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Article mis en ligne le vendredi 19 octobre 2012
Par mail
19.10.2012
Au cours de cet été, la presse internationale s’est fait l’écho de la prise de contrôle du nord de la Syrie par le Parti kurde de l’Union Démocratique (PYD). Cette prise de contrôle s’est effectuée sans combat par le retrait pur et simple des troupes de Bachar El-Assad et avec son consentement. Désormais, avec la bénédiction de Damas, le drapeau du Kurdistan flotte sur les villes d’Afrin, Kobani et Derik, le portrait d’Ocalan, leader du PKK emprisonné par les Turcs, est placé dans tous les lieux publics, l’enseignement est dispensé en langue kurde et l’administration courante est assurée par les membres du PYD. En contrepartie de cette indépendance de fait, les rebelles syriens n’ont plus droit de cité dans cette région qui devient ainsi une zone tampon entre la Syrie et la Turquie, principal fournisseur des rebelles en armes et en approvisionnement. Limitrophe du Kurdistan turc, cette zone devient, par ailleurs, un sanctuaire potentiel pour les militants du PKK, parti frère du PYD, qui, curieuse coïncidence, ont multiplié leurs opérations en Turquie même. Ainsi, cette guerre civile largement déclenchée à l’initiative d’Ankara, a pour premier effet la création à sa frontière d’un mini-Etat kurde qui fait cause commune avec son principal adversaire. La diplomatie du « zéro problème avec les voisins » préconisée par la Turquie a pour effet immédiat un problème pour elle-même. Bien joué, M. Davutoglu ! Surtout continuez dans cette voie !
Le soutien de fait des Kurdes avec les autorités de Damas est d’autant remarquable que, pour s’attirer les bonnes grâces d’Erdogan, Bachar El-Assad avait livré Abdullah Ocalan à la Turquie, pieds et poings liés, en 1988. De plus, à la suite des nombreux soulèvements dans l’est du pays, nombre de Kurdes de Turquie réfugiés en Syrie s’étaient vus refuser la nationalité syrienne. Enfin, la politique d’unification de la Syrie avait conduit Damas à interdire l’usage de la langue kurde. Bref, les relations kurdo-syriennes étaient loin de la lune de miel. Mais grâce à l’intervention turque, voilà que le badinage reprend. Soucieux de se prémunir d’une main mise turque sur leur territoire, les Kurdes du PYD ne souhaitent pas constituer une entité autonome, mais préconise un statut fédéral au sein de la Syrie, scellé par une nouvelle constitution, qui, tout en leur garantissant une autonomie d’administration et de culture, la mettrait sous protection internationale. Le modèle espéré, à l’évidence, est celui du Kurdistan irakien qui, sans être isolé de Bagdad, jouit à l’intérieur de ses frontières d’une souveraineté réelle. Avec la création d’un Kurdistan irakien créée grâce aux Américains, la Turquie a vécu un cauchemar. Grâce à ses propres manœuvres, elle va en vivre un deuxième.
Quel que soit l’issue de la guerre civile, il est assez probable que l’autonomie kurde dans le nord de la Syrie restera un acquis. En effet, s’il se maintenait au pouvoir, Bachar El-Assad ne pourrait ignorer les bénéfices considérables d’une zone tampon entre lui et son principal ennemi. Si un Etat purement « démocratique » lui succédait - on peut rêver –, il lui serait difficile, au nom même de ses principes, d’ignorer la réalité kurde. Enfin, troisième option, si les fondamentalistes islamiques régnaient à Damas, il est peu vraisemblable que les Kurdes acceptent de se plier à leurs diktats, sachant qu’ils signeraient là leur arrêt de mort collectif. C’est donc dans la durée que s’inscrit l’autonomisation de cette région.
Si cette consolidation se confirmait, la Turquie, par la magie de sa subtile diplomatie, se trouverait dans une étrange situation : un Kurdistan irakien sur son flanc est, un Kurdistan syrien sur son flanc sud et une dissidence permanente entre les deux, à l’intérieur même de ses frontières. Dans cette nouvelle configuration, on peut aisément augurer que ces trois composantes du monde kurde soient tentées de coordonner leurs actions, tant dans le domaine économique que politique, voire, pourquoi pas, militaire. Auquel cas, la Turquie se trouverait bordé sur sa frontière sud par un croissant kurde qui sera dur à avaler et sur lequel elle risquerait fort, si elle le tentait, de se casser les dents.
Sans doute, sont-ce de pures supputations. Elles ont en tout cas le mérite de rappeler à la Turquie qu’on sait toujours comment on commence une guerre, on ne sait jamais comment elle finit.
René Dzagoyan
écrivain, consultant international
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