Une tribune pour les luttes

Bulletin de contre-info en Cévennes n°12

Article mis en ligne le mercredi 4 juillet 2012

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Edito

On le sait bien : d’une élection à l’autre, les dirigeants changent, les débats prennent différentes
teintes, mais la réalité reste la même. Suffrage
universel, multiples partis et programmes, débats politiques médiatisés, primaires... le spectacle démocratique
est en place. Il doit maintenir la croyance dans ce système,
entretenir l’illusion qu’on puisse être maîtres de notre
avenir.

D’un parti à l’autre, l’essentiel est conservé. Les bases
du système ne peuvent jamais être remises en question :
exploitation, propriété, frontières, marchandise, argent,
famille... De toute manière, dans l’exercice du pouvoir,
les réalités sociales et les enjeux économiques induisent
les politiques exercées. Le rôle des dirigeants est de gérer
l’existant, pas de le changer, quelles que soient leurs promesses. Aucun candidat n’est assez stupide pour ignorer
ces évidences. Ils postulent pour bénéficier d’une parcelle,
plus ou moins grande, du pouvoir que leur confère un
État moderne, et en tirer les avantages. En tant qu’administrateurs ou gestionnaires, ils ne peuvent ni n’ont intérêt à en changer la fonction ou les règles.

Le rôle de l’État est d’abord de préserver le système, d’en assurer la continuité, que les gouvernements
changent ou même les régimes. Le capitalisme doit
perdurer, la classe dominante doit assurer sa position : l’État est là pour le permettre. Sa fonction est sa raison
d’être, elle ne peut être changée. Il doit soutenir l’économie en proposant un cadre entrepreneurial compétitif.
L’urbanisation du territoire, une recherche de pointe,
des politiques monétaires adaptées, des subventions aux
entreprises ou, bien sûr, la mise à disposition et la formation d’une main-d’œuvre rentable (rapport coût/qualification) sont des objectifs indépassables pour un
État moderne. D’un côté, dynamiser le capital (jusqu’aux
guerres pour l’accès aux ressources, à des nouveaux marchés), de l’autre, administrer la population pour fournir, à
mesure, le marché du travail (éducation, sécurité sociale, etc.) et garantir la paix sociale (de l’intégration citoyenne à
la répression des classes dangereuses).

Les États d’Europe de l’Ouest ont pu se permettre,
après la Seconde Guerre mondiale, de déployer une politique de « redistribution ». En fait, une politique de
relance par la consommation, en vu de booster le marché
intérieur. L’objectif étant de garantir la paix sociale (la
bourgeoisie gardant le souvenir des révolutions au sortir
de la Première Guerre mondiale) tout en garantissant
la croissance. Cette période des Trente glorieuses a vu
apparaître l’essentiel des « acquis sociaux ». S’ils ont été
principalement obtenus par des luttes,
la classe dominante les a octroyés
pour endiguer la « menace rouge »,
parce qu’elle en avait les moyens, que
ça ne mettait pas en péril ses intérêts
et bénéfices et que ça s’intégrait à sa
politique du New Deal [1].

Aujourd’hui, le contexte a profondément changé. Depuis les années
70, la croissance n’est plus là. La
perte d’influence, relative certes, des
puissances européennes sur leurs
anciennes colonies, la hausse du prix
des matières premières, la difficulté
d’ouvrir de nouveaux marchés, la
concurrence entre les capitalistes...
en sont des facteurs déterminants.
Malgré les réorganisations et tentatives pour dépasser ces limites [2], les
phases de relance échouent successivement. L’importance majeure prise
par la finance n’est qu’une réponse du
capital pour rétablir la croissance. La
crise, à force d’être contenue, ne fait
que s’approfondir, de faillites en krach
boursier.

Face à cette situation, les gouvernements des États européens, de
droite comme de gauche, déroulent
tout un panel de mesures afin d’assurer la stabilité financière et de rétablir
la compétitivité et la rentabilité économiques. Une politique de rigueur,
pour éviter la faillite, se double d’une
politique d’austérité visant à faire
baisser le coût de la main-d’œuvre : hausse des taxes et des impôts, réduction des dépenses de l’État (suppression de postes et restrictions
budgétaires dans le secteur public),
des dépenses sociales (retraites, sécu,
radiations d’allocataires) et des coûts
salariaux (baisse des charges patronales, contrats précaires, RSA, etc.).

Elles ne se mettent pas en place
sans réactions. Les conditions d’existences se dégradant, les résistances se
multiplient. Des moyens ou réseaux
de débrouille qui s’étendent en
dehors du salariat, aux mouvements
collectifs de révolte, le prolétariat et
la classe moyenne réagissent face au
sort qui leur est fait. Des luttes émergent dans différents pays, principalement menées par certaines catégories
sociales, ciblées par des mesures d’austérité et de rentabilité économique
ou laissées pour compte (étudiants,
fonctionnaires, ouvriers, jeunesse déshéritée, etc.). Comme en témoignent
les conflits sociaux récurrents en
Europe : étudiants en Angleterre ou
en Italie, salariés et fonctionnaires
en Espagne, jeunesse et précaires en
Angleterre ou en France, ouvriers à
travers toute l’Union... Et lorsqu’un
État est contraint par l’économie de
s’attaquer à toutes les catégories de
sa population en même temps, il y a
de grandes chances que la révolte se
généralise, au-delà des intérêts catégoriels, comme c’est le cas en Grèce.
Les mêmes politiques produisent les
mêmes réactions, au-delà des pays
européens : comme aux États-Unis
avec le mouvement des occupations,
dans lequel des franges sociales très
variées se retrouvent, au Québec avec
les luttes étudiantes soutenues par
la population, en Israël où un large
mouvement de protestation contre la
vie chère s’est déclaré ou comme dans
le monde arabe où des révoltes et des
mouvements de protestation ont fait
chuter des régimes autocratiques et en
ont poussé d’autres à des réformes...

