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Attac genre

Le care, enjeu féministe, éthique, politique et social

Article mis en ligne le mardi 31 juillet 2012

Avoir le souci et prendre soin des personnes dépendantes ou non de sa famille ou de sa communauté, presque en tous temps et tous lieux, reposait sur les femmes et se pratiquait dans la sphère privée. C’était tout ou partie du travail domestique, des soins de santé, du soutien scolaire et plus largement de l’éducation etc., et ce que l’on appelle aussi la reproduction de la force du travail.

Mais avec l’émancipation des femmes, nous avons gagné que le privé entre dans la sphère publique et le care est en train de devenir l’un des grands enjeux d’évolution de la pensée et de l’émancipation féministe. Il ouvre des perspectives inouïes où les pratiques sociales, les politiques publiques et les fondements de nos sociétés sont remis en cause.

Au milieu du XXe siècle, l’humanité connaît trois phénomènes nouveaux : l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, liée aux luttes féministes concomitantes, et l’allongement de l’espérance de vie. Causes essentielles de la demande de care.

A la fin du XXe siècle, débute la mondialisation économique et financière, avec son cortège de croissance des inégalités, de privatisations, d’individualisme, qui nous mène, en ce début du XXIe siècle, à la crise actuelle et à l’augmentation de la migration des femmes, réponse à la demande de care.

Ces migrantes fuient la pauvreté, les discriminations, les catastrophes naturelles, les guerres et savent trouver du travail dans les pays riches tant la demande de care y est forte. D’ailleurs d’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), l’équilibre entre hommes et femmes migrants subit les conséquences de la crise économique.

Les femmes migrantes ont été moins touchées par le chômage car elles sont plus présentes dans des secteurs tels que l’éducation, la santé et les services sociaux, qui ont été moins vulnérables à la récession économique. Dans certains pays tels que l’Italie et l’Irlande, le pourcentage de femmes migrantes a même augmenté.

51 % de femmes parmi les migrants vers les pays avancés

Dans le monde, les femmes représentent plus de 51% des migrants vers les pays avancés. Ce sont elles qui au niveau mondial assument le travail du care dont veulent se décharger les autres femmes, qui n’ont pas réussi à obtenir le partage du travail domestique avec leurs compagnons.

D’après le rapport 2006 de l’OIM sur l’état de la population mondiale :

« Depuis quelques décennies, le travail domestique est la principale motivation des femmes venues nombreuses de l’hémisphère Sud travailler dans les villes du Nord. Ces chaînes mondiales des services à la personne s’expliquent en partie par le peu d’attention que reçoit l’aide sociale dans la politique des pays industrialisés, ne laissant à leurs habitants d’autre choix que de se tourner vers le secteur privé.
Les migrations de femmes parties travailler comme domestiques à l’étranger donnent naissance à des foyers transnationaux, c’est à dire à une chaîne mondiale des services à la personne qui se forme entre des travailleuses du Nord ayant besoin d’une aide à domicile pour leur famille et des immigrées du Sud, prêtes à leur fournir cette aide, quitte à laisser leur propre famille au pays. Beaucoup d’employées de maison et de soignantes qui abandonnent leur foyer pour s’occuper d’autrui à l’étranger ont aussi à prendre en charge leurs propres enfants et parents âgés.
D’ordinaire, les femmes migrantes délèguent cette responsabilité à d’autres femmes de la famille, ou louent les services d’employées de maison à revenu plus faible pour gérer leur propre foyer. Ce phénomène est connu sous le nom de chaîne mondiale des soins, régime international des soins stratifié par classe, genre et souvent par appartenance ethnique. De nombreuses employées de maison finissent par gérer deux foyers, celui de leurs employeurs aussi bien que le leur, celui-ci de loin.
 »

Une nouvelle pratique sociale a ainsi émergé avec la chaîne internationale du care, le care à distance ou la délégation de care. Et si la chaîne internationale du care est essentiellement Sud-Nord, apparaît de plus en plus une chaîne Sud-Sud. Ainsi aux Etats-Unis, des nounous mexicaines laissent leurs enfants à des Chiliennes émigrées au Mexique, qui elles-mêmes laissent leurs enfants à des Péruviennes émigrées au Chili.

