Une tribune pour les luttes

Intervention de Charles Parlant au plateau des Glières le week-end dernier.

Article mis en ligne le mardi 29 mai 2012

Mesdames, Messieurs,

Né au début des années vingt du siècle dernier, j’ai grandi à Paris dans le quartier populaire de Belleville où vivaient alors des immigrés nombreux. Ils venaient offrir leurs bras à la reconstruction de la France «  victorieuse » mais restée exsangue, en ruines et veuve d’un million et demi de jeunes hommes tombés dans les tranchés de la première guerre mondiale.
Mes parents, venaient de Pologne fuyant misère et pogroms. Tout jeune militant anarchiste, mon père avait connu la prison de la répression tsariste. A Paris il prit part à l’activité syndicale encore marquée par la tradition libertaire.
Autour de la table familiale on discutait souvent monde du travail, patrons, classe ouvrière, métier, droits, salaires, grève…, et du monde à refaire…
Ce sont les mots avec lesquels j’ai appris à parler.
Chaque année, d’abord sur ses épaules puis à ses côtés, mon père m’emmenait au Cimetière du Père-Lachaise où devant le Mur des Fédérés l’on commémorait les fusillés de la Commune de Paris.
C’est sans doute dans ces cortèges que j’ai appris à mieux marcher.
En 1933, mon père est mort à quarante-quatre ans d’une maladie qu’à cette époque on ne savait pas guérir.
Cette année-là, en Allemagne, Adolf Hitler devint chancelier du Reich.

A l’école communale nous étions quarante élèves par classe. Les fortes minorités d’enfants d’immigrés n’ont jamais été un obstacle à l’avancement de tous. Les noms des premiers de la classe étaient souvent difficiles à prononcer. Mes matières préférées étaient la grammaire, l’orthographe, surtout l’histoire. J’ai appris que dans mon pays «  les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Chaque matin, sur le tableau noir, écrite à la craie blanche nous lisions, une phrase dite de morale. Par exemple : «  On a souvent besoin d’un plus petit que soi » J’étais petit. Cela me gonflait d’importance.
L’objectif de chaque élève était d’obtenir le Certificat d’Etudes Primaires, l’unique diplôme des enfants du peuple. J’ai eu mon certif, comme on disait, en 1934.
Cette année-là, en France, communistes et socialistes, et d’autres, repoussèrent la tentative des factieux d’imposer dans notre pays un régime semblable à celui de l’Italie fasciste sinon à celui de l’Allemagne nazie.

En 1935, la vie était trop dure à la maison. J’ai du quitter l’école. La classe où désormais j’apprendrais sera la classe ouvrière : je suis devenu ouvrier maroquinier.
Cette année-là, les Partis communiste et socialiste ont signé un pacte d’unité d’action. L’année suivante, élargi au parti radical, le pacte est devenu le Front Populaire pour le Pain, la Liberté et la Paix.
Au printemps de 1936, le Front Populaire, remporta les élections législatives. De puissantes grèves éclatèrent conclues par les accords de Matignon. La semaine de travail fut ramenée à 40 heures. Les salaires ont été considérablement augmentés. Deux semaines de congés payées étaient accordées aux salariés. Dans les entreprises on pouvait maintenant élire librement des délégués syndicaux. Je suis devenu délégué. J’avais quinze ans.
Cette année-là, en Espagne trois généraux félons, Franco, Molla, Queipo de Llano ont trahi la République. Avec l’aide de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie ils martyrisé le peuple espagnol et imposé la dictature franquiste pour quarante ans.
De la non-intervention en Espagne aux « accords » de Munich, le cycle des lâches abandons face à Hitler s’est achevé. La guerre est déclarée en septembre 1939. En mai/juin 1940, en quelques semaines, les armées allemandes ont envahi l’Europe. Vaincu, notre pays est occupé. Dans la fiction d’une zone dite libre s’est installé à Vichy le gouvernement qui aussitôt congédie la République, abolie les libertés publiques, édicte le Statut des Juifs contre lesquels il commettra l’irréparable, et ouvre une cruelle et impitoyable chasse aux résistants… Ce pouvoir de la collaboration avec l’Allemagne est celui de la revanche sur la Révolution française et les Droits de l’Homme.

