Une tribune pour les luttes

Quartiers populaires : Le Changement…c’est pour Quand ?

Bensaada Mohamed

Article mis en ligne le mardi 18 septembre 2012

Il se peut qu’on n’entende probablement jamais parler de cette interpellation, il se peut aussi qu’il y est d’autres incendies politiques ou médiatiques à circonscrire d’ici là. Il se peut aussi que vous n’ayez cure de l’appel d’un simple militant associatif qui se pose des questions sur le monde dans lequel il vit et sur la façon dont les affaires en sont gérées.

Marseille et «  ses quartiers » sont revenus à la une des médias par le biais de son visage le plus hideux, le plus spectaculaire et hélas le plus fascinant. Le fait est que j’ai un mal fou à ne pas tremper ma plume dans la bile et le poison pour exprimer mon sentiment sur la façon dont ce gigantesque capharnaüm médiatico-politique s’articule autour des scènes de crimes successives.

A chaque meurtres, les mêmes unes, les mêmes indignations, les mêmes figures blêmes de menaces qui promettent l’enfer aux voyous et la paix aux populations.

A chaque rafale de Kalachnikov on nous ressort les mêmes tissus d’inanités usés jusqu’à la trame.

À défaut de courage et d’imagination.

Le courage serait de poser le problème dans sa globalité, ne pas déconnecter cette reconfiguration de la criminalité de ce qui en fait son lit, à savoir le contexte socio-économique des quartiers populaires de Marseille et des autres villes de France.

L’imagination serait, une bonne fois pour toute, de ne plus recourir exclusivement au réflexe sécuritaire pavlovien, qui ne peut à lui seul prendre la mesure du défi à relever.

Le courage serait de faire de la politique dans le sens de l’intérêt commun en excluant de la réflexion tous les calculs bassement électoraux, toutes les projections de l’actualité sur les échéances politiques.

Vœux pieux au regard du comportement habituel de certains « responsables », qui ne se rendent pas compte que l’action politique ne doit pas se résumer à la dénonciation, à l’indignation et à l’incantation !

Bien sûr, en disant cela j’endosse le costume mal seyant « du donneur de leçon », mais peut être le faut il, parce que, comme beaucoup, je suis révulsé par l’instrumentalisation politique de la sécurité à Marseille. Instrumentalisation à facettes dont chaque bord essaie de « tirer les marrons du feu ».

Mais à bien y réfléchir cette frénésie sécuritaire répond à deux attentes, légitimes au départ, dévoyées à l’arrivée.

La première attente est celle de l’Egalité des hommes et du statut des populations qui vivent dans ces territoires abandonnés par la république.

La deuxième attente est celle du monopole de la violence par l’état…et toutes ces affaires mettent à mal ce concept et prouve que la loi ne s’applique pas partout de la même manière sur le territoire français !

Pour ce qui est de l’Egalité, il faut comprendre que la violence est « protéiforme » et qu’elle n’impacte pas les habitants des quartiers populaires qu’à l’occasion de son expression la plus spectaculaire, lors des règlements de comptes, des faits divers et des descentes de police qui font les beaux jours de la presse. Non la violence est là quotidienne, sournoise, permanente elle inflige à nos cœurs, à nos corps et à nos âmes des blessures continuelles. Elle nous charge de frustration et de rancœurs.

A ceux qui parlent de violence, je pose la question : Savez-vous la violence de l’insalubrité de nos logements ? Savez-vous la violence des listes d’attentes à Pôle emploi et dans les tiroirs des bailleurs sociaux ? Savez-vous la violence de notre inquiétude quant à l’avenir de nos enfants ? Savez-vous la douleur dans les yeux de nos anciens ? Savez-vous l’étrange blessure de la somme de toutes ces discriminations ? Savez-vous le désespoir et le stress du compte en débit dès le 10 du mois ? Savez-vous la violence du mépris institutionnel et du manque de concertation ? Savez-vous la violence que nous ressentons lorsqu’on parle de nos problèmes sans nous demander ce que nous en pensons ?

Au final quelle somme d’efforts nous est demandée pour que tout cela soit pris en compte ? Quel monstrueux hurlement faut-il pousser pour qu’enfin on finisse par nous entendre ?

