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Marseille-Provence 2013 : où est passé le hip-hop ?

Article mis en ligne le mercredi 8 août 2012

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Alors qu’on a pu qualifier Marseille de New York française, notamment grâce au succès du groupe IAM, MP2013 délaisse le hip-hop. D’après Imhotep, Alonzo, MOH et Miloud Arab-Tani, figures de la culture hip-hop marseillaise, cette tendance ne se limite malheureusement pas à la capitale européenne de la culture.

"Centre ville, M.A.R.S, pas besoin de te présenter ma vile. Ça rappe depuis les premières heures, microphone branché à vif, ça rappe dans tous les coins...", chantait la rappeuse Keny Arkana il y a à peine un an. Il faut croire que la capitale européenne de la culture ne regarde pas trop ce qui se passe dans "les coins". C’est du moins l’avis exprimé par Akhenaton du groupe IAM lors d’une interview accordée le 13 juillet dernier au site Infos Marseille.

Le plus célèbre des rappeurs marseillais y dénonce la valorisation d’une culture "branchouille", ciblée vers "2% de la population", le mépris du hip-hop et l’oubli des classes populaires, dans les choix faits pour 2013 et plus généralement dans la politique marseillaise.

Pour Daniel Hermann, adjoint à la Culture à la mairie de Marseille, il ne faut pas tout mélanger. S’il assure apprécier la culture hip-hop, il affirme : "ce n’est pas parce qu’on appartient à la classe populaire qu’on s’intéresse au hip-hop. Aujourd’hui on écoute beaucoup d’électro." Et d’ajouter :
Il reste à prouver qu’à Marseille on écoute plus de rap que de jazz

Ce que Daniel Hermann ignore peut être, c’est que le comité européen de surveillance et de conseil pour la capitale européenne de la culture 2013 donne plutôt raison à Akhenaton. Dans un rapport de mai 2012, il note la sur-représentation de la culture "haute" ("high culture") et recommande "de trouver un équilibre avec plus d’événements participatifs et divertissants" ("fun").

Du côté de Marseille-Provence 2013, on trouve l’accusation d’Akhenaton illégitime : "Le hip-hop a bien évidemment sa place pour 2013", défend Lylia Abbes, attachée de presse de l’association. Pour valider (ou non) la critique, examinons concrètement où en est le hip-hop pour l’année capitale. Et avant toute chose, au risque d’adopter un ton de dissertation, définissons notre objet. Qu’entend-on par hip-hop ? D’après nos recherches, il s’agit d’un mouvement culturel et artistique apparu à New York au début des années 1970. Il regroupe plusieurs disciplines : le rap, le DJ, le break dance (danse acrobatique), le graffiti et le beatbox (imitations vocales de percussions).
2013, quelle programmation hip-hop ?

Précisant qu’il faut attendre octobre pour une version définitive, Lylia Abbes nous présente le programme. Effectivement, en cherchant bien, on y trouve un peu de hip-hop, ou des choses qui s’y apparentent. Tout d’abord, il y a un peu de rap dans l’édition 2013 du Babel Med Music. Le festival de musique du monde présente cinq créations originales du projet Watt !, un programme de rencontre et de création entre des artistes originaires des capitales emblématiques du rap (dont Marseille fait partie !). Également du rap, ou plutôt du rap/slam, au Grand théâtre de Provence d’Aix, avec un spectacle d’Abd al Malik en hommage à Albert Camus.

D’après l’attachée de presse, le festival This is (not) music, créé à l’occasion de l’année capitale de la culture, donne une grande place au hip-hop. Ce qui est étonnant est que la présentation de l’événement n’y fait jamais référence : "nouvelles cultures urbaines", "art contemporain", "musiques actuelles", "street-art", ... Sont-ce des euphémismes pour ne pas dire rap, hip-hop ou graf ? Le hip-hop de la campagne et le vieux hip-hop en seraient-ils bannis ?

Parmi les événements hip-hop qui s’assument : un concert de rap gratuit dans le centre d’Aix-en-Provence le 22 juin, et surtout la finale du tremplin national Buzz Booster le 27 avril à l’espace Julien, grâce à l’initiative de l’Affranchi. "À terme on aimerait que la finale de ce tremplin s’installe tous les ans à Marseille", explique Miloud Arab-Tani, directeur de la salle de concert.

