Une tribune pour les luttes

Bobines et féminisme

Caroline Aufort - Ladyfest Paris

Article mis en ligne le jeudi 31 mai 2012

Le débat de ces derniers jours autour de la tribune du collectif « la Barbe » publiée dans le Monde (voir plus bas NDR), pour dénoncer le manque criant de femmes dans la sélection officielle pour l’obtention de la Palme, est un prolongement de celui que j’ai chaque fois que je parle de Ladyfest.
« Un festival artistique féministe et indépendant » : un positionnement encore très mal vu dans notre société patriarcale/hétéronormée , comme le prouve les réactions telles que « faut arrêter avec le féminisme, c’est bon la parité est là », « Si les femmes n’ont pas de rôles ou métiers de têtes, c’est qu’elles ne le cherchent/veulent pas », « S’il n’y a pas plus d’artistes femmes, c’est qu’elles sont moins douées que les hommes, point. »

C’est donc pour moi la bonne occasion de répondre à ces réflexions, et donner mon avis sur la question.

Tout d’abord voici des extraits de l’article polémique « A Cannes, les femmes montrent leurs bobines, les hommes, leurs films » :

«  […] puisque les vingt-deux films de la sélection officielle ont été réalisés, heureux hasard, par vingt-deux hommes. Le Festival couronnera donc pour la 63e fois l’un d’entre eux, défendant ainsi sans faillir les valeurs viriles qui font la noblesse du septième art. »

Une fois seulement, en 1993, la Palme était en effet attribuée à Jane Campion, une réalisatrice. Et en 2011, par manque de vigilance sans doute, quatre femmes s’étaient immiscées parmi les vingt nominés à la compétition officielle. Thierry Frémeaux, délégué général, ne manquait pas de le remarquer : “C’est la première fois qu’il y a autant de femmes.” Coupable faiblesse ! D’autant plus impardonnable que les Césars avaient en 2011 montré un digne exemple en ne sélectionnant aucune femme dans les catégories “meilleur film” ou “meilleure réalisation”.

Messieurs, vous avez retrouvé vos esprits et nous nous en réjouissons. Le Festival de Cannes 2012 permet […] de montrer une fois de plus que “les hommes aiment la profondeur chez les femmes, mais seulement dans leur décolleté”.

Cette sélection exemplaire est un signe fort envoyé à la profession, et au public du monde entier. Car qui mieux que le plus prestigieux festival de cinéma au monde, pour être le porte-voix de cet immuable message. Avec une grande lucidité sur son rôle primordial, vous avez su empêcher toute velléité féminine de briguer une quelconque place dans ce milieu si bien gardé. Surtout, ne pas laisser penser aux jeunes filles qu’elles pourraient avoir un jour l’outrecuidance de réaliser des films et de gravir les marches du Palais autrement qu’au bras d’un prince charmant.

Ne suffit-il pas qu’elles puissent rêver d’être un jour “la” maîtresse de cérémonie de la soirée d’ouverture du Festival ! […] Des icônes troublantes aussi que vous savez laisser à leur juste place : en vitrine et sur papier glacé. Les affiches du Festival en témoignent […]
[…] De quoi se plaindraient nos muses ? Elles sont célébrées pour leurs qualités essentielles : beauté, grâce, légèreté… Evitons-leur les affres de la direction d’une équipe de tournage, épargnons-leur la pénible confrontation avec les contraintes techniques d’un plateau. Qu’iraient-elles s’ennuyer dans le comité d’organisation où se prennent les décisions importantes et qui, pour preuve, n’a connu depuis sa création que des présidents ? Gardons aux hommes la lourde charge de ces fonctions rébarbative. Aux femmes les bobines à coudre, aux hommes celles des frères Lumière ! “

Cet article a suscité beaucoup de réactions (mais au final peu de rédaction, car la plupart des articles disent la même chose et n’ont qu’une prise de position relative, en faveur de Thierry Frémeaux certes, mais elle reste timide.)
Le seul qui a eu le mérite d’écrire vraiment son article et d’émettre une opinion est Serge Kaganski.
http://blogs.lesinrocks.com/kaganski/2012/05/15/le-feminisme-est-parfois-lavenir-de-la-betise/
A-t-il réfléchi sur le fond en revanche, je n’en suis pas certaine. En effet, flanqué d’un titre qui joue sur la provoc et semble vouloir profiter du vent réac qui souffle depuis quelques mois « le féminisme est parfois l’avenir de la bêtise », le fond de son papier n’est guère plus stimulant !

