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Côté quartiers

Fafet, Amiens Nord : un quartier laissé au bord de la route

par ixchel Delaporte

Article mis en ligne le samedi 18 août 2012

A lire avec les illustrations et les liens :
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Témoins des affrontements de la nuit de lundi à mardi, les habitants de Fafet-Brossolette reviennent sur les raisons de cette colère. Ils décrivent un quartier ghéttoïsé, durement touché par le chômage, où la réponse policière ne suffira pas.

Décrétée zone de sécurité prioritaire il y a à peine deux semaines par Manuel Valls, le quartier Nord d’Amiens (Somme) s’est embrasé dans la nuit de lundi à mardi. Si la plupart des médias imputent le déclenchement de cette nuit de violences à un contrôle de police musclé, c’est oublier le contexte dans lequel il a été effectué. Il faut remonter à jeudi dernier, jour du décès accidentel de Nadir Hadji, un jeune homme de 20 ans, dont la moto a percuté une voiture. Vendredi, l’annonce de sa mort a anéanti l’ensemble du quartier Fafet-Brossolette. «  Je n’avais jamais vu autant de monde dehors. Il y avait des parents, des grands-parents, des enfants. Tout le monde est sous le choc. Nadir était petit-fils de harkis, c’est toute cette communauté qui est en deuil aujourd’hui », raconte une travailleuse sociale. Jusqu’à dimanche l’ambiance était au recueillement. Dans la soirée, un contrôle policier déclenche une avalanche de colère de la part des habitants. Mais deux versions des faits s’affrontent : pour la mairie, des policiers auraient voulu contrôler un automobiliste, alors qu’il était en excès de vitesse, qui n’avait pas ses papiers. Point. Pour la famille et quelques habitants présents, ce contrôle présenté comme «  banal », ne l’a pas été. Fatiha, la tante du défunt, raconte ce qu’elle a vu : «  Un jeune a été contrôle à la hauteur du kiosque. Il n’avait pas ses papiers mais tout le monde était en état de choc. Les policiers de la BAC se sont acharnés sur lui. La père de Nadir est intervenu en demandant aux policiers d’arrêter, de nous laisser tranquilles. Ca a dégénéré. Un des policiers de la BAC a insulté mon beau-frère en disant : « Ton Lucky Luke n’est plus là pour te défendre, on va casser de l’Arabe ». Les mères sont sorties de la maison, qui est tout près du kiosque, pour calmer le jeu. Mais ça n’a rien changé. Les policiers ont appelé du renfort et ont commencé à gazer. Les jeunes n’ont pas pu se retenir, ils se sont énervés. Il y avait des bébés et des personnes âgées. Ma nièce et mon neveu ont pris des coups de flash ball. Vous imaginez ? C’est un manque de respect, on n’est pas des animaux ». Fafa, proche de la famille, ne décolère pas. Elle ne comprend pas les provocations des policiers : « On était en plein repas de deuil dimanche. Ils ont commencé dans l’après-midi à contrôler des petits de 13 ans qui jouaient au ballon pas loin de la maison. Ils ont été trop loin, ils ont choqué tout le monde », dit-elle encore abasourdie.

Une marche blanche pour dire la colère et réclamer le respect

Lundi, pour dire sa colère, la famille décide d’organiser, avec l’association Action vérité, une marche blanche du quartier Nord vers la préfecture. Pour Françoise, habitante du quartier et participante de la marche, tout s’est déroulé dans le calme. Mais les 150 habitants ont trouvé porte close : « C’était une marche pour dire notre colère et pour demander du respect de la part des policiers. Je vis dans un appartement au rez-de-chaussée et je vois comment les policiers s’adressent aux jeunes. Ils sont tout le temps dans la provocation. Ils les tutoient, les contrôlent sans cesse. La dernière fois encore, j’ai vu un car de police qui est passé quatre ou cinq fois devant un groupe de jeunes assis sur un banc. Comme ils ne réagissaient pas, les flics ont fini par les insulter. C’est irresponsable. Ils savaient que le quartier était sous le choc, pourquoi est-ce qu’ils ont insulté le père de Nadir ? ».

