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Roms : la France doit rompre clairement avec les positions de l’été 2010

Par Benjamin Abtan, président du Mouvement Antiraciste Européen

Article mis en ligne le mardi 7 août 2012

Il y a deux ans, la séquence politique constituée de la réunion à l’Elysée sur les "problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms", du discours de Grenoble puis des violentes expulsions de Roms roumains et bulgares à grand renfort de caméras de télévision, avait funestement résonné dans toute l’Europe.

Elle avait entraîné un renforcement des discours et actes racistes anti-Roms en Roumanie et en Hongrie, s’appuyant sur le fait que la France elle-même avait reconnu le caractère intrinsèquement dangereux des Roms. Elle avait également contribué à autoriser la permissivité avec laquelle le parti bulgare d’extrême droite Ataka, dont le président a passé la soirée électorale du 22 avril aux côtés de Marine Le Pen, avait lancé en septembre 2011 des manifestations racistes aux cris de "Morts aux Tsiganes !" ou Les Tsiganes en savon !". Le message envoyé par la France à l’été 2010 avait également apporté une justification de poids à l’établissement de quartiers séparés pour Roms dans les villes ou villages d’Europe centrale, notamment en Slovaquie et en République tchèque, aux violentes expulsions de Roms du Danemark et d’Allemagne et aux discriminations quotidiennes en Espagne, Pologne, Serbie, Turquie... En réaction à cette séquence, la société civile européenne avait structuré un grand mouvement de solidarité, notamment autour de la première Roma Pride lancée par l’EGAM en 2011 et dont l’édition 2012 se déroulera le dimanche 7 octobre.

Si le discours du président de la République d’alors et de son ministre de l’intérieur avaient rencontré un écho aussi fort sur tout le continent, ce n’est pas seulement parce que les plus hauts représentants d’une grand pays européen transgressaient les valeurs fondamentales de la démocratie. C’est également parce que les stéréotypes et représentations alors mobilisées étaient ceux qui sont à l’origine des persécutions, violences et discriminations infligées depuis de nombreuses décennies, si ce n’est des siècles, aux Roms, Tsiganes, Gitans, Manouches et gens du voyage : amalgame entre citoyens français et étrangers stigmatisés comme la cause de l’affaiblissement du pays. Amalgame entre immigrés miséreux d’Europe centrale et balkanique et personnes ayant choisi un mode de vie itinérant. Identification du monde du voyage à la délinquance. Ethnicisation de l’identité individuelle et collective des personnes liées au monde du voyage, qu’elles soient itinérantes ou sédentaires.

Il est aujourd’hui fondamental que la France envoie un signal clair de rétablissement du respect des droits de l’homme et de la dignité des individus, qui sera entendu dans toute l’Europe.

A cet égard, les déclarations du ministre de l’intérieur Manuel Valls sont très insatisfaisantes et n’apportent pas la clarification nécessaire attendue par la société civile en Europe : à la suite à l’expulsion sans solution de relogement, en contradiction avec les promesses du candidat Hollande, de Roms précédemment expulsés de Marseille, il annonça la poursuite des démantèlements de campements.

La légalité républicaine ne peut pas être invoquée uniquement lorsqu’il s’agit de faire respecter des ordres d’expulsions sur décision de justice, mais elle doit l’être également lorsqu’il est question du respect plein et entier des droits des individus issus des communautés romes, tsiganes, gitanes, manouches ou des gens du voyage. Faute de quoi, son invocation serait une instrumentalisation d’un discours formel d’égalité qui autorise ou favorise en réalité la perpétuation de la persécution et de la discrimination.

Pour rompre résolument avec la période Guéant et restaurer son image en Europe, la France doit s’engager résolument dans les trois perspectives suivantes.

Tout d’abord, elle doit se défaire de la loi de 1969, dont le caractère discriminatoire la rend incontestablement anticonstitutionnelle. En effet, certaines de ses dispositions imposent comme papier d’identité pour les citoyens français itinérants un "carnet de circulation", héritier du "carnet anthropométrique". D’autres privent les gens du voyage de l’accès au droit de vote à 18 ans et pendant trois ans s’ils changent de "commune de rattachement". D’autres enfin instaurent des quotas maximum de gens du voyage par commune : 3 % de la population.

Par ailleurs, la France doit reconnaître officiellement et avec clarté sa responsabilité dans l’internement des Tsiganes, commencé par le régime de Vichy et poursuivi par la République jusque bien après la Libération, le dernier camp d’internement n’ayant été fermé qu’en mai 1946.

Enfin, la France doit revoir le Plan d’insertion des Roms qu’elle a présenté à la Commission européenne, comme tous les pays membres de l’UE, car il est insatisfaisant et doté d’un budget dérisoire. Elle ne doit pas non plus continuer à défendre la position prise par l’ancien gouvernement quant aux restrictions apportées aux accords de Schenghen donc à la liberté de circulation en Europe, position qui avait été posée notamment pour empêcher une fantasmée invasion de Roms.

Pour restaurer son image et pour renforcer l’égalité des droits en Europe, il est aujourd’hui urgent que la France marque clairement un changement de position d’avec les actes et l’esprit de l’été 2010.

Benjamin Abtan, président du Mouvement Antiraciste Européen – EGAM http://egam.eu/

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