Une tribune pour les luttes

Agone

La gauche bleu marine

Jean-Pierre Garnier

Article mis en ligne le mercredi 26 septembre 2012

http://blog.agone.org/post/2012/09/20/La-gauche-bleu-marine

Jeudi 20 septembre 2012

On savait passablement délavée la rose brandie par un poing, qui servent encore d’emblème, de plus en plus discrètement il est vrai, au parti socialiste. Depuis la première accession de celui-ci au pouvoir, le poing qui symbolisait la lutte des travailleurs et les espérances socialistes a eu tendance à s’effacer, laissant seule la rose en charge de galvaniser les militants et les électeurs du parti. En réalité, le poing est toujours là, de manière virtuelle et réelle à la fois. Il n’est plus brandi cependant contre les possédants, mais, « culture de gouvernement » aidant, contre les dépossédés qui s’avisent de se rebeller dans les zones de relégation où ils sont parqués. Quant à la rose, on pourrait suggérer aux «  communicants » du PS de résolument la troquer pour une fleur, fût-elle artificielle, d’une couleur plus adaptée, ne serait-ce le fait que celle-ci ait déjà été adoptée par un parti encore plus droitier que lui.

La dérive sécuritaire du PS ne date évidemment pas d’hier mais du retour place Beauvau du « socialiste » Pierre Joxe en 1988, lorsque les mesures prises sous son égide pour endiguer la révolte d’une partie de la jeunesse dans les « cités » avait valu au nouveau ministre de l’Intérieur l’accusation ironique de plagiat par le tandem Pasqua-Pandraud, orfèvres en matière de répression. Les années passant, le ralliement de la gauche gouvernante à la défense de l’ordre bourgeois qualifié de « républicain » a pris un tour de plus en plus décomplexé. Le colloque « Des villes sûres pour des citoyens libres », mis en scène en 1997 par Jean-Pierre Chevènement, avait déjà donné un coup d’accélérateur dans ce sens. L’intronisation de Manuel Valls comme « premier flic » de France ne constitue probablement qu’un point d’aboutissement provisoire car il y a tout lieu de penser qu’il ne sera pas le dernier.

En attendant, il faut bien reconnaître qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer aujourd’hui ce qui sépare l’ex-député-maire de l’Essonne de ses homologues de l’UMP. Observant les premiers pas du nouveau ministre de l’Intérieur, Xavier Bertrand opinait : « Valls ? C’est Sarkozy sans le son ». « Manuel et moi, quelle différence ? On parle le même langage… », confiera le député-maire de Nice Christian Estrosi, l’une des figures des plus réactionnaires d’un parti qui en compte beaucoup d’autres. Ce langage, c’est celui du tonfa et du flash-ball. C’est aussi, pour justifier sur le plan théorique, c’est-à-dire idéologique, l’«  usage proportionné des armes non létales », le langage du complice et compère de longue date de Manuel Valls, le flicologue Alain Bauer. Une amitié qui remonte à leurs années communes à l’université de Paris I-Tolbiac. L’un, inscrit en histoire, optera pour la politique politicienne, tandis que l’autre, en droit, préférera les réseaux d’influence. Tous les deux, pour faire avancer leurs carrières respectives, entreront au PS et dans la franc-maçonnerie. Devenu officiellement conseiller en sécurité de Nicolas Sarkozy après l’avoir été officieusement auprès de Michel Rocard, de Jean-Pierre Chevènement et de maints autres notables « socialistes », Alain Bauer ne pouvait néanmoins s’afficher ouvertement aux côtés de Manuel Valls alors que son copain achevait sa longue marche vers les sommets du Parti et de l’État. Mais, nul doute qu’il continue en coulisse de lui prodiguer ses conseils, bien qu’il se soit démis de toutes ses fonctions liées au ministère de l’Intérieur – notamment de la présidence de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui a la haute main sur les statistiques des crimes et des délits ; et de celle du groupe de contrôle des fichiers de police et de gendarmerie. Ainsi Alain Bauer avoue-il avoir « répondu aux questions posées par Manuel sur les personnalités des uns et des autres au moment de la constitution du cabinet ». Renaud Vedel, par exemple, doit faire partie de l’une d’elles : ancien directeur adjoint du cabinet du préfet de police de Paris et nouveau directeur adjoint de celui de Manuel Valls, il a rédigé, sous le règne sarkozien, deux rapports avec Alain Bauer : celui sur la sécurité au quotidien en 2007 et le Livre blanc sur la sécurité publique en 2011.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que Manuel Valls ait été pressenti par Nicolas Sarkozy comme « ministre d’ouverture » lorsque celui-ci officiait à l’Élysée. Mais il a eu assez de flair pour ne pas suivre les traces de son ex-camarade de parti, incarnation comme lui de l’aile droite « sociale-libérale », l’ex-maire « socialiste » sécuritaire de Mulhouse, Jean-Marie Bockel, à qui sa défection pour un strapontin ministériel puis un maroquin dans le gouvernement de Fillon risque de coûter son siège de sénateur et la présidence de Mulhouse-Alsace-Agglomération.

