Une tribune pour les luttes

Vague brune sur l’histoire de France : réponse au Figaro magazine

Laurence De Cock, Guillaume Mazeau, Eric Fournier

Article mis en ligne le mercredi 29 août 2012

Ceux qui souhaitent réintroduire les valeurs nationalistes et chrétiennes à l’école continuent de mentir sur la manière dont l’histoire est enseignée aux enfants.

27 août 2012

A la rentrée 2010 déjà, puis en 2011 jour pour jour, Dimitri Casali attaquait les nouveaux programmes d’histoire-géographie en prétendant que ceux-ci ne faisaient plus « aimer la France ». Relayée par certains médias complaisants au nom de la défense de l’« identité nationale », cette campagne avait d’abord pris la forme d’une pétition largement signée où se côtoyaient Max Gallo, Stéphane Bern, Frédérik Gersal et Eric Zemmour, avant de donner naissance à une page Facebook sous l’exergue : « Louis XIV, Napoléon, c’est notre Histoire, pas Songhaï ou Monomotapa »[1]

On y trouvait tous les clichés les plus simplistes et scandaleux : nos enfants étudieraient davantage l’histoire de la Chine ou de l’Afrique que celle de leur propre pays, la chronologie de la nation serait volontairement dissoute dans l’histoire du monde, les écoliers ne connaîtraient plus les rois et héros qui auraient bâti la nation. Ces affabulations avaient aussitôt soulevé un tollé général. Elles ont été démenties par de nombreux historiens, ainsi que par les principales associations de professeurs d’histoire-géographie. Contrairement à ce que prétendent les signataires, ni Napoléon ni Louis XIV n’ont disparu des programmes scolaires. Quant à la partie « Regards sur l’Afrique », elle n’occupe que 10% du temps consacré à l’histoire de la classe de 5e.

Flattant quelques racistes et xénophobes, cette polémique a provoqué de virulentes menaces et attaques antisémites contre Laurent Wirth, alors doyen de l’Inspection Générale, accusé d’être à la tête d’un vaste complot visant à brader l’histoire de France[2].

Malgré cela, la polémique apparemment fait vendre puisqu’elle revient en cette rentrée 2012, avec une rare violence, dans un article du Figaro Magazine du 24 août intitulé « Qui veut casser l’histoire de France ?” (FigMag240812 ), soutenant la sortie simultanée de trois pamphlets dirigés contre les programmes actuels. L’école est accusée d’avoir sacrifié la chronologie au profit de l’apprentissage de la critique des sources, que Jean Sevillia, auteur de l’article – grand redresseur de torts de l’histoire de France – juge prématurée et artificielle au collège. Fustigeant le multiculturalisme des programmes, il soutient que l’enseignement de l’histoire doit participer au retour du « roman national » qui unifierait la nation en démontrant « les continuités qui caractérisent la France, communauté réunie autour d’un Etat, monarchique puis républicain, du Moyen Âge à nos jours ».

Vision nostalgique d’un enseignement de l’histoire présumé servir à fabriquer des petits Français « de souche » ; vision passéiste aussi, d’une école dont la mission ne serait pas de former de jeunes citoyens à exercer leur esprit critique et à se méfier des instrumentalisations de l’histoire, mais à ânonner des dates et des notices biographiques ; vision scientifiquement dépassée, totalement ignorante des problématiques post nationales adoptées par les chercheurs du monde entier ; vision archaïque enfin jusque dans le vocabulaire utilisé par l’auteur pour décrire le système éducatif : Jean Sévillia ne sait pas que le statut d’ « assistant de faculté » qu’il évoque n’existe plus depuis la loi Savary 1984, mais que l’on parle, au XXIe siècle, de « maître de conférences »…

L’article du Figaro va bien au delà des poncifs les plus réactionnaires. Les propos transpirent le racisme et l’islamophobie. Ainsi l’enseignement de la traite en est réduit à une « initiation au monde extérieur », celui de l’Afrique sub-saharienne ou de la Chine rabaissé à un vague circuit touristique « volontiers exotique », sans doute comme ces empereurs aztèques « aux noms imprononçables » (p 23-24). Parmi les auteurs « de la rentrée » plébiscités, Laurent Wetzel, ancien Inspecteur d’académie, dont on aurait pu attendre une connaissance minimale des programmes, prétend que l’islamisme n’est pas enseigné en classe de 1ère. Faux puisqu’on y étudie le 11 septembre 2001. Vincent Badré nous révèle les coulisses du vaste complot étatique contre l’histoire scolaire, assène quatre contre-vérités qui révèlent la méconnaissance totale de ce que sont les manuels scolaires que ces pourfendeurs continuent de confondre avec les programmes et les pratiques de classe. Dimitri Casali nous promet sa charge annuelle contre « tout qui fout le camp ma bonne dame » et, guest star, Lorant Deutsch permet au Figaro de rappeler la croisade de l’acteur contre l’extrême-gauche[3].

Jean Sevillia, toujours prompt à débusquer le « politiquement correct », s’essaye, lui, à une histoire de l’enseignement de l’histoire où l’on apprend que les années 1970-1980 ont connu la fin de la chronologie et des thématiques nationalo-centrées . Veut-il parler des programmes de Chevènement de 1985 ? Sait-il que les débats sur le chronologique vs le thématique existent depuis les années 1930 dans l’enseignement ? Mais l’implicite est clair : une fois encore, il s’agit de condamner les héritiers des soixante-huitards qui ont saboté l’école.

Nous avons été de ceux qui ont dénoncé les programmes de 1ère au nom d’arguments professionnels et historiographiques. En reprendre quelques uns et les amalgamer à de telles obsessions droitières relève véritablement de l’imposture.

Cette offensive éditoriale ne vient évidemment pas de nulle part. Outre Jean Sévillia lui-même, proche des milieux royalistes et catholiques conservateurs, les auteurs des livres dont il fait la promotion sont tellement connus pour leurs prises de position idéologiques que leur crédibilité est engagée : « sacrifier la maison de l’histoire de France et relancer la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI), c’est ce qu’on appelle un choix » écrit Jean Sévillia. Certes, et tout est dit.

Laurence De Cock, Eric Fournier, Guillaume Mazeau, historiens et enseignants.

Pour le collectif Aggiornamento histoire-géographie et le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire

[1] La page Facebook : http://www.facebook.com/groups/129520047090191/

Et les réponses en 2010 et 2011 du CVUH : http://cvuh.blogspot.fr/2011/09/pourquoi-il-faut-enseigner-lhistoire.html et http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/170910/les-reacs-au-piquet

[2] Voir le communiqué de l’APHG : http://aggiornamento.hypotheses.org/798

[3] Pour un rappel de l’affaire Lorant deutsch, voir http://cvuh.blogspot.fr/2012/06/metronome-un-succes-historique.html

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