Une tribune pour les luttes

BASTA !

Présidentielle au Venezuela
Les quartiers populaires jugent la révolution bolivarienne d’Hugo Chávez

Par Jean-Baptiste Mouttet

Article mis en ligne le samedi 6 octobre 2012

http://www.bastamag.net/article2686.html

(4 octobre 2012)

Le 7 octobre, le « socialisme bolivarien » affrontera l’épreuve des urnes. Hugo Chávez se présente pour un quatrième mandat, face à un candidat qui a réussi à fédérer l’opposition, du centre-gauche à la droite. Au-delà de la personnalité polémique du président vénézuélien, qu’en est-il de son bilan social, dans un pays aux inégalités criantes et à l’insécurité galopante ? Plongée dans les quartiers populaires de Caracas, où les programmes sociaux se sont multipliés.

Les barrios, quartiers populaires en périphérie des grandes villes, vivent au rythme de la campagne présidentielle vénézuélienne. A Petare, banlieue de Caracas, les affiches des deux principaux candidats sont ostensiblement placardées aux fenêtres des petites maisons de parpaings. D’un côté, Hugo Chávez, qui, depuis 13 ans au pouvoir, se présente pour un quatrième mandat, malgré un cancer dont la nature est toujours inconnue. De l’autre, l’avocat Henrique Capriles, gouverneur de l’État de Miranda, le second plus peuplé du pays. Sorti vainqueur d’une primaire ouverte à tous les Vénézuéliens, il a réussi à fédérer l’opposition au « socialisme bolivarien ».

A la tête d’une vaste coalition d’une vingtaine de partis, le candidat qui se dit de « centre-gauche » mais dont le programme de gouvernement rédigé avec ses alliés cache mal la volonté de libéraliser le pays, rassemblerait 39% des intentions de vote. Hugo Chávez est lui crédité de 49 %. Un duel plus serré que prévu pour le président sortant alors qu’Henrique Capriles semble rattraper peu à peu son retard. La campagne officielle s’est terminée ce jeudi. A Petare, personne n’envisage de ne pas voter le 7 octobre.

Des programmes sociaux financés par l’argent du pétrole

Pour Eduardo Alavrez, caissier de 58 ans et habitant de Petare, il n’est pas question de voter pour Henrique Capriles : « Tellement de choses ont changé avec les missions. Nous ne pouvons pas revenir dessus. ». Lancées en 2003, et entièrement financées par les revenus du pétrole, ces missions sont des programmes sociaux qui concernent des domaines aussi divers que l’alimentation, la santé, l’éducation, le logement, l’agriculture ou encore la sécurité. En cheminant par des ruelles escarpées jusqu’à la maison d’Eduardo Alvarez, nous croisons un «  Mercal » en rénovation, ces supérettes d’État vendant des produits bon marché car subventionnés.

La bâtisse mitoyenne est le dispensaire de la mission Barrio Adentro [1] où les habitants du quartier peuvent consulter des médecins cubains. Près d’un Vénézuélien sur quatre a ainsi eu recours à l’un de ces dispensaires en 2009. Hugo Chávez l’a dit et répété, si Henrique Capriles est élu ce sera la fin des missions et du même coup « la guerre civile ». Ce dernier s’en défend. Et mène une habile campagne assurant qu’il ne toucherait pas à cette politique phare du président socialiste et qu’il irait même plus loin, en « amplifiant » ces programmes sociaux. « Les missions resteront, quelle que soit l’issue du scrutin. Elles sont légitimes. Il y a une telle acceptation populaire », estime l’historienne Margarita Lopez.

Pauvreté en baisse mais inflation galopante

Même l’économiste proche de l’opposition José Guerra en convient : « Les missions ont joué un rôle dans la baisse de la pauvreté. La Mission Mercal, chargée de distribuer des aliments, a même été essentielle. » Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), qui dépend de l’Onu, la pauvreté a diminué de 20,8% entre 2002 et 2010 au Venezuela.

Pour Eduardo Alvarez, le petit supermarché d’État est un grand soulagement pour son budget. L’huile, les pâtes, le maïs, le lait y sont bien moins chers que dans les commerces privés. Avant, il subissait de plein fouet l’inflation. La dérégulation des prix des aliments, sous recommandation du FMI, avait poussé la population à descendre dans la rue pour piller les magasins en février 1989. La répression avait alors fait jusqu’à 3 000 morts selon certaines sources, 276 selon le gouvernement de l’époque. L’inflation n’a pas pour autant ralenti, et s’élève à 24,5% pour 2011 selon les chiffres officiels de la Banque centrale du Venezuela. Résultat : les classes populaires demeurent dépendantes de l’État, comme le souligne Margarita Lopez.

Mesures d’urgence ou véritable transformation sociale ?