(...)

Dans son discours de va-t-en-guerre antilibéral prononcé au Bourget, François Hollande avait déclaré qu’une fois élu il livrerait un combat sans merci « contre un ennemi sans visage : la finance ». Devenu Président de la République, il ne se montre pourtant pas plus physionomiste qu’à l’époque où il n’était encore que candidat : non seulement la finance a un ou plutôt plusieurs visages, mais nombre d’entre eux figurent en bonne place au sein de son entourage proche, tel son ministre de l’Économie, Pierre Moscovici, l’ex-vice-président du Cercle de l’industrie, ou son ministre du Travail, Michel Sapin, artisan industrieux de la «  désinflation compétitive » chère à feu le Premier ministre Pierre Bérégovoy, sans parler de la kyrielle de conseillers économiques affidés du gotha bancaire. Ce qui n’empêche pas François Holande de persister à jouer les matamore :« Je suis en situation de combat », affirmera-t-il sur la chaîne de Bouygues à l’occasion de son show télévisé de rentrée [3]. Mais, exit « la finance ». La « bataille » dans laquelle il promet désormais de s’« engager pleinement, en première ligne », c’est celle du « redressement », à commencer par celui des comptes publics. Autrement dit, de la « rigueur », bien qu’il se soit bien gardé de prononcer le mot, aussi dévalué aux yeux du peuple que celui d’« austérité » auquel il avait été substitué lorsque Fabius, Delors et consorts avaient décidé d’entamer le «  sale boulot » que la droite ne s’était pas aventurée à effectuer. Mais la presse de marché ne s’y est pas trompé. « Hollande assume un choc budgétaire sans précédent », titrait, par exemple, Le Monde en première page, avec un autre gros tire, dans une page intérieure, pour les lecteurs qui n’auraient pas compris que «  M. Hollande assume un plan de rigueur historique » [4].

Dès lors, les prolétaires et leur progéniture doivent se le tenir pour dit : la rigueur économique ira de pair avec la rigueur policière contre ceux à qui elle n’aurait pas l’heur de plaire et qui auraient la fâcheuse idée de manifester leur opposition autrement que par des manifestations traîne-savates. Même du côté du Front de gauche, dont le leader se plaît pourtant à fustiger une « politique d’austérité conduisant à l’enlisement », ils n’ont rien non plus à attendre. L’un de ses experts en matière urbaine, le géographe Guy Burgel faisait connaître, dans une tribune publiée à l’occasion de la Fête de l’Humanité, sa manière à lui de « combattre la ghettoïsation des quartiers » [5]. La manière forte : selon lui, « après la récidive des émeutes de banlieue à Amiens », Manuel Valls aurait eu des « réactions immédiates appropriées … pour rappeler que l’ordre républicain ne souffre d’aucune exception, et que son irrespect frappe d’abord les pauvres des quartiers déshérités ». Une appréciation en parfaite contradiction avec la réalité sociale d’un quartier que notre universitaire aurait pu connaître s’il avait seulement lu les enquêtes dont il n’a cessé de faire l’objet, à défaut d’y avoir mis les pieds [6].

