Une tribune pour les luttes


Aperçu des luttes sociales au Chili (et liens avec le Québec)


Article mis en ligne le jeudi 30 août 2012

Dialogue entre expériences des luttes étudiantes chiliennes et québécoises.

Julien Simard. 1er août 2012

Entrevue électronique réalisée en mai dernier avec Malik Fercovic, un sociologue de Santiago (qui a déjà fait un échange d’un an au Québec) et qui contribue régulièrement à l’excellent site http://murga.cl/ On le remercie ici chaleureusement, de même que Jana Tostado de Loizaga, amie-traductrice qui a pu effectuer le passage de l’espagnol au français.

Question de se mettre l’eau à la bouche et de comprendre le portrait général des luttes sociales récentes dans l’étroit pays du cône sud, voici une citation récente de Sergio Grez, commentateur politique chilien :

Le 2012 chilien s’est caractérisé d’abord et avant tout par une renaissance des mobilisations sociales. Un historique partiel doit considérer parmi les actions les plus significatives les blocages et protestations régionales et communales de Magallanes, Arica et Calama ; les marches contre le méga projet d’HidroAysén, les manifestations en faveur des droits de la diversité sexuelle ; les grèves des travailleur.e.s du cuivre (en entreprises étatiques et privées), les arrêts des employés fiscaux ; les actions du peuple Mapuche pour la liberté de leurs prisonniers politiques, pour la récupération de leurs terres et pour la reconquête d’autres droits violés ; les protestations des habitants de Dichato, touchés par le tremblement de terre et le raz de marée de 2010 et, surtout, le grand mouvement pour l’enseignement public mené par les étudiants de tous les niveaux d’enseignement, qui pendant plus de six mois a ému le pays, suscitant de l’intérêt partout dans le monde (Sergio Grez – G80 )[1]

On le voit bien au Chili, tout comme ici au Québec : les luttes sont transversales.

Julien Simard : L’année dernière, vous étudiant.e.s chilien.n.e.s avez commencé une lutte très intéressante, forte, combative et imaginative contre le gouvernement de Sebastián Piñera (conservateur), pour essayer d’établir un enseignement de qualité, accessible voire gratuit. Il faut dire que vous avez un système d’universités privées à but lucratif, établi durant la dictature militaire. Cette citation du président (lui-même) en dit long sur les liens entre l’éducation et le marché dans le Chili contemporain :

"Nous nécessitons, sans doute, dans cette société moderne une beaucoup plus grande interconnexion entre le monde de l’éducation et le monde de l’entreprise, parce que l’enseignement remplit un double but : c’est un bien de consommation [...] Cela signifie connaître davantage, comprendre mieux, avoir plus de culture, pouvoir mieux se servir des instruments et les opportunités de la vie pour l’accomplissement plein et personnel des personnes, mais l’éducation a aussi une composante d’investissement."
Président Sebastián Piñera, 18 juillet 201181

Malik Fercovic : La première chose que je dirais c’est que ce qui est arrivé avec le mouvement étudiant l’année dernière est plus en lien selon moi avec des transformations sociales plus profondes encore, qui vont certainement au-delà des demandes strictement étudiantes. Il est peut-être aussi utile, pour comprendre la réalité chilienne, de mettre en lumière quelques traits propres à notre situation et nos revendications (qui nous différencient de ce qui s’est passé au Québec et ailleurs) malgré les nombreuses similitudes et parallèles.

Tout d’abord il faut remarquer que les contextes sont assez différents. Une grande partie des problèmes que le Chili a actuellement ont rapport avec l’héritage de la dictature, et avec le fait que sur beaucoup d’aspects le Chili a été le « laboratoire du néolibéralisme » au début de la décennie 80 (des auteur.e.s comme Naomi Klein avec sa célèbre « Stratégie du choc » ou David Harvey ont écrit à ce sujet). À partir de ce moment des changements profonds ont été réalisés, mais dans l’essentiel on a réduit la participation étatique et privatisé l’éducation, le système de santé et de pensions, etc. Avec le retour de la démocratie en 1990, une grande partie de cet héritage s’est maintenu intact, pour diverses raisons que j’essaierai de t’expliquer brièvement.