A chaque fois c’est la même pièce en 4 actes qui nous est resservie :

· Acte I, le chant des Kalachs, le sang, les larmes et la douleur.

· Acte II, le chant des sirènes médiatiques, les flashs, les caméras, les micros…

· Acte III, le chant des politiques, de l’indignation et des décisions court-termistes.

· Acte IV, le calme et l’oubli jusqu’à la prochaine tempête…

Dans cette pièce, la population de nos quartiers, acteur principal de cette tragédie sociale, reste sans voix, sans visage, anonyme et désincarnée pour ne surtout pas susciter l’empathie au mieux, la commisération au pire.

Les « Grands » de notre pays se succèdent au chevet de la cité phocéenne et visitent successivement les responsables de notre ville, la préfecture et les syndicats de police pour les assurer de leur soutien et les rassurer sur la fermeté et les affres de l’enfer qu’ils promettent aux voyous…Dans ce concert de postures belliqueuses personne ne prend le temps de venir au contact direct des familles et des gens qui vivent ces situations tragiques. Personne ne juge nécessaire d’entamer un travail de fond sur le marasme sociétal dans lequel sont plongés les quartiers populaires de France et de Navarre.

Le train de mesure pris par le dernier comité interministériel satisfait à droite comme à gauche les édiles marseillais, parce qu’il s’inscrit dans une lecture simpliste, manichéenne et étroitement liée au calendrier électoral. Un train de mesure qui une fois de plus prétend éradiquer la peste en pulvérisant de l’eau de rose et en fronçant les sourcils.

Une bonne fois pour toute : si l’on ne se pose pas les bonnes questions on n’apportera que des mauvaises solutions ou des solutions partielles !

La première de ces questions doit faire débat dans la société parce qu’elle se pose dans la réalité de millions de personnes :

Quel est le statut de ces territoires et des populations qui y vivent ?

Si la République est un talisman, de quelle République parle t’on ? De celle que l’on fantasme ? De celle que l’on instrumentalise ? De celle qui laisse les inégalités se creuser et l’injustice sociale primer ?

L’égalité dans notre société, doit on faire semblant d’y croire et d’y adhérer dans nos discours tout en la bafouant dans nos pratiques ?

Si l’on prône la fermeté de la justice, celle-ci doit elle s’appliquer à tous les types de délinquances, y compris la délinquance financière et politique, et si oui celles et ceux qui se rachètent à bon compte une virginité politique ont-ils/elles droit au chapitre ?

Enfin de quelle sécurité parle-t-on ? Les quartiers populaires (par le biais de la violence) seraient devenus une cause nationale, eh bien chiche Mesdames et Messieurs, montrez nous votre capacité à circonvenir l’ensemble du défi de société que vous prétendez relever. Mais n’oubliez pas que la violence n’en est qu’un aspect, derrière la fascination morbide que nous entretenons tous avec cette fresque à l’hémoglobine, il y’a des centaines de milliers de familles qui attendent des réponses sur le logement, l’emploi, la jeunesse et l’avenir qu’on lui propose, la santé, l’école, le collège, le lycée et la fac, la place de nos personnes âgées et le respect de leur dignité…

En bref, tout un monde à repenser, à définir et à proposer. Personne n’est dupe des déclarations fracassantes et des prises de positions cacochymes. La responsabilité n’est pas que politique et elle appelle à une réflexion et à un débat large qui transcende la vision étriquée que nous en donne la lorgnette sécuritaire. La société française a des choses à se dire sur son aspiration à l’égalité, sur les droits de l’homme, sur la place des uns et des autres, sur la nature même de ce fameux «  vivre ensemble », qui ne veut plus dire grand-chose, tant notre séparatisme social est devenu structurel.

Des questions et des réponses faîtes les yeux dans les yeux, sans fard et sans calculs !

Le changement dans les quartiers populaires de Marseille et d’ailleurs, voilà trente ans que nous l’attendons…Alors c’est pour quand ?

BENSAADA Mohamed

Quartiers Nord/Quartiers Forts

Marseille, le 14 septembre 2012

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