Une tribune pour les luttes

Témoignage

Le chômage n’a pas de visage

Par Jérôme Nadau, sans-emploi.

Article mis en ligne le lundi 18 juin 2012

Comme à la guerre, on dégomme avec moins de remords ses semblables dans les salons parisiens qu’en plantant ses yeux dans ceux du mec d’en face. Que croyez-vous que pensent les trois millions d’ombres qu’on accuse de profiter du travail des autres en les traitant de fainéants ? Vous croyez que j’exagère. Vous croyez que convoquer la guerre est inepte car le chômage ne tue pas.

Et pourtant, trois millions de personnes traités comme une statistique, finalement pas grand-chose, finissent par avoir moins d’humanité qu’une ombre. Le cortège des privilégiés, de l’Elysée au dernier des élus, des fonctionnaires et des syndicalistes en passant par les rémunérations excentriques de patrons, ce défilé médiatique quotidien est une gifle permanente.

A-t-on jamais reçu un chômeur à l’Elysée ? En a-t-on vu dans les émissions de télévision où les journalistes pérorent qu’ils savent tout sur tout ? Ne le font-ils pas exprès ? Il existe tant de métiers, tant de postes, tant d’opportunités qu’ils doivent avoir leur part de responsabilité. Fainéants. Profiteurs. Sangsues.

Combien savent à quel point il est difficile de vivre quand rien ne vous attend. Vous n’êtes rien. Condamné à attendre, à mendier et même à supporter les comportements agacés de ceux "qui n’ont pas que ça à faire". C’est vrai, les chômeurs ont du temps, la preuve : "Tu ne fais rien de la journée". La confiance en l’avenir qui s’étiole et la pression sociale qui crève épuisent plus sûrement que n’importe quelle responsabilité.

Ces temps maigres conduisent plus sûrement à la dépression que le stress use les employés. Ceux qui n’ont pas connu ces temps-là devraient exercer leur empathie s’ils en sont capable.

Quant à ceux qui conseillent sur le ton impatient de l’évidence des pistes déjà mille fois empruntées, dites-vous qu’il est pénible de rappeler qu’un chômeur n’est pas bête. Il aura passé des heures à ausculter Internet, les offres de recruteurs, les sites des entreprises ; il aura cherché plus d’espoir que vous ne pourrez lui en donner. Quand un malheur lui tombe dessus, rappelez-vous qu’il est parfois bon d’en distraire la victime.

La honte alimente le désespoir. La honte de décevoir son entourage, ses parents, son conjoint, ses enfants. Le désespoir, c’est l’envoi de dizaines de candidatures qui n’ont pas de réponse. C’est le téléphone qui ne sonne pas. Ou encore un conseiller de pôle-emploi surchargé de dossiers qui, de toute façon, ne comprend rien au vôtre. Et c’est aussi la sphère sociale qui se réduit à une chambre ou quand les courses au supermarché deviennent le pince-fesses de la semaine.

Les chômeurs n’ont pas le droit à la fatigue. Après tout, ils ne font rien de la sainte journée. Et pourtant, quel épuisement moral que le leur ! L’aide de vingt-quatre mois que la société alloue, l’ont-ils volée ? N’ont-ils pas cotisé en d’autres temps ? Quand la peur de ne plus avoir d’avenir obsède, quand le monde vous cache comme un encombrant secret de famille, qu’en ce temps de socialisme exubérant on est privé d’une vie sociale élémentaire, le moral démoli par la peur et le doute, on peut être profondément miné, sinon au bord de l’anéantissement. Quand on se noie, il arrive un temps où l’épuisement a raison de la volonté la plus tenace. La plupart d’entre eux est déterminée, ils mettent tout en œuvre pour s’extraire de cette merde qui est une tragédie quotidienne et qui pourrit la vie, ne vous en déplaise.

Prendre n’importe quoi, n’importe quel poste, la baisse des statistiques l’exige. Comme si l’avenir d’un chômeur ne comptait pas. Ils n’ont déjà plus rien, il ne reste que l’espoir d’un avenir meilleur à leur confisquer, alors ne vous gênez pas, prenez.

On traite parfois les chômeurs d’assistés ou de profiteurs. Encore un effort et on nous fera croire qu’ils sont avantagés. Assistanat, RSA, quelle chance les allocs ! Les énarques, fonctionnaires hauts et moins hauts, ministres et syndicalistes, élus de tous bords, vous promettez à longueur d’élection et de manifestation des mesures pour l’emploi que vous habillez de symboles comme autant d’emplâtres sur une jambe de bois. Finalement, vous êtes aussi écœurants au milieu de vos privilèges que les banquiers distribuant leurs bonus.

A celles et ceux qui devisent sur ce qu’ils sont et désignent leur avenir comme un pourcentage ou un dommage collatéral de la crise, vous qui ne faites pas l’aumône de quelques minutes d’effort pour comprendre que la vie d’un chômeur est plus horrible que confortable, plus subie que choisie, remballez votre pitié et vos conseils. Les chômeurs ne déméritent pas, ils se battent, ils ne sont ni des alcooliques, ni des idiots, ni des malades. Ils ne vivent pas l’aumône publique comme un virus se nourrit d’un hôte : ils ne sont ni virus ni parasites. Ils sont seulement invisibles, absents du cœur des choses et parfois du cœur des gens. Le chômage est un purgatoire social qui devient rapidement l’enfer.

Jérôme Nadau, sans-emploi.

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