Un membre de la famille et de l’association sont finalement reçus par le directeur de cabinet du préfet et par le directeur adjoint de la DST (direction de la surveillance du territoire). «  Ils leur ont dit qu’on ne pouvait rien faire de particulier et que les personnes qui avaient été lésées pouvaient aller porter plainte. C’est tout », relate Françoise. Aucune réponse donc sur les agissements des policiers de la BAC... « On voulait que la préfecture condamne leur attitude, on ne peut pas accepter d’être traité ainsi, encore moins quand l’un des nôtres est mort. On venait réclamer de la justice », renchérit Fatiha, la tante.

La nuit où le quartier s’est embrasé

Le même lundi, peu après la marche, tout s’est accéléré. Environs 150 policiers et CRS postés aux abords du quartier, venus renforcer leurs collègues, sont la cible vers 21 h 00, de tirs de chevrotine, de mortier et de jets de projectiles jusqu’à 4h00 du matin. Les forces de l’ordre répliquent avec des gaz lacrymogènes et des tirs de gomme-cogne. Bilan : seize policiers blessés dont un plus gravement touché, un restaurant de collège, une salle de sport, un centre de loisir, une école maternelle détruits par le feu ainsi que 20 voitures et 50 poubelles brûlées. Adjointe au maire à la sécurité, Emilie Thérouin a fustigé «  une marche blanche, loin d’être calme. Deux fonctionnaires de police ont été molesté par des jeunes encagoulés. Cela dit, la famille a été reçu et on comprend leur douleur. Ce contrôle était une malheureuse coïncidence. Mais il n’y a pas d’excuses à la violence. Des fonctionnaires ont été pris pour cible et c’est inacceptable ». Cependant, sur la question sociale, reconnaît-elle, la rénovation urbaine ne «  résout pas tout ». «  Il faut revoir la manière d’impliquer les habitants. Avec la zone de sécurité prioritaire, nous ne donnerons pas qu’une réponse policière, il faut aussi des moyens humains et plus d’éducateurs ».

Jacques, président de l’APREDA, association sportive de prévention qui gérait la salle de sport, est anéanti : «  C’est trente ans de boulot partis en fumée. On est sous le choc, on essaie de voir des élus pour trouver un autre local. On espère que la mairie fera ce qu’il faut... Nos quatre-cent adhérents nous ont envoyé des messages de soutien. Mais bon, le problème est ailleurs ». Sans s’appesantir sur l’incendie, Jacques préfère pointer les causes structurelles : «  Les politiques ont tout misé sur la rénovation. Mais les gens, ils s’en foutent du bâti s’ils ont pas de boulot. A part notre salle, il n’y avait pas grand chose dans le quartier. Les éducateurs sont débordés. Beaucoup de personnes âgées vivent isolées. Les enfants voient des parents au chômage. La ghettoïsation, ici, on est en plein dedans. Rien n’a bougé pour les gens depuis trop longtemps ».