Une critique cynique et agressive, qui remet les points sur les i quant aux réelles sélections et répartitions des rôles dans les films projetés au festival et plus généralement dans ce milieu.
« Évidemment, on aurait pu penser que choisir des actrices en effigie du plus grand festival de cinéma était une forme d’hommage à leur rayonnement et à leur féminité, mais non, on se trompait : avec les féministes, réclamons plus d’hommes pour les affiches des prochaines éditions. […] On aurait pu signaler à nos trois amazones que les jurys cannois sont régulièrement paritaires, et parfois présidés par des femmes (Huppert, Deneuve, Adjani, Ullman…), mais ne désespérons pas les combattantes de la Cause. On a par ailleurs égaré la longue liste de chefs-d’oeuvre réalisés par des femmes, prêts pour avril-mai et honteusement écartés par le vil machiste Frémaux, mais manifestement, les trois auteures aussi, qui n’en citent aucun dans leur tribune. Quant à la présence de Catherine Corsini, Sylvie Verheyde ou Aida Begic à Un Certain Regard, elle est sûrement due à un coupable manque de vigilance des sélectionneurs. »
Il se moque alors des propos et de l’écriture de la tribune : « Non, vraiment, on est baba d’admiration devant ce texte de Cottençon, Despentes et Serreau, phare de finesse, d’objectivité et de nuance. »

Mais il n’est pas en reste quant à la finesse et l’objectivité ! Sa réponse est faite de bien plus de raccourcis et de caricatures que celles qu’il cherche à critiquer n’emploie. Les femmes étant la moitié de l’humanité (techniquement elles sont même majoritaires !), il est donc ridicule de les associer à une minorité et de faire ensuite des amalgames entre origines, couleurs, religions et parité : « Pourquoi s’arrêtent-elles à Cannes, aux femmes et au cinéma ? Sélectionnons autant de cinéastes juifs et arabes à la prochaine Mostra, autant de Belges wallons et flamands à la prochaine Berlinale, de blancs et de noirs à Locarno, veillons à l’équilibre entre cinéastes Japonais et Chinois à la prochaine Quinzaine de Pétaouchnok ! »

Une nouvelle preuve d’ouverture d’esprit et d’intelligence, tout comme la tirade qui retrace l’histoire de l’art, de Flaubert et Proust et du rock, aussi insensée que fausse. Non, il n’y a pas eu que ces auteurs, artistes et musiciens-là. En voici la preuve : Colette, George Sand, Berthe Maurisot ou Camille Claudel. Les femmes font également partie de notre patrimoine. Peu, certes, mais elles étaient tout de même présentes malgré les énormes difficultés qu’engendraient leurs choix de carrières. De plus, la question n’est pas de brûler ou remettre en cause le passé (les mouvements féministes n’ont jamais prétendu le vouloir) mais bien parler du présent ou de l’avenir.

Oui, c’est un fait réel : il n’y a aucune femme dans la sélection. Oui, les femmes sont souvent rabaissées au rôle de jolie potiche et il faut lutter en permanence si on ne veut pas être mise en avant pour des qualités dites féminines telles que « beauté, grâce, légèreté… »

Imaginez deux minutes si le contraire se produisait, on accuserait le festival d’être féministe (« cette bande de lesbiennes aigries et poilues » comme elles sont régulièrement caricaturées et réduites par les esprits les plus affutés) et perdrait toute crédibilité ! Mais ne vous inquiétez pas, l’heure n’est pas encore à ce genre de problèmes, comme le soutient la fin de l’article, qui n’est même plus provocant mais révoltant. En effet, Mr Kaganski conclut par une réflexion personnelle, soutenant que l’inégalité n’est pas due à une injustice mais bien au talent : « S’il y a peu de cinéastes femmes en compétition ou dans la liste des palmes d’or (attribuées rappelons-le par des jurys paritaires), c’est peut-être parce qu’il y a moins de grandes cinéastes que de grands cinéastes ? »

