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Actuchômage

Lutte contre le chômage ou contre le tabagisme = même fumisterie

Article mis en ligne le mardi 2 octobre 2012

A lire avec tous les liens :
http://www.actuchomage.org/20121001...

Lundi, 01 Octobre 2012

40% des ouvriers, 50% des chômeurs et 100% des SDF fument. Pour les convaincre de rester plus longtemps en vie dans un monde failli qui n’a que souffrance et zéro perspective à leur offrir, on les assomme de taxes. Plus hypocrite on ne fait pas.

Il y a 30% de fumeurs en France. Comme partout ailleurs, le tabagisme est une addiction de pauvres : plus on grimpe dans l’échelle sociale, plus le pourcentage se réduit. Ainsi, tout en bas, on note que 100% des SDF fument. Viennent ensuite les privés d’emploi et les précaires : « Pratiquement la moitié des chômeurs sont fumeurs et à l’évidence la crise, l’augmentation du chômage, a eu un effet sur l’augmentation de la consommation du tabac », notait il y a deux ans Roselyne Bachelot, mémorable ministre de la Santé.

Chez les ouvriers, le pourcentage est de 40%. Chez les cadres, avec 30% de fumeurs, on rentre dans la moyenne nationale. Puis, en haut du panier, l’addiction au tabac s’estompe voire disparaît : plus on est riche et bien placé dans la société, plus les sources de plaisir se diversifient et s’assainissent, et plus on a des chances de bien vieillir... (On peut faire le même parallèle avec les chômeurs les mieux indemnisés : du fait de leur positionnement élevé sur le marché du travail et des moyens financiers dont ils disposent encore pour retrouver un emploi dans des conditions optimales, ils restent moins longtemps au chômage que les autres et ne risquent pas, au final, d’aller s’immoler dans une CAF.)


Le tabagisme, indicateur social méprisé

« Le tabac fait partie de la panoplie du déclassé, de l’exclu. Il trompe l’ennui, la solitude. Il coupe la faim. Mais surtout, le tabac est un antistress puissant. Un des effets de la nicotine est de provoquer un phénomène de détente. Alors, quand un fumeur traverse une période difficile, il va naturellement ressentir le besoin de fumer davantage », expliquait en janvier 2009 dans une interview à Libération le tabacologue Robert Molimard, pointant le lien fondamental entre tabagisme et précarité. « Toute période de crise favorise les comportements addictifs. Pendant les guerres, l’alcoolisme et le tabagisme croissent. Je crains qu’avec la période difficile qui s’annonce, et la paupérisation, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le nombre de gros fumeurs ne diminue pas ».

Robert Molimard estime que le prix ne freine pas systématiquement l’addiction : au contraire, en augmentant le prix du tabac, on ne fait qu’accentuer l’exclusion et les comportements à risque des plus défavorisés. « La catégorie de population que l’on appelle "les précaires" est celle qui consulte le moins les médecins et, a fortiori, qui ne va pas chez les tabacologues. C’est la population la plus touchée et la moins protégée. Si on veut aider les fumeurs, il ne faut pas les traiter seulement comme des malades, mais aussi comme des êtres humains à la recherche de plaisir. »

Les pauvres doivent payer pour leurs vices

PLAISIR : le mot est lâché. Que reste-t-il à ceux qui ont la vie dure et ne peuvent partir en vacances sportives — par exemple au Népal, pour, occasionnellement, mourir sous une avalanche ? La neige des montagnes, c’est tellement plus sain, plus naturel et surtout plus classe que la neige carbonique d’un extincteur...

Où il y a de la géhenne, il n’y a pas de plaisir sinon celui, furtif, de la cigarette qui tue à petit feu. Mais, à ceux-là, l’Etat prétend faire la leçon tout en remplissant abondamment ses caisses (80% du prix du paquet consiste en taxes). « Il y a aussi une part de morale judéo-chrétienne dans ce type de mesure qui consisterait à dire que le fumeur doit payer pour son vice, pointe Robert Molimard. Mais pour amener les grands fumeurs à abandonner la cigarette, il faut susciter en eux le désir d’arrêter. Et le désir ne naît pas de la culpabilité, ni de la peur ». Et de conclure : « Je pense que la hausse des prix peut avoir une influence sur les petits fumeurs. Mais pour beaucoup de fumeurs dépendants, cela n’a pas d’incidence. Certains vont préférer réduire leurs loisirs, leurs dépenses en alimentation... »