Dans tout le processus de construction de l’opposition électorale à la dictature, les militaires ne sont jamais sortis de la scène et les Chiliens n’ont pas cessé de voir des mitraillettes tous les jours à la télévision. La société chilienne maintenait visiblement encore de hauts niveaux de conservatisme politique.
Le “Oui” (l’option dans le plébiscite qui désirait que Pinochet continue au pouvoir), en 1988, a eu presqu’un 44% des votes. La société chilienne dans les années 90 était le produit vivant du meurtre culturel qu’avait commis la dictature : timorée, cynique et autocensurée. Avec la Concertación (coalition sociale-démocrate gouvernant de 1990 jusqu’en 2010) l’imaginaire du dialogue et des accords a gagné, opérant dans les faits le consensus néolibéral.
Tout cela a commencé à changer dans les dernières années. En définitive, ce qui est arrivé c’est que lorsque la société chilienne s’est décidée à changer les choses, la Concertación a commencé a agoniser.

Aujourd’hui les nouveaux/elles citoyenn.e.s – en herbe – ne croient plus en la dichotomie “civilisation ou barbarie”, ne croient plus qu’en dehors du duopole politique établi il n’y a que le chaos, mais ils et elles croient que c’est justement dans cet espace qu’on peut aspirer à une société différente. La société chilienne, dirigée par des générations qui ne vivent pas le poids de la dictature dans leur formation et leurs vies, ne veut plus avancer lentement sur une transition interminable qui, à un moment donné, nous ferait être prêt.e.s pour faire un saut vers une vie digne.

Je signale tout ceci puisque je pense que c’est important de ne pas l’oublier. Je présume que votre expérience au Québec se présente plutôt comme une défense des droits sociaux (d’une certaine façon de l’État providence, qu’à dire vrai nous n’avons jamais eu) que votre gouvernement libéral veut réduire peu à peu…

JS : Le mouvement chilien a découvert une façon de financer un enseignement accessible, du 4,1 % actuel du PIB jusqu’au 7% recommandé par l’ONU : La nationalisation du cuivre. Au Québec des idées similaires circulent : augmenter les charges des entreprises minières et autres pour trouver du financement… Mais ici, nous n’avons pas envie de financer les services publics avec une exploitation des ressources naturelles qui ne soit pas durable. Avez-vous rencontré ce dilemme écologique, et si oui, comment vous l’avez résolu ?

MF : Par rapport au problème écologique que tu me poses, je dirais que ce n’est pas un enjeu central au Chili. Bien que c’est vrai que l’année dernière les mobilisations citoyennes ont commencé au Chili contre un mégaprojet hydroélectrique qui cherche à s’installer en Patagonie (Hidroaysén), la « conscience écologique » demeure encore très marginale.

JS : Il parait que vous avez beaucoup utilisé les occupations d’institutions scolaires comme moyen d’action. Comment a réagit le pouvoir face à ce type d’action directe ? Que s’est-il passé dans ces squats/occupations en termes d’expériences collectives ?

MF : Par rapport au type de manifestations, effectivement l’an dernier les marches massives, ainsi que les prises d’universités, d’écoles primaires et secondaires ont prédominé. Au début, ces formes de protestation ont eut du succès comme moyens de pression sur le gouvernement, mais avec le temps elles ont fini par être peu efficaces et sont devenues routinières. Dans cette même période le gouvernement a tiré du profit en cherchant à criminaliser ce type de protestations à travers les médias, cherchant à ce que le mouvement étudiant perde sa légitimité face à l’opinion publique.

JS : Avez-vous eu des problèmes avec les masques et capuches lors de protestations ? Le problème de cette « violence » a beaucoup à avoir avec ce qui se passe en ce moment au Québec : c’est une façon de réprimer, en faisant un usage excessif de l’anti-émeute. Quelles sont les stratégies qu’utilise le gouvernement pour discréditer et diviser le mouvement et peut-être même, le front populaire qui est en train de se former contre les politiques néolibérales ? Une chose bien étrange s’est produite dans votre lutte : la demande de Piñera, en juillet dernier, d’une trêve du mouvement étudiant. Ici aussi les pouvoirs ont demandé une telle chose, mais les gens ont continué de manifester sans s’en préoccuper… Cette insoumission a été bien sûr été utilisée par le gouvernement pour se retirer sans perdre la face. En témoigne cette citation épique et révisionniste du Président :

"Je suis complètement convaincu que la voie pour faire du Chili un pays plus libre, juste, plus prospère, plus solidaire, n’est pas celui des roches, de la violence et des cocktails molotov, cela ne conduit nulle part. […] Cette voie nous l’avons déjà connue par le passé et ça nous a mené à la chute de la démocratie, à la perte de la cohabitation saine, et a entrainé beaucoup d’autres conséquences". Sebastian Piñera, 18 août 2011.