Comme le fait remarquer un observateur lucide, la «  normalisation hollandaise » va bon train à Amiens [7]. Une normalisation d’ailleurs très cohérente avec ce qui se fait sentir dans d’autres domaines et en autres lieux. Sur le front économique, alignement sur l’« agenda des marchés », sur le front diplomatique, alignement sur le bellicisme impérialiste et sioniste. Il est par conséquent logique que l’alignement sur le sécuritarisme n’épargne pas le front urbain.
Jean-Pierre Garnier

——

Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires (2010).
Notes

[1] Cour des comptes « La politique de la ville, une décennie de réformes », Rapport public thématique, 17 juillet 2012.

[2] Faïza Zerouala, « Ce jour-là, ils sont venus nous provoquer comme des cow-boys », Le Monde, 16 août 2012 – idem pour les citations suivantes.

[3] Journal télévisé de TF1, 9 septembre 2012.

[4] Le Monde, 11 septembre 2012.

[5] Guy Burgel, « Comment combattre la ghetthoïsation des quartiers » L’Humanité, 14-16 septembre.

[6] Lire François Ruffin, Quartier Nord, Fayard, 2006.

[7] Gérard Deneux, À contre-courant, septembre 2012, n° 237.

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2 Messages

  • Le 27 septembre 2012 à 10:10, par

    Bonne nouvelle pour tous les antisémites, les islamophobes et les anti-républicains. La manifestation du groupuscule néo-fasciste Les Jeunesses Nationalistes aura bien lieu samedi 29 septembre à Paris. C’est la préfecture de police qui l’indique.

    Jointe par StreetPress, la préfecture de police de Paris a confirmé avoir donné son autorisation au groupuscule d’Alexandre Gabriac et d’Yvan Benedetti de défiler dans les rues de la capitale. « Tout a été déclaré dans les règles, il n’y a pas de motifs d’interdiction », fait-on valoir du côté des forces de l’ordre. Pour être interdite, une manifestation doit être susceptible de provoquer « des troubles à l’ordre public » ou « être dans l’impossibilité technique de se réaliser ». Des risques écartés par la préfecture de police qui a rendu sa décision mercredi matin.

    Un des slogans du rassemblement sera «  Islam hors d’Europe », tandis que l’écrivain antisémite Hervé Ryssen est attendu dans le cortège. Quand on fait valoir que les manifestations « contre l’islamophobie » du week-end du 22 septembre ont été interdites pour moins que ça, le service com’ de la préfecture de police se défausse : « C’est une décision politique, je ne peux pas vous répondre. »

  • Le 27 septembre 2012 à 18:08, par

    Il est fort interressant de voir associés une contribution accusant la gauche de marcher sur les traces de la droite et du FN et un commentaire s’offusquant de la tenue d’une manif qui va rassembler quelques idiots dit "nationalistes" !!! Les premières victimes, combien de fois faudra t’il le répéter, de l’insécurité sont les classes populaires, qui, abandonnées par une gauche noyautée par les libéraux libertaires(la lecture des torchons que sont Libération, les Inrocks, le Nouvel Obs, et leurs attaques répétées contre Vals, est à ce sujet fort édifiante), se tournent vers le FN. Et pour les gogos anti fachos, il est bien pratique, le FN, et le beauf français qui vote pour lui, il permet de se draper dans une posture anti-fasciste qui ne mange pas de pain ; Joxe, Chevènement et maintenant Valls, la trilogie qui donne des boutons aux idiots utiles, qui pourront s’élever comme rempart contre la déferlante fasciste, soutenue par ce salaud de petit peuple !!! Idiots utiles contre idiots nationalistes ... quelle poilade !!

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