En juin 1941, Hitler lance ses armées contre l’URSS. En novembre, le Japon, l’autre fascisme, attaque les Etats-Unis à Pearl Harbour. En février 1943, la défaite allemande à Stalingrad marque le tournant de la guerre. En été 1943, l’Italie fasciste s’effondre.
Cette année-là, à Lyon, le 17 août1943, la police allemande à laquelle j’ai été dénoncé, vient m’arrêter. Découvrant notre judéité, la Gestapo arrête aussi ma mère et ma jeune sœur. Après six semaines de détention au Fort Montluc nous sommes transférés à Drancy et quelques jours, plus tard déportés à Auschwitz dans le 60ème convoi de mille Juifs livrés à la solution finale.
Libéré à Buchenwald, le 11 avril 1945 je suis revenu, seul de ma famille, à Paris le 29 avril.

Ce dimanche-là, ont eu lieu les premières élections municipales, cinq mois seulement après la libération du territoire national. Le suffrage universel est inséparable de la liberté. En outre, était enfin reconnu aux Françaises - la meilleure moitié de notre peuple - le droit de voter et d’être élues.
J’avais 23 ans. Je pesais 40 kilos. Dans la rue, des gens manifestaient de la sympathie aux rescapés des camps. D’autres, nous abordaient avec des photos dans les mains : « Avez-vous connu ?... » Comment dire la vérité ? Comment ne pas dire la vérité ? A qui dire la vérité ? De quelques uns il convenait de ménager l’espoir mais de beaucoup d’autres, tout à l’euphorie de la fin du cauchemar, il était souvent difficile d’affronter la fuyante indifférence.
La vie était à reconstruire. Il fallait si possible rétablir sa santé, récupérer des forces, bientôt apprendre ou reprendre un métier pour gagner sa vie. Retrouver le goût des choses et, pourquoi pas, rencontrer l’amour. Un monde nouveau était à bâtir, plus juste, plus libre, plus fraternel entre les hommes, apaisé entre les peuples. Un monde, bien sûr, sans racisme. Comment tenir pour inférieurs ceux d’une autre couleur, d’une autre culture, d’un autre continent alors que cinquante peuples et nations étaient venus combattre et ensemble terrasser le monstre nazi. Comment être antisémite après Auschwitz ?
Les cellules psychologiques, aujourd’hui offertes aux rescapés des catastrophes de la vie, étaient alors celles de nos engagements dans les partis et mouvements conquérants et prometteurs de toutes les aspirations au bonheur. Mon engagement militant tenait à la fidélité au serment que je fis à la mémoire des miens et de tant d’autres engloutis dans les camps du génocide nazi.

J’ai consacré ma vie à la dénonciation et au combat contre le racisme, contre tous les racismes, le racisme obtus des imbéciles, celui coriace des méchants, le racisme intéressé de ceux qui en font leur fond de commerce politique ou électoral pour détourner, aujourd’hui sur les immigrés, comme naguère et toujours sur les Juifs, les angoisses et la colère de trop de nos contemporains que l’injustice sociale accable, le racisme des fanatisés qui s’en viennent jusque dans la cour de leur école assassiner des enfants.

Mesdames, Messieurs,
C’est un grand honneur pour moi de prendre ici la parole, parmi les prestigieux orateurs qui m’entourent. Ici, où avant nous s’était exprimé Raymond Aubrac que j’ai eu le privilège de rencontrer peu de jours avant sa mort. Ici où, avec le bonheur que l’on sait, Stéphane Hessel nous disait que le levier de la résistance, c’est l’indignation. Je remercie pour son invitation l’association Citoyens Résistants d’hier et d’aujourd’hui qui organise ce rassemblement si imposant et magnifique. De même je vous remercie, chers amis, présents si nombreux pour votre indulgente attention.
Résistants d’hier, résistants d’aujourd’hui. Devant le Monument qui perpétue la mémoire des combats du Plateau des Glières, que nous disent les héros que nous sommes venus honorer ? Ils nous disent « Nous ne sommes pas morts, nous vivons en vous qui poursuivez nos luttes pour l’émancipation humaine.

Un homme, disait Maxime Gorki, ça sonne fier. Soyons fiers d’être des hommes ! Bonheur et longue vie à tous.

Charles Palant, Plateau des Glières le 27 mai 2012.

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