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À Toulouse, le 70, allée des Demoiselles est redevenu un bâtiment comme les autres

Article 11

Article mis en ligne le jeudi 30 août 2012

Il est des lieux, occupés ou non, qui portent en eux quelque chose de spécial et où flotte un esprit particulier, à la fois radical et ouvert. Le 70, allée des Demoiselles, bâtiment toulousain réquisitionné par le Crea en avril 2011 pour y loger 40 familles dans la débine, était de ceux-là. L’endroit a tenu plus d’un an avant d’être expulsé hier matin. Tristesse.

30 août 2012 - Article 11

C’est un joli texte que les amis Cécile, Mathieu et Brousse nous avait envoyé il y a huit mois, pour publication dans la version papier. Il était titré « Enfoncer les portes ouvertes », et revenait sur la belle histoire du 70, allée des Demoiselles, ce bâtiment toulousain occupé depuis avril 2011 par le Crea (Collectif pour la réquisition, l’entraide et l’autogestion) pour y loger une quarantaine de familles. De l’esprit flottant sur l’immeuble phare de la campagne « Zéro enfant à la rue », les trois auteurs dressaient un enthousiasmant tableau. Sensible. Et touchant. Presque trop : certains d’entre nous, cyniques parisiens revenus de tout (je ne m’exclus pas du lot), s’étaient alors demandé s’ils n’en faisaient pas un peu too much. Si les auteurs n’étaient pas trop proches du Crea pour en dresser un tableau autre que dithyrambique. Si le texte, tout joliment troussé qu’il fût, ne relevait pas davantage de la militance subjective que de la description objective. Bref, on était bêtement un brin sceptique. Des enfants qui jouent partout ? Des activistes ouverts, efficaces et résolus ? Une trame politique solide et convaincante ? Des familles relogées qui ne servent pas (aussi) de faire-valoir aux militants ? Des autorités à la rue et des flics à la traîne ? Allons, ce ne pouvait être aussi bien que ça... Ne nous prenez pas pour des buses, les enfants... Le texte, on l’aimait, vraiment, mais on se disait aussi en coin : hagiographie toto.

Et puis... Un ou deux mois plus tard, à l’initiative des trois auteurs du texte et d’autres camarades toulousains, on est descendu en nombre à Toulouse. Pour parler du canard. Pour faire la fête avec les amis. Et aussi pour voir ce qu’il en était, naturelle curiosité pour l’élan collectif initié par le Crea. Et là... la claque ! Cécile, Brousse et Mathieu n’avaient rien exagéré ni embelli, façon joli conte de fée du squat, carte postale totoïde. Ils avaient juste décrit ce qui était - un bâtiment utilisé au mieux, une vraie ouverture, des occupants décidés et accueillants, un corpus politique affirmé en filigrane sans pour autant (comme cela arrive trop souvent dans la mouvance dite radicale) tourner à la pose excluante et méprisante, des enfants partout et à leur place, une autogestion qui ne soit pas que de façade, un lieu tournant sans thunes ni subventions, un vrai élan collectif.... bref, un squat vivant pleinement et tournant joliment, vrai exemple de ce qu’il faudrait faire. Un lieu un peu magique, même. Et nous, gens parfois trop sceptiques et cyniques, on s’est senti un peu cons.

De ces deux jours passés au Crea, on garde un souvenir enthousiaste. Parce qu’on y a mangé - comme des rois - et pas mal bu ; fait de chouettes rencontres ; retrouvé les copains de CQFD et de Z ; et même écouté du rap. Mais surtout parce qu’on a regardé, écouté et appris, au gré des débats et discussions. Qu’on a découvert une belle mécanique, assez bien réglée et alimentée pour tenir les forces de l’ordre en échec, avoir toujours un coup d’avance sur les autorités, multiplier les ouvertures de lieux dans toute la ville. Et constaté qu’il n’y avait pas de fatalité à la tristesse de l’entre-soi militant et de l’auto-proclamée posture radicalo-révolutionnaire. Ce que résumait l’un des membres du Crea au cours de l’un des débats :

« Au début, notre collectif s’appuyait sur des bases communes un peu anar, libertaires. Et nous adoptions souvent des postures qui ne veulent rien dire dans la réalité. Par exemple : ne jamais parler aux médias bourgeois ! Ou bien : les travailleurs sociaux sont forcément des socio-flics ! Mais ça ne tient pas dans la réalité. Notamment parce que nous passons notre temps à être confrontés à des gens différents : des travailleurs sociaux, des militants de l’autogestion, etc.
Ici, au CREA, il y a une forme d’autogestion qui s’est mise en place avec les grands précaires. Ce n’est pas un modèle d’organisation libertaire, mais c’est un début... En gros ils se mandatent, se donnent des taches particulières. Par exemple, si Bernard est nommé chef de la cuisine, plus personne ne peut rentrer dans la cuisine... Mais tout le monde est d’accord parce que Bernard fait bien à bouffer. Ils le gèrent, ce bâtiment.
Il faut assumer des contradictions pour faire des trucs ensemble. Forcément, on sort un peu de nos préjugés quand on a le nez dans le concret.
 »

Las. Hier matin, le 70, allée des Demoiselles a été expulsé. Flics, tasers et tout le toutim - un récit de l’expulsion est notamment à lire ICI - à la demande du ministère du Logement et des Solidarités sociales, propriétaire des lieux prêt à tout pour les récupérer, jusqu’à prétendre vouloir faire de l’endroit un centre d’aide aux précaires. Les occupants ne se sont pas laissés faire, bien sûr, et certains ont joliment compliqué la tâche des uniformes. Dans l’après-midi, ils ont remis ça, quelques-uns réussissant à investir la direction régionale de la cohésion sociale à Toulouse, d’autres tâtant de la matraque avant d’être embarqués par les flics. Quant à celles et ceux qui animaient des cours et des activités dans le bâtiment, ils ont publié une belle lettre ouverte pour souligner que « l’expulsion ne mettra pas fin à tout ce qui a émergé dans ce lieu ». Surtout, tous se sont joliment débrouillés pour trouver un endroit où loger les quarante familles qui habitaient le bâtiment. Efficacité, encore.

Nul doute que le bel élan du Crea ne va pas mourir ainsi - motivés ils sont, motivés ils restent. Nul doute aussi que les Toulousains dénicheront d’autres bâtiments où flottera le même bel esprit. Mais en attendant, il faut avoir une pensée émue pour le 70, allée des Demoiselles. Parce qu’il se passait là quelque chose de beau et d’important.

Pour épitaphe, quelques mots des occupants, publié sur leur site alors que résonnait « le bruit des bottes » : « Le 70 allée des demoiselles, c’était un vrai lieu de vie, un centre social autogéré avec des activités, des ateliers, une piscine, un lieu de rencontres, de concerts, un lieu d’organisation, de solidarité et d’entraide. Dans cet espace libéré, on s’amusait, on se cultivait, bref on vivait bien sans que ça coûte walou à personne. Sauf que lorsque l’autogestion fonctionne et coûte que dalle, pour le grand capital, c’est mal ! Et ses ardents défenseurs, les pouvoirs publics, sortent l’artillerie lourde pour nous dégager. »

Le bâtiment a été repris ; mais heureusement, l’histoire continue.

http://www.article11.info/?A-Toulouse-le-70-allee-des

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