Un quartier abandonné par les pouvoirs publics

Le quartier Fafet-Brossolette-Calmette, où vivent 15 000 habitants, est de loin le plus enclavé de la zone nord de la ville, séparé par la grande route de Doullens du reste du quartier Nord. Composé par une communauté harki importante, arrivée en 1963, peu après l’indépendance de l’Algérie, Fafet a ensuite accueilli de nombreuses familles immigrées pauvres. Depuis plus de vingt ans, cet ensemble de maisonnettes et de bâtiments n’ont cessé de se dégrader. Les deux petits commerces d’appoint ont fermé il y a une quinzaine d’années. Restent l’Albatros, une salle des fêtes, et quatre ou cinq associations qui tentent de maintenir du lien social. Pas de boulangerie, pas d’espace de jeux, pas de terrain de sport, pas de maison pour tous, pas de centre de loisir, pas de poste, ni de banque. Fafet est resté sur le bord de la route. Depuis quatre ans, la rénovation urbaine se mène avec difficulté. Les bâtiments de Brossolette, qui accueillaient de nombreux logements, sont voués à la démolition. Mais cette rénovation inquiète et cristallise les tensions. Peu informés sur les possibilités de relogement par l’Opac, le bailleur social, les habitants regrettent de perdre des habitations spacieuses et peu chères. A part une consultation par boîte aux lettres interposées, l’Opac a du mal à recueillir l’avis de ces amiénois. Il y a quelques semaines, une grue de chantier a été incendiée par des jeunes encagoulés. Puis le renfort de gendarmes avait permis aux ouvriers de poursuivre la démolition. Le calme régnait dans le quartier. La présence des gendarmes, selon Françoise, ne posait aucun problème : «  Ils sont polis, ils parlent aux jeunes et leur donnent même des conseils sur le port du casque. Si les policiers s’adressaient à nous comme ça, il y aurait moins de problèmes », assure-t-elle. Pour une des éducatrices qui travaille à Fafet, et dont la structure réclame désespérément un poste supplémentaire, ce quartier n’a jamais bénéficié du développement économique de la ville d’Amiens : « Elle s’est embellie et embourgeoisée mais ce quartier n’a jamais reçu la moindre attention. Je côtoie pourtant des jeunes et des parents avec une énergie exemplaire et une capacité de faire très impressionnantes. C’est du gâchis ».

Ixchel Delaporte

Le point de vue de : Christophe Baticle, sociologue, enseignant à l’Université de Picardie

La police intervient parfois de manière musclée et spectaculaire. Ca produit un effet de déhumanisation. Les capacités de résistance subjective des habitants sont incroyablement puissantes. Mais tout de même, quand on traverse le quartier Fafet, on peut dire que les conditions sont réunies pour que ça explose. Du point de vue du bâti, d’abord, les immeubles sont délabrés, lles poubelles calcinées, les cages d’escalier peu entretenues. Le quartier a été totalement lâché par les politiques. Le refus de la destruction des immeubles au lieu-dit Brossolette était un signe annonciateur. Fafet est devenu le lieu du combat. On parle du quartier Nord d’Amiens mais il y a une multitude d’entités et de micro-quartiers : Fafet, Brossolette, Calmette etc.. En toile de fond, la problématique est socio-économique et identitaire, même si la question territoriale s’avère centrale : le "chez nous".

Conséquence logique, le logement cristallise les tensions récurrentes entre habitants et forces de l’ordre et au delà avec les institutions. Une consultation a été mise en place par l’office HLM d’Amiens sur la rénovation urbaine, mais les gens n’ont pas répondu à des questions abstraites. Pour l’office, il était évident que les loyers n’augmenteraient pas, que le relogement se ferait en priorité avec les habitants du quartier dans des pavillons. Mais, on sent bien que les bâtis coûteront plus chers pour rentabiliser les investissements. La place des habitants n’est pas assurée et ils le savent.

Dans ces conditions, la réponse policière faite par le biais des zones de sécurité prioritaire a-t-elle un sens ? En tous les cas, ce n’est pas une réponse de dialogue. Elle ne cherche pas à défaire "cette escalade d’ensauvagement réciproque". D’un côté, on a des policiers qui doivent contrôler des populations et tenter de les "dompter" tant bien que mal et de l’autre on a des populations qui se sentent traitées comme des sauvages. Ca fait plus de vingt ans que ce quartier est délaissé. Tous les acteurs sociaux réclament de remettre la sociabilité dans les quartiers, donner les moyens humains aux associations. La question territoriale est la partie émergée de cet iceberg de misère.

Du côté de Valls et de Hollande, il y a un enjeu politique : ne pas apparaître comme laxiste surtout lorsqu’on tergiverse autant pour prendre des mesures contre l’augmentation du coût de la vie. C’est aussi là dessus que le gouvernement était attendu... A l’évidence, il est plus facile, en début de mandat de prendre des mesures radicales et sécuritaires que d’avoir un discours précis et novateur sur le plan économique et social. La seule solution crédible de la part d’un gouvernement de gauche serait de dire puisque certains territoires ne sentent plus partie prenante de la République, alors il faut leur faire une place. Mais la note financière de la France plane...

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