Certes, tous les causes ne dépendent pas de Cannes, mais ce n’est on plus ce que les signataires de la lettre ouverte ont affirmé. Ça peut cependant être un point de départ. La revendication n’est pas non plus la parité dans l’art qui serait, j’en conviens, totalement insensée mais une certaine ouverture.
Peut-être que s’il avait développé, étayé ses propos ou fait une vraie étude sociologique de cette non-présence des femmes dans certains domaines, des hommes dans d’autres, cette phrase paraîtrait moins misogyne. Mais relisez Beauvoir enfin ! C’est pourtant acquis depuis un certain temps, que les femmes sont des êtres humains capable de réfléchir, et que nous devrions tous avoir les mêmes chances dans le milieu de la création (comme dans n’importe quel autre d’ailleurs !).

Cannes est une vitrine, celle des meilleurs films, réalisateurs, acteurs etc de l’année, elle suggère au monde entier qui a les yeux rivés sur la Croisette chaque mai, qu’aujourd’hui, les meilleurs réalisateurs, aux yeux du grand jury, sont tous des hommes. Cela ne veut pas dire que les personnes en charge de cette sélection ont fait cas du sexe des réalisateurs lors de la dit sélection (enfin on l’espère), peut-être que Mr. Frémaux a choisi les meilleurs films qui lui étaient présentés, dans ce cas-là, très bien. Mais le fait que les meilleurs films aient été réalisés par des hommes indiquerait, de manière plutôt inquiétante, que les grandes réalisatrices d’aujourd’hui ont toujours énormément de mal à mener leurs projets à bien. Il est toujours difficile pour une femme qui souhaite être derrière la caméra de mener à bien son projet ; elles ont moins accès aux financements, aux structures etc. nécessaires pour faire sa place dans le monde du cinéma. Les préjugés sur leur capacités surviennent également en amont du projet, c’est pour ça que l’article de Mr. Kaganski est grave, qu’il rajoute à ce qu’y est deja ancré dans les mentalités depuis des siècles, faut d’avoir réfléchie avant d’écrire (retournons le problème des capacités).
L’idée qu’un film réalisé par une femme aura moins de chance d’être récompensé (statistiquement vrai) influence tout le procéssus : le distributeur choisi les films qu’il va présenter aux sélection des festivals, il choisira moins de films réalisés par des femmes. Mais c’est bien parce qu’il y a moins de femmes dans les grandes compétitions qu’elles sont moins récompensées !
Tout comme quand il s’agit d’accès aux financements, c’est peut être à ce niveau que la parité devrait être exercée, ce qu’y est loin d’être le cas !

Le but n’est pas de se plaindre ou de se placer en victime mais bien d’essayer de comprendre et de faire avancer les choses.

Non, je ne crois pas que les femmes soient moins douées, créatives, inventives que les hommes !

Non, je ne pense pas que la nomination des hommes aux plus hauts postes soit une fatalité et une raison d’incompétence des femmes.

Non, je ne suis pas de l’avis de ce qui prônent que l’identité d’une personne est uniquement biologique, mais qu’elle est également culturelle.

Non, je ne pense pas qu’il existe un ordre naturel du monde, patriarcale et hétéronormative, mais, malheureusement, il nous a été imposé par l’histoire.

Mais je pense que remettre en cause ce système, mettre fin aux discriminations des un(e)s signifie également la fin des privilèges des autres. C’est ça qui pose réellement problème avec le féminisme.

Caroline Aufort

http://ladyfestparis-blog.tumblr.com/


A Cannes, les femmes montrent leurs bobines, les hommes, leurs films

Par Fanny Cottençon, Virginie Despentes, Coline Serreau

http://www.lemonde.fr/idees/article...

"Qu’est-ce qui a changé dans le cinéma ? Tout !", s’exclamait Gilles Jacob, président du Festival de Cannes, lors de la présentation des films sélectionnés pour la 65e édition. Tout ?! Un instant, nous avons frémi. A tort, puisque les vingt-deux films de la sélection officielle ont été réalisés, heureux hasard, par vingt-deux hommes. Le Festival couronnera donc pour la 63e fois l’un d’entre eux, défendant ainsi sans faillir les valeurs viriles qui font la noblesse du septième art.

