais de paradis fiscaux, de parachutes dorés, de banques usurières, de licenciements boursiers, de scandales sanitaires, de catastrophes environnementales… C’est ce que défendait la Chambre des citoyens avec obstination mais elle était souvent désavouée, méprisée, par les députés, ceux-ci prétendant disposer d’ une meilleure expertise, en particulier dans les dossiers techniques (5). Pris en tenaille, le gouvernement socialiste fit alors voter en 2014 une réforme pour activer le Conseil économique, social et environnemental (CESE) et créer en son sein une Maison des citoyens. Celle-ci fut chargée d’organiser des Conventions de citoyens (6) pour aviser sur des sujets controversés, surtout liés à la recherche et l’innovation. Chaque Convention donnait tous les moyens à un échantillon de la population, tiré au sort à chaque fois et de diversité maximum, de puiser dans des savoirs contradictoires (il n’y a pas une seule vérité scientifique) pour élaborer des propositions conformes à l’intérêt des humains d’aujourd’hui et de demain, d’ici et d’ailleurs,.

Grâce à l’insistance vigilante du mouvement de révolte, la loi avait imposé clairement aux députés de tenir le plus grand compte des avis des Conventions de citoyens. La conjugaison du jugement des citoyens en amont (dans les Conventions) et en aval (avec la Chambre) constitua un outil politique nouveau pour l’orientation législative. Ainsi furent élaborées les lois contre les pollutions discrètes, sur la santé et l’environnement, sur la déontologie de l’expertise et la protection des lanceurs d’alerte,etc. Mais quand une convention de citoyens demanda l’abandon immédiat du nucléaire, une autre l’interdiction de dissémination des plantes transgéniques et une troisième la relocalisation audacieuse des activités (aides privilégiées à l’agriculture paysanne, à l’artisanat) et des ressources (refus des méga parcs éoliens ou solaires), les représentants du peuple opposèrent leur veto au nom du progrès indéfini et de l’absurde compétitivité…De la même façon, les députés s’opposaient à des propositions politiques majoritaires dans la Chambre des citoyens (7).

La plupart des commentateurs s’étonnèrent de ces positions « extrêmistes », jusque là réservées à la marginalité, sans comprendre que la substitution de la voix populaire à l’oligarchie stimule l’expression inédite de points de vue constamment méprisés. Et même d’idées innovantes grâce à l’émulation qui règne dans un groupe investi ponctuellement pour servir le bien commun. La population restait très mobilisée et elle se réjouissait de plus en plus des conquêtes arrachées par les instances tirées au sort, par lesquelles elle s’estimait mieux représentée.C’est pourquoi est puissamment soutenue l’offensive actuelle de la société civile pour que l’Assemblée Nationale comporte, dés 2017, un tiers de députés tirés au sort …

Nous voici donc en 2016 à un tournant historique où la démocratie délégataire est en passe d’être remplacée par la démocratie vivante, celle où les gérants de la nation demeurent des citoyens comme les autres, amovibles et substituables, profondément imprégnés de leur mission de service public au sommet. Un résultat inespéré est la déconfiture de l’extrême droite comme mouvement raciste et démagogique, ses partisans se comportant, comme tous les autres, en citoyens responsables quand ils sont désignés par le sort…

Jacques Testard
Le Sarkophage, 15 avril 2012.

(1) Ainsi désigne t-on les élus comme pour signifier un privilège exclusif , celui de faire de la politique. Lors de ses vœux de janvier 2012, le président avait affirmé le « droit au bonheur » des parlementaires tandis qu’il menaçait la plèbe de nouvelles rigueurs…
(2) Curieusement, au contraire des politiciens au long cours qui épousent des femmes journalistes, le président Sarkozy avait épousé un mannequin, comme n’importe quel footballeur .On pouvait en déduire que sa saison serait courte.
(3) Rappelons la perspicacité préelectorale de la charcutière Nadine Morano qui avait prévenu : « François Hollande est dangereux ! » ou du nonce François Bayrou qui estimait ses « orientations dangereuses »…
(4) Etrange ce langage décomplexé qui nomme réforme la contre révolution et modernisation la promotion de l’inédit, fut-il ignoble…
(5) En 2010 un député UMP, par ailleurs insignifiant, m’avait opposé : « Les gens nous ont élus parce que nous savons quoi faire…Nous n’avons pas besoin d’avis extérieurs ! ». Mais ses collègues ne manquaient pas de s’inspirer largement de l’ expertise partiale des porteurs d’intérêts qui gravitent autour des parlementaires…
(6) Cette procédure participative, version codifiée des conférences de citoyens, avait été proposée sans beaucoup d’écho 6 années plus tôt dans Libération, le 26 novembre 2007 (Libération, le 26 novembre 2007) et souvent rappelée, par exemple dans Mouvements de décembre 2011 (Mouvements de décembre 2011)
(7) Comme la socialisation du système bancaire contre les manœuvres financières, la semaine de 30 h contre le chômage, le revenu maximum et la dotation minimum d’autonomie ou d’autonomie ou encore l’invalidation des lois votées en absence de 50% des élus…

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