MF : Dans ce sens, le problème des « capuches » ou les « masqué.e.s » a toujours servi d’excuse au gouvernement pour criminaliser les manifestations, et je dirais même qu’on est arrivé à un consensus relatif dans le monde étudiant où on ne trouve pas désirable qu’ils et elles prennent une place prépondérante, précisément parce que ça devient une excuse facile pour le gouvernement. De là est apparue la créativité dans les formes de protestation pour contrecarrer l’action du gouvernement. Aujourd’hui on a ouvert un grand débat autour de la question de la génération de différents types de protestations simultanément, de façon à anticiper et contrecarrer la répression que le gouvernement peut facilement exercer sur les marches et les occupations.

JS : Que s’est-il passé durant la grève générale du 24 et 25 août 2011 ? Pourquoi la participation populaire a-t-elle été qualifiée de faible ? La moitié du pays semble être critique face au mouvement, selon les journaux… Est-ce vrai ?

MF : Les 24 et 25 août on été des dates bien ponctuelles. C’est la CUT (Central Unica de Trabajadores) qui convoqué ces manifestations, une organisation qui se dit représenter les syndicats au Chili, mais qui en réalité a perdu beaucoup de légitimité y représentativité auprès des citoyenn.e.s puisque les individus qui la dirigent sont associés à la classe politique, dans laquelle d’ailleurs personne ne croit plus. Ceci explique, selon moi, que ces dates ponctuelles n’ont pas créé davantage une adhésion des citoyenn.e.s, ce qui ne signifie aucunement que l’appui aux étudiants ait diminué, au contraire ; il s’est maintenu très élevé jusqu’à aujourd’hui.

JS : (...) Fin juin eurent lieu au Chili d’immenses manifestations organisées entre autres par la Confech (l’équivalent de la Classe) pour demander la fin de l’étrange statut des universités subventionnées par l’État qui s’adonnent parallèlement au capitalisme éducationnel. Le gouvernement est sourd, bien sûr, à ces demandes. (...)

Les commentateurs F. Figueroa et Carlos Ruiz écrivent :
« Avec son froid portrait “apolitique”, son ton arrogant de savoir incontestable – une sorcellerie supérieure, aux dires de Gramsci -, son imperturbable capacité d’éluder le débat substantiel, le discours technocratique naturalise les options politiques et économiques, invisibilise les intérêts sociaux qui sont derrière, et soustrait ces décisions de la politique ouverte. Celui-ci la réduit (la politique) à une sorte de gestion pour connaisseurs, et à travers ça il “décitoyennise”, il crée un.e citoyen.ne spectateur.trice, contemplatif.ve d’un savoir prétendument supérieur et exclusif » [3]

Les pouvoirs, par la bouche du ministre de l’éducation Harald Beyer, répondent que la rue n’est pas légitime dans sa formulation de doléances et de critiques au gouvernement. Seules les instances législatives sont légitimes : « Le Congrès est l’endroit le plus approprié pour la discussion »[2]. Quand les pouvoirs ne donnent plus de légitimité à la rue, la fiction libérale d’un pacte social presque parfait et fusionnel entre le peuple et l’État est brisée, fiction que les gouvernements autoritaires tenteront de rétablir par la force conservatrice et un martèlement incessant du fait que la démocratie existe déjà et que les institutions politiques (parlement, etc..) sont ce que l’humanité à de mieux à offrir en termes de gouvernement. Finis vos chichis : au bercail du vote.
Ça sonne familier, non ?

[1] http://www.g80.cl/noticias/columna_completa.php?varid=14277
[2]http://www.elmostrador.cl/noticias/pais/2012/06/29/estudiantes-apuestan-a-lograr-fin-efectivo-del-lucro-tras-potente-demostracion-de-fuerzas-en-marcha-de-ayer/
[3] http://www.elmostrador.cl/opinion/2012/07/18/harald-beyer-y-el-otro-autoritarismo/

http://voir.ca/julien-simard/2012/08/01/petit-apercu-des-recentes-luttes-sociales-au-chili/


Rentrée mouvementée au Québec

Radio Canada - 28.08.12

Des perturbations ont eu lieu à l’Université de Montréal (UdeM) et à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), en ce jour de rentrée universitaire pour les étudiants qui étaient en grève contre la hausse des droits de scolarité au printemps dernier.

Selon la direction de l’UdeM, des étudiants cagoulés et favorables à la grève se seraient barricadés dans un local de l’établissement afin de perturber la tenue des cours. L’Université aurait alors demandé l’intervention du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM).