Une fois seulement, en 1993, la Palme était en effet attribuée à Jane Campion, une réalisatrice. Et en 2011, par manque de vigilance sans doute, quatre femmes s’étaient immiscées parmi les vingt nominés à la compétition officielle. Thierry Frémeaux, délégué général, ne manquait pas de le remarquer : "C’est la première fois qu’il y a autant de femmes." Coupable faiblesse ! D’autant plus impardonnable que les Césars avaient en 2011 montré un digne exemple en ne sélectionnant aucune femme dans les catégories "meilleur film" ou "meilleure réalisation".

Messieurs, vous avez retrouvé vos esprits et nous nous en réjouissons. Le Festival de Cannes 2012 permet à Wes, Jacques, Leos, David, Lee, Andrew, Matteo, Michael, John, Hong, Im, Abbas, Ken, Sergei, Cristian, Yousry, Jeff, Alain, Carlos, Walter, Ulrich, Thomas de montrer une fois de plus que "les hommes aiment la profondeur chez les femmes, mais seulement dans leur décolleté".

Cette sélection exemplaire est un signe fort envoyé à la profession, et au public du monde entier. Car qui mieux que le plus prestigieux festival de cinéma au monde, pour être le porte-voix de cet immuable message. Avec une grande lucidité sur son rôle primordial, vous avez su empêcher toute velléité féminine de briguer une quelconque place dans ce milieu si bien gardé. Surtout, ne pas laisser penser aux jeunes filles qu’elles pourraient avoir un jour l’outrecuidance de réaliser des films et de gravir les marches du Palais autrement qu’au bras d’un prince charmant.

Ne suffit-il pas qu’elles puissent rêver d’être un jour "la" maîtresse de cérémonie de la soirée d’ouverture du Festival ! Bérénice Bejo en 2012, Mélanie Laurent en 2011, Kristin Scott Thomas en 2010. Les femmes sont de parfaites hôtesses, que l’on rendra heureuses d’un simple, "T’as de beaux yeux, tu sais", ou autres compliments bien tournés. Des icônes troublantes aussi que vous savez laisser à leur juste place : en vitrine et sur papier glacé. Les affiches du Festival en témoignent : cette année c’est Marilyn Monroe qu’on célèbre, en 2011 Juliette Binoche, en 2009 Monica Vitti, et en 1989 une Marianne de la République incarnait le prestigieux Festival.

En 1976 ce sont les fesses nues d’une femme qui étaient à l’honneur. De quoi se plaindraient nos muses ? Elles sont célébrées pour leurs qualités essentielles : beauté, grâce, légèreté... Evitons-leur les affres de la direction d’une équipe de tournage, épargnons-leur la pénible confrontation avec les contraintes techniques d’un plateau. Qu’iraient-elles s’ennuyer dans le comité d’organisation où se prennent les décisions importantes et qui, pour preuve, n’a connu depuis sa création que des présidents ? Gardons aux hommes la lourde charge de ces fonctions rébarbative. Aux femmes les bobines à coudre, aux hommes celles des frères Lumière !

Fanny Cottençon, comédienne
Virginie Despentes, écrivaine et réalisatrice
Coline Serreau, réalisatrice
L’initiative de ce texte revient au collectif d’action féministe La Barbe. Voir la liste des signataires sur le site www.labarbelabarbe.org

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1 Message

  • Le 1er juin 2012 à 10:02, par

    Plus de 70 % des circonscriptions législatives n’ont jamais envoyé une femme députée à l’Assemblée nationale depuis 1988. C’est l’association Osez le féminisme ! qui publie ce chiffre, jeudi 31 mai. L’association a établi une carte des 577 circonscriptions avec, pour chacune d’entre elles, le nombre de femmes élues sur les cinq dernières législatures. Seules huit ont toujours eu une représentante. Plus de 400 ont toujours élu un homme.
    (...)

    L’Assemblée nationale élue en 2007 est à 81,5 % masculine, rappelle l’association, ce qui place la France au 18e rang européen. Pour la prochaine élection, l’UMP n’a investi que 28 % de femmes, le PS 45 %. Les estimations de la nouvelle Assemblée donnent environ 30 % de femmes élues.

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