Une tribune pour les luttes

La FIESTA des VENTS

Viviane Sanchez-Delanaud

Article mis en ligne le mardi 30 octobre 2012

Dimanche 28 octobre 2012

Dimanche, 4 heures du matin. Le mistral souffle en rafales violentes sur Marseille, en rafales qui ont glacé les rues et ont couvert les trottoirs, comme d’habitude, de papiers gras et de détritus de toutes espèces. Les volets claquent dans la rue, dans les cours et les rafales sont de plus en plus fortes. Je ne dors pas. « Rafales de 140 kms/heure » a dit la météo. « Attention, tempête, ne circulez pas, restez chez vous » dit la radio. Ne pas sortir, rester au chaud. Mais eux, les Rroms, qu’ils soient sans aucun abri, qui s’en soucie, qui leur dit de se protéger ?

Comment dormir sous un toit alors que nous avons laissé il y a quelques heures des Rroms couchés sur les trottoirs, sur des matelas au sol, recroquevillés sous des couvertures ou au mieux sous des tentes déglinguées ? Comment dormir quand le vent siffle et gronde et me rappelle que ce n’est pas un cauchemar qui me tient éveillée, mais que vraiment, ils sont là-bas à se raidir, glacés, à subir les rafales de cette tempête. «  Ne pas sortir, rester au chaud » dit la radio. Mais eux, qu’ils soient sans aucun abri, qui s’en soucie, qui leur dit de se protéger ? Les tentes ? Elles s’envolent, prises idéales pour le vent qui sous la passerelle s’en donne à cœur joie. Un immense courant d’air tourbillonnant entre deux piliers de béton. Les tentes, pourtant, elles se sont remplies peu à peu d’hommes, de femmes, d’enfants. Les tentes ! Une malheureuse toile qui résiste tant bien que mal aux assauts du vent, des bouts de tissu qui ne tiennent au sol que sous les poids des corps !

Et pourtant, il faisait beau hier après-midi !
Devant la préfecture et dans les rues où pour la première fois une grande manifestation a eu lieu, pour eux, les Rroms, à Marseille ! Il y avait bien quelques centaines de personnes pour venir protester sur le sort qui leur est fait dans cette ville. La deuxième de France, la capitale européenne de la culture dans quelques mois. Dans cette ville chambardée par les travaux pharaoniques qui vont lui permettre de pavoiser aux rang des grandes métropoles quand les travaux seront terminés et qu’ils auront fait d’elle LA métropole du sud, la vitrine splendide, luxueuse qu’elle va devenir pour s’afficher dans le midi, face à Paris, pour se montrer vers les rives de la méditerranée. Conquérir sa place de grande ville française en mettant les bouchées doubles pour 2013.

Pauvre cette ville ? certainement pas quand on voit les sommes d’argent qui ont été débloquées grâce à l’argent destiné à en faire la capitale de LA culture ? Mais non, Marseille prouve qu’elle est une ville riche et prospère. La preuve, les trams et le métro qui chaque jour déversent des troupeaux d’hommes et de femmes d’affaires en costumes gris et tailleurs noirs à Arenc, à la Joliette, fourmis pressées qui se hâtent vers les haut-lieux du buisness, qui s’engouffrent dans les couloirs pour aller travailler dans les bureaux d’Euro-Merde-Iter-anée !

Juste à côté, près du Silot, juste à côté, à l’arrêt du tram, sous la passerelle balayée par la tempête, des gens survivent, n’ayant plus où aller. Au vu de tous, ne pouvant trouver d’autres endroits où ils seraient moins visibles, ils se protégent comme ils peuvent du froid. Ceux qui passent leur jettent un regard pressé. Horrifiés par le spectacle qu’ils ont sous les yeux ? Non. Ils continuent leur route, ils discutent entre eux, certains détournent le regard, d’autres passent et balaient de leurs yeux vides ce spectacle devenu banal. Hier soir, beaucoup se hâtaient vers les Docks des sud, rigolant, avalant à la va-vite des pizzas, des sandwichs, pour aller se mettre au chaud dans la foule, à la Fiesta des Sud. Samedi soir en ville. On fait la fête, comme partout. On fait la fête pour oublier le stress, oublier que la semaine fut rude, le travail pénible. Faire la fête et ne pas voir, ne pas entendre ce qui se passe. Ne pas les voir EUX surtout les Rroms. Des fois que la mauvaise conscience gâterait la soirée !