Plus de 110 millions de femmes sur les 214 millions de migrants internationaux ont été estimés par l’OIM en 2011

La mondialisation du marché du travail a mis en concurrence tous les travailleurs de la planète en cherchant à abaisser les normes sociales, se servant des statuts discriminants des femmes et des migrants.

Ainsi les migrantes, majoritaires dans les emplois domestiques en Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, Moyen-Orient, sont les instruments de la « délocalisation sur place » d’un secteur mondialisé en expansion, financièrement très profitable, les maisons de retraite.

D’après un rapport de l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) de 2006, une autre forme de migration féminine liée à la chaîne du care se situe dans «  l’exode massif d’infirmières du monde en développement vers les pays industrialisés. Le vieillissement de la population, combiné à la pénurie d’infirmières et de médecins dans les pays hôtes, alimente la demande, tandis que l’effondrement des systèmes de santé et la pauvreté des pays en développement sont à l’origine de l’offre ».

Pour l’OIM en 2010, « ces trente dernières années, le nombre d’agents de santé migrants a augmenté de plus de 5% par an dans de nombreux pays d’Europe. Dans les pays de l’OCDE, près de 20% des médecins viennent de l’étranger ».

Le care, un bien public mondial

Dans notre société-monde actuelle, seuls les individus valides, autonomes et compétitifs sont reconnus comme citoyens à part entière.

L’éthique du care met en avant le fait que tout être humain passe par des phases de vulnérabilités durant sa vie. Cette vulnérabilité niée, cachée par notre société-monde néolibérale, l’éthique du care la rend visible, car le care ne peut plus être pensé seulement comme un sentiment intime, mais surtout comme un processus où des activités concrètes s’intègrent à des rapports sociaux, à des politiques publiques.

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), par le travail d’Amarta Syen, économiste indien, Prix Nobel d’économie, a essayé de rendre visibles dans les statistiques globalisantes de développement humain, les plus pauvres et les plus vulnérables, notamment les femmes.

En 1990, est créé l’indice de développement humain, pour montrer les inégalités entre les peuples, suivi en 1995 par l’indice de la participation des femmes et l’indice sexo-spécifique de développement humain, pour rendre visible la discrimination envers les femmes.

En 2000, afin de préserver et de faire appliquer les droits des plus démunis et ceux de l’environnement, un nouveau concept avancé par la même équipe du PNUD fait son entrée dans la réflexion onusienne : les biens publics mondiaux (BPM). Concept qui englobe le patrimoine commun de l’humanité, les biens communs, les biens et services publics, la justice sociale, le développement humain. Les BPM appartiennent à tout le monde sous la responsabilité de tous, doivent être accessibles à tous et protégés pour les générations présentes et futures. Le care entre totalement dans cette définition.

Les inégalités n’ayant pas diminué avec ces outils, le PNUD crée en 2010 trois autres nouveaux indices capables de montrer les disparités et les discriminations dans le développement humain qui étaient cachées par l’universalité : l’indice d’inégalité de genre, l’indice de développement humain ajusté aux inégalités, et l’indice de pauvreté multidimensionnelle qui remplace l’indice de pauvreté humaine.


Nous sommes tous vulnérables

Grâce à tous ces indicateurs nous avons pu prendre conscience et quantifier non seulement les inégalités Nord-Sud, mais aussi les inégalités de sexe et la pluralité et la diversité des pauvretés, et par là-même rendre visible l’immense majorité des personnes les plus vulnérables de notre planète.

Mais le care va beaucoup plus loin, ce n’est pas seulement adapter nos statistiques, nos actions et nos droits pour les plus vulnérables, c’est déclarer que nous sommes tous vulnérables.