En contrepartie, la nécessité de
baisser le coût mondial de la main-d’œuvre implique des conditions
d’exploitation et de domination telles
que les prolétaires d’Asie, d’Afrique
ou d’Amérique latine se révoltent
régulièrement contre leurs conditions
de vie (émeutes de la faim, contre la
vie chère, contre les expropriations,
contre les exigences démesurées des
patrons et de l’État qui les administre,
etc.).

Tous les États répriment ces
mouvements de colère et tentatives
de débrouille. Dans ce processus de
nivellement économique et d’harmonisation du marché, en parallèle, les
États tendent à se normaliser vers un
modèle libéral et répressif. Au nom
de l’idéal démocratique et humaniste,
ils se dotent d’un arsenal législatif
et policier pour parer aux éventuels
débordements, comme pour mettre au
pas tous les récalcitrants (économies
parallèles, auto-suffisantes, réseaux
d’entraide, etc.).

Dans un tel climat économique
et social, les réflexes identitaires
(communautaristes, nationalistes,
confessionnaux ou culturels) sont largement attisés et instrumentalisés par
les capitalistes et les dirigeants politiques. L’exemple des soulèvements
en Tunisie et en Égypte illustre une
double tendance que l’on retrouve
partout : des soulèvements exprimant un désir de liberté et d’égalité
sociale, et un an plus tard, les succès
électoraux de formations conservatrices et nationalistes (comme
Ennahdha ou les Frères musulmans).
En Grèce, coexistent un mouvement
social en confrontation forte avec
l’État et l’économie, et une montée
de l’extrême-droite ; alors que l’extrême-gauche porte en elle les deux
tendances : reflet institutionnel des
luttes et protectionnisme.

L’impossibilité démocratique
de former un gouvernement et les
injonctions structurelles du capitalisme, comme on le voit en Grèce,
montrent les limites de la médiation
étatique et du pouvoir de l’État en
général. L’exemple de la Tunisie est
éloquent : après le soulèvement de
l’hiver 2010-2011, les luttes continuent. Le gouvernement élu se
confronte au prolétariat tunisien,
toujours insatisfait de sa condition,
malgré les passations de pouvoir et le
processus démocratique.

Ce que nous enseignent ces situations, à travers la planète, c’est que
seuls les rapports de force et l’autonomie des luttes peuvent amorcer un
changement réel. Partout l’État et ses
prétentions démocratiques, anciennes
ou nouvellement acquises, apparaît
comme un adversaire irréductible du
prolétariat. Lequel est aujourd’hui
amené à lutter, non plus pour une
quelconque amélioration de ses conditions d’existence, mais simplement
pour s’opposer à leur dégradation
continuelle, situation qui perdurera
tant que le système ne sera pas remis
en cause globalement.


Au sommaire :

Exploitation & Précarité


Crachons dans la soupe, elle est dégueulasse !
Taxe d’habitation
Exploités Énervés - Un collectif sur Alès et les Cévennes
Macha, Roger et Monsieur Serpent
Des seigneurs à abattre...
La croisade "anti-fraude" frappe encore les pauvres
Arrête de nous remonter les bretelles
Autodéfense des précaires !
Refusons les équipes pluridisciplianires !!!
Le travail c’est la crise
Pourquoi parler de crise ?

Répression


De la carotte au bâton
Kaliméro sous le soleil, c’est quoi au zuste ?
L’ADN à fond la forme !
Solidarité face à la Justice et au fichage
Un "barbare" agressé par le gérant d’un U Express
Procès antiterroriste à Paris - Faits et petit compte-rendu
Procès de Chambéry
Labège : on en est où ?
A la direction et à la juge d’application des peines

Développement


Liberté de l’élevage et des pratiques agricoles
L’agroarnaque
Nous nous opposons au projet de Center Parcs dans les Chambarans
La clé plutôt que la chaîne
Oublier Fukushima - Textes et documents
Fukushima Paradise, pour une critique radicale du nucléaire (2005-2011)

Tunisie


Tunisie - Quelques réflexions autour des révoltes
L’UGTT - Ambigüe partenaire du RCD et des luttes de travailleurs
Ennahdha
La Tunisie en quelques villes


Mauvaise blague...
Dans le hall de l’hôpital...
Ne votez jamais...
Appel à participation
Agenda

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Notes

[1Politique économique, initiée par
Roosevelt dans les années 30, pour lutter
contre la crise aux États-Unis et qui
s’étend à l’Europe après la Seconde Guerre
mondiale avec le plan Marshall.

[2Passage du « bloc de l’Est » du
capitalisme d’État à l’économie de marché ;
nouvelles technologies qui ouvrent de
nouveaux marchés ; délocalisations
industrielles pour bénéficier d’une main-d’œuvre moins coûteuse, encadrée par des
législations plus répressives, afin d’accroître
les profits ; développement du crédit à la
consommation, pour stimuler le marché
intérieur et politique d’investissement des
États au prix d’un profond endettement.

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