Une tribune pour les luttes

LCR

Réponse à l’appel post-colonialisme

Publié le 3 mars 2005

Article mis en ligne le dimanche 6 mars 2005

Il n’y aura jamais assez de voix pour dénoncer le racisme, les discriminations, les exclusions dont sont victimes des catégories entières de la population au sein de notre société, notamment et au premier chef les travailleurs et jeunes immigrés, souvent sans papiers, et ceux issus des différentes immigrations. Et, au-delà des origines diverses, pour affirmer la nécessaire solidarité avec tous ceux et toutes celles qui se trouvent frappés par le chômage, la précarité et une pauvreté croissante

Malgré les discours sur l’égalité républicaine, l’égalité des droits n’est toujours pas la réalité de la situation vécue par des millions de femmes et d’hommes issus de l’immigration. L’échec des mouvements liés à la « marche pour l’égalité » des années 80, la violence des politiques libérales de ces mêmes années, la déstructuration de la classe ouvrière qui s’en est suivie ont bloqué dans une mesure certaine les processus de solidarité entre populations de diverses origines. Le racisme continue ses ravages, au point par moment de faire prédominer les questions « d’origine nationale » sur les questions sociales, ou, pour certaines de ces populations, d’empêcher la mise en œuvre légitime du droit à l’exercice du culte musulman

Mais parce qu’on ne saurait se contenter de dénoncer, qu’il faut combattre, et donc construire des mobilisations, nous ne saurions partager la problématique dont est porteur « l’appel pour les Assises de l’anti-colonialisme post colonial ». Ni certaines de ses formulations, telles celles de ce paragraphe : « Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de citoyenneté et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française. Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule extrême droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français. »

« Frauduleusement », « imposture », « gangrène »... Autant de termes qui relèvent d’une entreprise de criminalisation des divergences existant au sein des forces progressistes sur un certain nombre de questions sensibles, qui conduisent à considérer que l’ennemi principal est à débusquer au plus proche. Une telle stratégie du soupçon, brandissant de manière désincarnée les notions de « France » et de « République », fait table rase de l’histoire du mouvement ouvrier et démocratique, les dramatiques divisions qui l’ont traversée, opposant aux compromissions et trahisons des uns les résistances et combats héroïques des autres... Le souci d’éclairer le présent par les leçons du passé ne saurait s’appuyer à une lecture unilatérale de cette histoire

L’appel souligne avec insistance le fait que l’héritage du colonialisme pèse sur un pays comme la France, dans la perception et l’attitude par rapport à certaines populations venues de pays précédemment colonisés et présentes sur son sol. C’est incontestable. Et, plus généralement, cela légitime que des fractions de la population spécifiquement discriminées se mobilisent et s’organisent de manière autonome pour défendre leurs intérêts et leurs droits, sans que cela ne soit en rien contraire aux valeurs universelles dont le mouvement progressiste se veut porteur

Mais prétendre tout ramener à cette seule dimension « post-coloniale » est restrictif, et par là même erroné. Cela amène à théoriser à partir du référent unique que serait « une France et une République post colonialistes », ce qui amène à ne pas prendre en compte des régimes passés et présents qui ont commis des crimes racistes ni au nom de la République, ni du colonialisme (l’Allemagne nazie par exemple). La réalité du monde actuel, plus encore que par le passé, est à comprendre à partir des notions de capitalisme et d’impérialisme. Au-delà des régimes politiques (république ou monarchie), des passés différents (ex-puissances coloniales, comme la France ou le Royaume uni, ou non, comme les Etats-Unis), le capitalisme mondialisé ne se réduit pas à une opposition entre des colonisés et des colonisateurs, il provoque des flux de populations (les immigrés sans papiers en Europe sont africains et maghrébins, mais aussi Turcs, Kurdes, Albanais et asiatiques), produit massivement des surexploités, des pauvres, des exclus, génère sans fin des inégalités, des injustices et des scandales

Ce système on ne le combattra pas en pariant sur la division. Division irréductible entre, d’une part, des « colonisés » livrés à l’infériorisation et à l’enfermement dans le ressentiment, parce que condamnés à un « statut de sous humanité », et, d’autre part, des « colonisateurs » qui n’auraient d’autre choix pour échapper à la complicité que de tomber dans la culpabilité et l’expiation. Si l’on suit l’appel, il y aurait une sorte d’héritage héréditaire de l’oppression subie (et par contrecoup de la culpabilité des oppresseurs). Cette invocation du « nom du père » introduit une sorte de droit du sang dans le combat contre les discriminations et rejoint une quête des origines qui, pour être à la mode, n’en tend pas moins à ethniciser ou confessionnaliser les conflits politiques