Cela nous mène à fonder la construction de notre société sur de nouvelles valeurs, celles du care et de les traduire en politiques publiques. Notamment c’est penser un droit nouveau de la personne humaine, celui d’être accompagné durant toutes les phases de sa vie, en état de vulnérabilité ou non. En se considérant tous vulnérables, nous sortirons de l’essentialisme et de la compassion qui accompagne aujourd’hui les activités du care pour entrer vraiment dans la responsabilisation collective. Ainsi nous ferons du care un sujet éminemment politique.

Cela implique également que la plus grande partie du travail et de l’organisation du care, qui reposait uniquement sur les épaules des femmes, soit transférée sous la responsabilité de toute la société, si possible au travers de services publics qualifiés et mixtes, qui garantiraient le statut professionnel des intervenants.

Cela n’enlèverait pas complètement le care familial mais allégerait énormément les charges multiples, discontinues, évolutives et chronophages des pourvoyeuses de care. Ce qui en fait un combat éminemment féministe, car permettant de changer les rapports de domination hommes-femmes en rendant également les hommes responsables du care, d’alléger le travail domestique, d’opposer la solidarité et le temps long du care à la compétitivité, à la marchandisation et à l’urgence du profit à court terme.

L’écueil à éviter est de laisser le marché s’emparer de ce secteur, qu’il a déjà commencé à s’approprier pour son plus grand profit, car la demande est à l’échelle de la population mondiale, ce qui amplifierait inévitablement les inégalités de classe, de genre et d’origine ethnique.

Créer un service public de la personne dépendante

Nous pouvons imaginer déjà quelles sortes de services publics dans le cadre des biens publics mondiaux, gérés démocratiquement, seront nécessaires. D’abord, il nous faudra renforcer et sortir du marché ceux qui existent déjà :

– la santé et la sécurité sociale ;

– l’éducation, en insistant sur l’importance des maternelles ;

– le service public de la petite enfance, accessible à tous les enfants. II ne nécessiterait par exemple en France que 1% de notre PIB pour la création d’un million de places en crèche permettant aux 60% des enfants de moins de 3 ans qui aujourd’hui sont gardés par leur mère à la maison d’être accueillis dans une structure publique ;

– l’eau et l’assainissement ;

– l’énergie et l’électricité ;

– la protection de l’environnement.

Mais aussi en créer un nouveau : un service public de proximité des personnes dépendantes pour les personnes âgées ou en situation de handicap, qui permettrait à chaque individu de vivre sa vie et sa vieillesse dans la dignité.

Ici, il s’agit de créer un nouveau droit social, cinquième branche de la sécurité sociale, financé par une cotisation obligatoire pour toutes personnes pourvues de revenus. En effet le mode de financement est très important pour éviter les inégalités, seule la solidarité nationale, au contraire de l’assurance privée, peut en être la garante, contrairement à ce qui nous a été proposé jusque-là.

Ce service public de la personne dépendante doit inclure la coordination du care pour la gestion de l’interface institution-famille.

Tous ces services publics sont nécessaires pour le plein emploi des femmes, mais aussi pour les soulager de la servitude du poids de la famille.

Qu’elles soient bénévoles ou salariées, ce sont souvent les plus pauvres et les plus précaires, dont les migrantes, qui sont tenues de faire le travail de care aujourd’hui. Revaloriser leur profession, reconnaître leur expérience et les inclure dans ce nouveau service public, sortirait ces femmes de la précarité et du mépris. Faute de service public adapté, reste cependant pour les autres femmes la responsabilité morale de coordonner et organiser les soins.

L’éthique du care permettra d’associer les hommes au souci et aux soins de la famille, de repenser les droits humains, les lois et politiques publiques nationales et internationales, les biens publics mondiaux et les services publics nationaux à l’aune des valeurs véhiculées par le care.

Claudine Blasco, Attac Genre

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