En revanche, les étudiants soutiennent qu’ils ont été enfermés dans une classe contre leur gré par des gardiens de sécurité.

Au total, à l’UdeM, 19 étudiants ont été interpellés en vertu de la loi 12 (projet de loi 78), qui interdit notamment d’entraver le retour en classe. Ces étudiants ont été tenus à l’écart avant d’être relâchés avec de la documentation sur cette législation. Leur sort est désormais entre les mains de la Direction des poursuites criminelles et pénales, qui décidera de donner suite à ces interpellations ou non.

Par ailleurs, un jeune homme de 21 ans a été arrêté en vertu du Code criminel pour voies de fait à l’égard d’un policier.

À l’UQAM, où environ 9000 étudiants sont toujours en grève, des militants en faveur de la poursuite de la grève, dont certains étaient masqués, ont fait irruption dans des classes. Des cours ont dû être annulés.

Il n’y a pas eu d’intervention policière à l’UQAM, mais la direction a publié un communiqué en fin de journée, pour lancer un appel au calme et expliquer pourquoi elle n’a pas demandé l’aide du SPVM.

« Compte tenu de la situation actuelle, la direction juge très risqué de tenter de contraindre, par la force, le retour en classe sans mettre en péril la sécurité des personnes et des biens dont elle est responsable », est-il écrit dans le communiqué. La direction de l’UQAM appelle ainsi « l’ensemble de la communauté universitaire » au « calme et au respect ».

Pour que la police intervienne dans un établissement universitaire, il faut que le recteur ou son représentant en fasse la demande.

En assemblée générale la semaine dernière, la majorité des associations étudiantes ont choisi de mettre fin à la grève ou de la suspendre jusqu’aux élections du 4 septembre.

La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) a demandé à ses membres de respecter les mandats votés par les assemblées générales et a assuré que son organisation surveillait avec attention la rentrée des classes prévue par la loi 12. Mais le message ne semble pas être passé partout.

La présidente de la FEUQ, Martine Desjardins, a déploré sur RDI les « actes d’intimidation et de violences qui ont été perpétrés de part et d’autre ».

« Le fait d’avoir par exemple des policiers qui sont à la porte des cours [...], on ne devrait pas excuser ça dans un contexte où l’université est publique », a estimé Mme Desjardins. « D’un autre côté, aller [insulter] certains professeurs [...] parce qu’ils décident de donner les cours, ça dépasse les bornes. Évidemment de chaque côté, on dénonce clairement les abus », a-t-elle poursuivi.

À l’UdeM, une dizaine d’associations représentant 2811 étudiants ont de leur côté choisi de poursuivre la grève. Les quelque 9000 étudiants en sciences humaines, en arts et en sciences politiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ont également opté pour la reconduction de la grève.

Des étudiants de l’Université du Québec en Outaouais, de l’Université de Sherbrooke et de l’Université Laval ont eux aussi refusé de mettre fin à la grève.

Les professeurs de l’UQAM menacent de débrayer

« On va offrir les cours aux étudiants qui vont se présenter en classe », avait indiqué en début de journée Daniel Zizian, président-directeur de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) en entrevue à Radio-Canada. « Quant aux étudiants qui décident de ne pas se présenter, ils courent le risque d’obtenir la mention abandon ou échec », a-t-il ajouté.

Au total, 44 associations – représentant environ 30 000 étudiants universitaires – affiliées à la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) ont toujours un mandat de grève générale illimitée et ne retourneront pas en classe lundi.

Les professeurs de l’UQAM pourraient également débrayer s’ils jugent que les conditions optimales d’enseignement ne sont pas réunies. Jeudi dernier, ils ont approuvé à 65 % une résolution avec laquelle ils pourraient refuser de donner des cours.

Le choix pour les enseignants de ne pas donner les cours contreviendrait à leur convention collective et à la loi 12, mais le projet de résolution indique que l’assemblée aura été « informée des conséquences qui peuvent découler » de cette infraction.

Alors qu’une centaine de professeurs de l’UQAM demandent à l’établissement de ne pas appliquer la loi spéciale, la direction tient à rappeler tant aux associations étudiantes qu’aux professeurs les obligations découlant de la loi spéciale adoptée par le gouvernement Charest, les exhortant de « prendre les moyens appropriés pour offrir ces cours ».

« La loi 12 prévoit spécifiquement que toutes les personnes salariées doivent se présenter au travail conformément aux conditions de travail qui leur sont applicables », a-t-elle souligné derechef sur son site Internet, souhaitant que le parachèvement de la session d’hiver puisse se dérouler sans entrave.

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