Et pourtant, les Rroms hier dans la ville, ont fait la fête. Une heure ou deux, en manifestant dans la rue, en suivant le camion et les musiciens, entourés de militants amis. Grâce à la musique, ils ont oublié leurs angoisses, un temps. Ils ont chanté et dansé, parlé dans le micro en se regardant et en riant de se voir ainsi autorisés à vivre un moment comme les autres. Ils sont toujours prêts à faire la fête les Rroms, bien sûr, s’ils ne sont pas harcelés, expulsés, traqués, dérangés sans cesse par la police. Plus de campement dans Marseille pour qu’ils se posent, ils ont été chassés de partout. Ils se dispersent en petits groupes pour ne pas être vus. Ils essaient de se cacher mais ils sont toujours débusqués. Si la police ne les trouve pas assez vite, la population s’en charge. Un coup de tél et les voitures de police les rattrapent et les chassent plus loin. Affamés, épuisés, malades pour la plupart, ils tiennent encore debout.
Mais hier, ils ont dansé, ri et chanté. C’était leur fête.

300 personnes : des politiques, des associations, des individus pour leur permettre de ne pas être chassés de la rue, jusqu’à 17h. Après nous n’étions plus qu’une poignée, comme d’habitude, pour les raccompagner sous la passerelle, sous l’autoroute. Une poignée à rester pendant les contrôles de police, une poignée à grelotter avec eux.
Les voitures de police parties, nous sommes restés, impuissants, comme d’habitude. Nous avons assisté à leurs préparatifs pour affronter la nuit, le froid, le vent. Les enfants près de leur mère sous la couverture ne pouvaient pas dormir. Leurs yeux immenses nous interrogent, ils attendent de nous un abri. « Juste une maison » nous disent-ils sans cesse, «  pour les petits ». Des maisons, il y e n a pourtant, par milliers dans la ville, mais pas pour eux. Impossible de trouver le moindre refuge, même pas un bout de terrain sans le risque immédiat que les voisins les en fassent chasser.

Jusques à quand, jusqu’où laissera-t-on se poursuivre une telle ignominie ? L’hiver s’annonce, l’hiver est là. Le froid d’un coup avec le mistral glacé. Encore un hiver, où ils vont essayer de survivre face à l’acharnement des politiques de ce pays, de cette ville qui ne les veut pas. On ne les veut pas dans l’hexagone ni dans les pays voisins. Une seule obsession : «  les renvoyer chez eux ». Eux, ils sont citoyens européens. Ils ne sont rien, niés dans leurs droits, dans leur existence. Même pas des pauvres, des sous-êtres.
Dans cette Europe raciste, seul l’argent qu’on possède donne droit de cité.

Surtout ne pas compter sur la population. Un café chaud ? La soupe populaire ? Populaire ? De quoi parlez-vous ? Soupes froides en briques de carton, bouteilles d’eau et desserts en conserve. C’est ça qui leur a été distribué hier par le Samu social. Les couverts ayant été oubliés, ils se sont fabriqués des cuillères avec des bouts de carton pour manger dans les boites.
Populaire ?
Personne ne s’est arrêté pour leur venir en aide, personne ne leur a parlé à part les militants présents, la police qui a relevé les identités, 2 religieuses, qui, de leur voiture, leur ont tendu un paquet de chaussures.
Populaires ils ne le sont pas.

Ils ne comprennent pas pourquoi on les traite comme ça. Ils se croient comme vous et moi, des êtres humains. Non vraiment, ils ne comprennent pas.
Le vent continue à souffler. Il leur dit « Partez ! »
Ils n’entendent pas, ils ne comprennent pas. Ils ne font rien de mal. Ils veulent juste survivre ici.
Dans leur pays, ils ont encore plus faim, plus froid. Il n’y a rien dans les poubelles dans leur pays.

Jusques à quand ? Y aura-t-il des morts cet hiver ? Ou souffriront-ils juste ce qu’il faut, survivront-ils discrètement, sans faire parler d’eux dans les rubriques des faits divers des journaux ?
Ils tiennent à la vie envers et contre tout. Un enfant de ces familles est né cette nuit à l’hôpital. _ Ils nous ont annoncé joyeux cette naissance.

Tenir, rester debout, quoi qu’il arrive !

Et le vent continue à souffler !

Via
Marseille, nuit du 27 au 28 octobre 2012

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