En 13 ans, le socialisme bolivarien d’Hugo Chávez n’a pas réussi à véritablement réduire les inégalités. Près d’un Vénézuélien sur trois demeure pauvre (27,8% de la population selon l’agence de l’Onu). Un chiffre encore important au vu de la richesse du pays : cinquième exportateur mondial de pétrole, il produit 3 millions de barils par jour et, selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), posséderait les plus grandes réserves au monde. Le pétrole, qui emploie peu, a du mal à résorber les inégalités. 20% des Vénézuéliens les plus riches se partagent 45,2% des ressources. Pour l’historienne Margarita Lopez, les missions «  sont pensées comme des mesures d’urgence ». C’est le cas de la mission « logement » (« Vivienda »).

A l’opposé de Petare, de l’autre côté de Caracas : Catia, un autre barrio. Antonia Aldana, une habitante qui ne cache pas faire campagne pour Hugo Chávez, montre un espace gagné par de hautes herbes, grand comme un terrain de foot, à flanc de montagne : «  Ici il y avait tout un pâté de maison. Elles ont toutes été emportées par les boues en novembre 2010 », raconte t-elle. Depuis, une partie des sinistrés attendent d’être relogés dans un refuge mis à leur disposition par l’État, en contrebas.

Le logement est un problème structurel : plus de la moitié de la population vit dans ces barrios construits sur des terrains instables, souvent à flanc de colline, sans aménagements ni canalisations. Or les politiques en la matière ont pris du retard. D’après la Chambre de la construction vénézuélienne, 656 000 logements ont été construits entre 1989 et 1998 et seulement 544 200 durant la décennie suivante, sous la présidence d’Hugo Chávez. En avril 2011, le gouvernement lance en grande pompe la fameuse mission Vivienda. L’objectif est ambitieux : construire 2 millions de maisons et d’appartements sociaux en sept ans. A Caracas, les immeubles poussent comme des champignons. Aucun terrain vague ni bâtiment désaffecté n’échappe aux constructeurs, sans qu’aucun plan d’urbanisme ne semble avoir été pensé.

Lutte contre l’analphabétisme et le chômage

A Petare, Nestor Segovia, menuisier, nous guide à travers les ruelles tortueuses de son quartier. Il nous emmène à son point névralgique : le conseil communal, l’instance de pouvoir local gérée par les habitants. Des femmes attendent au seuil de la porte. Elles vont suivre un cours de danse. C’est ici que de nombreuses missions sont dispensées, ici que le médecin cubain habite et consulte. C’est encore dans ce bâtiment de deux étages fraîchement repeint, alors que les maisons voisines, dénudées, exhibent leurs moellons rouges, que des adultes viennent prendre des cours du soir pour décrocher un diplôme d’enseignement secondaire (Mission Ribas) ou tout simplement apprendre à lire et écrire (Mission Robinson). L’analphabétisme a d’ailleurs baissé de 9,1% en 1999 à 4,9% en 2011. L’Unesco a déclaré le Venezuela « libre d’analphabétisme » en 2005.

Pour Nestor Segovia, les efforts doivent aujourd’hui porter sur l’emploi. A une centaine de mètres de là, une chocolaterie d’État est en construction. Il espère que cette usine embauchera des jeunes du secteur. Selon l’Institut national des statistiques (INE) le chômage touche entre 7 et 8% de la population. En 2011, 41,6% de la population active était employée dans le secteur informel, d’après la Banque centrale. A chaque problème sa mission : La mission Savoir et Travail («  Saber y trabajo ») propose des formations professionnelles pour décrocher un emploi dans des grands chantiers de l’Etat, que ce soit dans la santé ou le pétrole.

Entre 38 et 52 assassinats par jour

Mais à multiplier ces programmes sociaux le gouvernement risque d’en diluer le sens et la portée. Pour l’économiste José Guerra, les missions s’essoufflent. Lancée en 2006, la mission Barrio Adentro devait à terme former des médecins vénézuéliens pour suppléer les milliers de médecins cubains. L’effort est encore insuffisant pour assurer la relève.

La politique du président Hugo Chávez connaît aussi ses revers. La nuit tombe sur Petare. Nestor Segovia presse le pas. Les rues deviennent bien moins sûres à la tombée du jour. Le sentiment d’insécurité s’installe. A chacun son anecdote effrayante. Mais quand on demande à Nestor, Antonia ou Eduardo comment ils jugent la politique du gouvernement dans ce domaine, c’est le mot « insuffisant » qui revient le plus souvent. Cette violence existait avant l’accession au pouvoir d’Hugo Chávez – 4 550 homicides en 1998 selon le gouvernement de l’époque – mais elle atteint aujourd’hui des sommets. Il y aurait eu 14 000 homicides en 2011 – soit environ 38 tués par jour ! – selon le gouvernement, 18 850 selon l’Observatoire vénézuélien de la violence (OVV), soit environ 52 tués par jour...

Selon le Gis XXI, un groupe d’enquête proche du pouvoir, 83 % des homicides ont lieu dans les secteurs populaires, la base de l’électorat du président socialiste. Les élections risquent de se jouer sur ce thème. Arrivé chez lui, Nestor fait la grimace en voyant que son cousin a mis une affiche de Henrique Capriles à sa fenêtre.

Jean-Baptiste Mouttet, à Caracas

Notes

[1] Voir leur blog en espagnol.

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