"Pas besoin d’être la capitale de la culture"

Du côté des artistes, Akhenaton n’est pas le seul a exprimer sa déception. Bien qu’il avoue regarder l’événement "de loin", Alonzo (Psy 4 de la rime) affirme : "Pas besoin d’être la capitale de la culture pour faire ça. Marseille 2013 devrait favoriser toute la population et donc tout le monde devrait se sentir concerné, ce n’est pas le cas." Imhotep (IAM) se dit ​" très déçu" et avec lui "la plupart des acteurs marseillais de cette culture" car "il n’y aura pas plus d’événement hip-hop en 2013 qu’il n’y en a eu avant (et sans doute après !)".

Moins connu que ses confrères pré-cités, le rappeur MOH n’a pas la langue dans sa poche. D’après lui,
Tout ça c’est pas du hip-hop !
Et d’ajouter : "Si on dit culture à Marseille, on est obligé de dire hip-hop, tout le monde écoute du hip-hop ici, c’est ce qui rassemble le plus de monde".

Tous se retrouvent sur une même idée : il n’est pas normal qu’une ville comme Marseille n’ait ni festivals, ni lieux pérennes dédiés au hip-hop. "Si on a pu qualifier Marseille de ville hip-hop, c’est uniquement vu de loin, de l’étranger et par rapport au succès d’IAM ! Sur le terrain en réalité, il n’y a qu’un seul petit lieu dédié au hip-hop : c’est L’Affranchi ! Et si l’Affranchi tient depuis des années, ce n’est pas vraiment grâce aux soutiens institutionnels mais plutôt au courage et à la ténacité de Miloud et son équipe !", affirme Imhotep. Pour MOH, si "Marseille est une ville de hip-hop où ça rappe à droite, à gauche et avec presque rien", il est difficile de trouver de l’aide aussi bien auprès des institutions, que des artistes : "On a produit et enregistré notre album en autodidacte. C’est une fierté, mais pas un choix, on a demandé de l’aide mais on nous a toujours fermé la porte".

En collaboration avec IAM, l’équipe de l’Affranchi avait profité de l’événement capitale européenne de la culture pour monter un projet de lieu pouvant accueillir des ateliers de chant, d’écriture, de DJing et de danse, des résidences d’artistes, des cours, des battles, des expositions de grafs et des spectacles. "Trop cher", commente Daniel Hermann, adjoint à la culture à la mairie de Marseille, "la ville a engagé trop d’argent dans les musées, mais ça ne veut pas dire que ça ne sera jamais fait."

Pour Imhotep, la création d’un festival à l’occasion de 2013 "aurait été un minimum". "Il y a de quoi faire niveau hip-hop à Marseille, notamment avec l’Affranchi", rétorque Lylia Abbes. Elle ajoute : "C’est vrai qu’il n’existe pas de festival et que nous n’en créerons pas. Mais ce n’est de toute façon pas de notre compétence, nous ne faisons que labelliser et soutenir ce qui existe déjà."


Manque de dialogues

"Les personnels politiques marseillais n’ont jamais su se mettre au diapason de la population. Il n’est pas normal que la culture rap marseillaise, mondialement connue, ne soit pas mieux accueillie, qu’elle n’ait pas de salle, de festival. C’est la ville française qui a les écarts de population entre riches et pauvres les plus importants, donc ce n’est pas simple. La politique culturelle devrait essayer de répondre à toutes ces populations. La Criée et l’Opéra c’est bien mais il manque une politique un peu ambitieuse défendant la création. Ce qui manque est un affichage et des priorités claires : nous sommes la ville du rap et du cirque et pas simplement de l’OM.", déclarait déjà en 2011 Boris Grésillon, maître de conférence à l’université Aix-Marseille et auteur de Un Enjeu "capitale", Marseille-Provence 2013, au journal Le Ravi.

Lassé par ce décalage entre politiques et population, Akhenaton s’est prononcé pour "une rénovation totale de la classe politique marseillaise." "D’accord à 200% avec Akhenaton", commente Imhotep. Il ajoute :
Surtout à Marseille où le hip-hop a toujours été relégué en sous-culture de noirs, d’arabes et surtout de pauvres ! Et j’irais même plus loin : la volonté politique n’est pas d’oublier les classes populaires, mais de les maintenir dans des ghettos à l’abandon et de leur refuser l’accès à la parole publique et à la représentation !​

Quand on lui expose ces considérations, Daniel Hermann, agacé, rétorque :
Akhenaton n’a qu’à se présenter aux prochaines élections.

(...)

Par Charlotte Ayache, le 7 août 2012

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