Notre démarche consiste au contraire à partir des convergences politiques sur lesquelles peuvent se retrouver les résistances à diverses oppressions sociales ou ethniques. Car ce système on le combat en construisant de l’unité : l’unité du combat commun contre le racisme, l’exploitation et l’oppression, pour la solidarité et l’égalité des droits. Un combat contre le racisme qui a son histoire et sa dignité, auquel sont étrangers les termes de « traite négrière », qui ne rallie pas les explications glissantes (du type : « Ainsi, aujourd’hui, dans le contexte du néo-libéralisme, on tente de faire jouer aux travailleurs immigrés le rôle de dérégulateurs du marché du travail pour étendre à l’ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité »), mais qui proclame : « Travailleurs français-immigrés, même patrons, même combat ! ». Ce slogan joua un rôle décisif dans les années 70 pour construire l’unité dans les usines face au patronat et pour combattre le racisme au sein de la classe ouvrière, un racisme latent qui précisément s’alimentait de l’idée que les immigrés acceptaient n’importe quel travail pour n’importe quel salaire, et de ce fait pesaient dans le sens de la dégradation des conditions de travail...

Les bons sentiments peuvent conduire à une bien mauvaise politique. Tel est le cas de celle qui en viendrait à condamner par principe toute idée de loi commune pouvant être décidée démocratiquement par l’ensemble du peuple, dans le respect de toutes ses composantes, politiques, sociales, ethniques, religieuses. Une chose est d’être en désaccord, de disputer et de s’affronter sur telle ou telle décision, à propos de la mise sur pied du Conseil français du culte musulman ou de la loi sur l’interdiction à l’école des signes religieux ostensibles. C’est inévitable et légitime. Autre chose est de stigmatiser la première comme relevant des « mécanismes coloniaux de la gestion de l’islam » et la seconde comme « discriminatoire, sexiste, raciste, [...] loi d’exception aux relents coloniaux ».

Pour notre part, nous avons condamné la loi Chirac sur « les signes ostensibles » comme discriminatoire. Nous n’avons pas pour autant abdiqué notre caractérisation du port du voile comme signe d’oppression des femmes. Il y a à gauche un débat parfaitement légitime à propos de questions comme la laïcité, et encore plus sur la signification que prend le port du voile présenté comme traduction indiscutable d’une injonction religieuse. Comment admettre cependant le retour de ces pratiques si détestables qui assimilent à l’ennemi (ici au racisme colonial) ceux et celles qui ne partagent pas sur cette question l’analyse de l’appel ?

Il est également problématique d’insinuer, comme le fait l’appel, que toute critique de l’intégrisme et du fondamentalisme religieux obéit nécessairement à une logique de « guerre des civilisations », est au service du néo-conservatisme américain et se fait l’agent de Bush.

De telles accusations, une telle approche ne peuvent être que profondément destructrices. A l’heure où les plus grands dangers menacent le monde, où des pouvoirs ultra réactionnaires développent partout des politiques de régression sociale et d’atteintes aux libertés, la tâche de l’heure n’est certainement pas d’aviver les divisions au sein des forces progressistes et démocratiques, de porter la démoralisation et la confusion dans leurs rangs. Mais bien au contraire d’unir, renforcer, mobiliser celles-ci autour de valeurs partagées, afin de porter une volonté commune d’émancipation

C’est pourquoi il faut se ressaisir et stopper des faux pas qui menacent de conduire à de graves dérives. Celles-ci vont inévitablement entacher un appel et une initiative autour du 8 mai qui, dans d’autres conditions, auraient pu être l’occasion d’une large expression contre le racisme, le néo-colonialisme et l’impérialisme. Ce qui, dans la situation actuelle, est toujours nécessaire et bienvenu

L’exigence de l’égalité des droits » en particulier - égalité entre citoyens de toutes origines et égalité entre hommes et femmes - est bien un combat décisif qui doit mobiliser tout le mouvement ouvrier et démocratique

Ligue Communiste Révolutionnaire - 3 mars 2005

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