Le plaisir des pauvres nuit à leur santé

L’alimentation ? Parlons-en. Là aussi, c’est l’assommoir, sachant que les prix des denrées alimentaires ne cessent de flamber et que ce sont les pauvres qui en paient le plus lourd tribut. Mais qu’a trouvé le gouvernement précédent pour culpabiliser ceux qui avalent n’importe quoi et s’exposent ainsi à l’obésité ? Une taxe sur les boissons "à sucre ajouté" et les sodas, y compris ceux contenant des édulcorants, non pas pour renflouer le trou de la Sécu mais pour financer la baisse du coût du travail agricole ! Résultat, qu’il soit riche ou pas, s’il veut s’offrir une bouteille de jus de fruits ou de cola light « qui ne sont pas des produits de première nécessité », le consommateur doit débourser au bas mot 30 centimes de plus. Et il est aujourd’hui question d’en rajouter une couche sur la bière, les Smicards et les pauvres ayant depuis longtemps renoncé au Chivas Regal et autres alcools inabordables.

Evidemment, tous ces gueux qui ne paient pas d’impôt sur le revenu, quand bien même ont-ils beaucoup de mal à régler leur facture d’électricité ou honorer leur loyer, doivent apporter leur concours au désendettement de la France. Escamotant cette triviale réalité, nos gouvernements successifs inventent un arsenal de « taxes comportementales » supposées nous apprendre à mieux vivre alors qu’en parallèle on nous prive d’emplois décents, de logements à prix raisonnables, de pouvoir d’achat et de perspectives d’avenir.


Echec sur toute la ligne

Revenons à la cigarette et partons en Irlande, pays bouffé par la crise — 15% de chômeurs, 18% de pauvres… — où la législation anti-tabac est la plus dure de l’UE avec l’Espagne, le Royaume-Uni et Chypre, et où le prix du paquet s’élève à 9,10 € (soit le plus cher de l’Europe après la Norvège). Un cas emblématique.

Avant l’interdiction totale de fumer, en 2004, l’Irlande comptait environ 9.000 bars/pubs et 27% de fumeurs. En 2007, le taux de fumeurs est monté à 29%. En 2010, il est passé à 31%. Soit +4% de fumeurs en six ans. Depuis cette loi, quelque 1.300 bars et pubs (soit 15% du total) ont mis la clé sous la porte, et des milliers d’emplois ont été détruits. On voit bien que, d’un point de vue sanitaire mais aussi économique, toutes ces mesures dissuasives, pour ne pas dire stigmatisantes, n’ont nullement fait leurs preuves.

On retrouve cette même inefficacité dans la lutte contre le chômage, qui rapporte beaucoup à certains : de ce fait, elle se cantonne à une lutte aussi hypocrite que cruelle contre les chômeurs.

Le tabac en chiffres

On nous dit que fumer un paquet par jour, c’est 10 à 20 ans de vie en moins et que le tabac, c’est 66.000 morts par an. A côté, les 42.000 décès annuels liés aux émissions de particules fines et les 11.000 suicides réussis contre lesquels on ne fait rien, c’est de la blague. On peut allonger la liste avec les SDF (plus d’un mort par jour dans la rue) ou les 1.100 décès annuels par accident du travail ou maladie professionnelle — sans oublier le coût considérable de ces dernières pour la Sécu...

On nous dit que le tabac, c’est une rentrée annuelle de 14 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat pour un coût de 18 milliards en maladie, incendies, etc. Mais personne ne chiffre les considérables économies que représentent au final pour les caisses de retraite 10 ou 20 années de vie en moins, voire les économies immédiates que représentent 66.000 morts par an pour les comptes sociaux.

Notez l’abondance de contradictions qui pullulent entre le message sanitaire, prétexte à taxer les individus "pour leur bien" alors qu’on ne demande aucun effort aux industriels, non seulement du tabac mais ceux de la malbouffe ; entre le message économique dont les dés sont pipés et le résultat contre-productif ; entre le message politique et social où la seule addiction tolérée, c’est celle à l’argent qui obsède les fortunés ; et la réalité éthique/morale où, dans des effluves de darwinisme social, la mort des individus les plus pauvres indiffère (ça fait moins de bouches à nourrir, pas vrai ?).

Après tout, nous sommes trop nombreux sur terre, il n’y a pas assez d’emplois et de logements pour tout le monde... Non seulement on nous fait vivre l’enfer mais en plus on rajoute des taxes sur nos derniers plaisirs. De la rigueur à la rigor mortis, à quand la légalisation de l’euthanasie ?

SH

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